‹ L’IllusionChapitre 20 sur 28 · REFLETS DIVERS · texte numérisé non relu

REFLETS DIVERS

Sous le ciel du Nord, le néant Est un large gouffre béant, Dont Fâme humaine se défie; Mais vêru d'or, comme les cieux, C'est en Perse un roi radieux Que le poète glorifie.

D'après son horizon, miroir Tour à tour éclatant ou noir, Notre pensée ainsi reflète Le néant, glorieux et beau, Ou hideux, et tel qu'au tombeau Son apparence de squelette.

i68 l'illusion

Lvt 1{EIZ^E VE SoiïïoA

La Reine de Saba, bercée En son hamac d'or par un noir, Dans le harem de ma pensée Habite et gouverne ce soir.

Sur sa robe sacerdotale.

Ses grands cheveux lourds sont épars;

L'immense nuit orientale

Semble rouler dans ses regards.

Les diamants, les pierreries Des anciens trésors fabuleux, Parures de ses mains fleuries, Jettent moins d'éclairs que ses yeux.

Silencieuse elle se lève, Elle découvre ses seins blancs, Et, comme plongée en un rêve, Vers mes désirs vient à pas lents.

LA GLOIRE DU NÉANT

Je commande : son haïck tombe; Mon âme a l'éblouissement De ceux qui sortent de la tombe A Tappel d'Allah, leur amant.

Ses cheveux blonds lui font un voile D'or et de moire; et dans les cieux Alors s'écoule d'une étoile Un chant d'amour mystérieux.

Elle écoute : tout son corps tremble Sous la caresse et la langueur De ce chant de flûte qui semble Le lointain soupir de mon cœur;

Et prenant ses voiles de soie,

Dans leur frisson s'enyeloppant,

Soudain elle dresse et déploie

Son long corps, comme un beau serpent.

Ses petits pieds et sa démarche Ont pris un rythme cadencé, Et comme David devant l'arche, Pendant une heure elle a dansé !

Et moi sur elle, comme un mage.

Je tenais mes yeux grands ouverts, Comprenant qu'elle était .l'image De tout ce fantasque univers,

De tout ce monde transitoire Dont Dieu, pour charmer ses ennuis, Fait une heure éclater la gloire, Dans les profondeurs de ses nuits 1

LA GLOIRE DU NÉANT I7I

c4LLc4H Tq4%LE <AU TOÈTE

De votre âme j'ai fait le miroir de mes cieux; J'ai fait se refléter l'infini dans vos yeux; Poète, qui reçus la parole féconde, Tu dormais en mon sein, quand j'ai créé le monde; Le rythme qui régit ta pensée et tes vers.

Tu l'entendis en moi quand naquit l'univers.*. Qu'importe si pour vous l'illusion fut brève: Dans vos yeux fugitifs j'ai fait flotter mon rêve I Créatures d'un jour en mon éternité, Vous tous, qui partagez mon songe illimité.

J'aime et rêve sans fin, sans fin je brûle et j'aime, Aimez donc, et rêvez, brûlez comme moi-même!.., Chacun de vous peut dire, ô rayons dispersés, J'étais le Créateur dans les siècles passés!... Et du grand Tout vivant vous êtes les parcelles; De mon ardent foyer, en torrents d'étincelles, Jaillissez, et brillez une heure, âmes de feu, Puis rentrez dans mon sein, et redevenez Dieu ! O Poète, comprends le mystère des choses, Que là vie et la mort sont les métamorphoses

De l'Être qui ne peut commencer ni finir,

Que je suis le Présent, le Passé, l'Avenir,

L'Océan éternel d'où tout astre s'élève,

Que vous et moî nous aurons fait le même rêve !

Poète, au souvenir de mes créations,

Fais dans ton âme aussi fleurir les visions;

.,. Ou sois l'aigle éperdu, qui monte des abîmes;

Monte d'un grand coup d'aile, atteins les cieux sublimes,

Plane dans l'azur clair, dans l'orage et le vent,

Embrasse l'infini de mon rêve mouvant;

Regarde fixement mon âme, et sur la terre,

Ebloui, palpitant, les yeux fous de mystère,

Quand tu redescendras, ô Poète inspiré,

Chante mes passions et mon néant sacré;

Dis-leur ce que tu vis en contemplant mon gouffre;

Dis-leur que je jouis, brûle, rêve, aime et souffre;

Chante alors ma lumière, et chante aussi ma nuit,

Mes deux faces, dont Tune est sombre et l'autre luit;

Révèle ma splendeur et ma misère antiques;

Mêle l'horrible au beau dans tes hymnes mystiques;

Eh ton âme, miroir de mes éternités,

Qqe F ombre ainsi se mêle à d'immenses clartés ;

Et sois fier et sois! ivre, ô fantôme, ô poussière,

De pouvoir adorer à la vague lumière,

Dont mon gouffre pour toi s'illumine un instant,

L'illusoire splendeur de l'Éternel Néant.

LA GLOIRE DU NÉANT

LE frÇÉcAfrÇJ VE moAHMOUV

Une tête est plantée en haut d'une muraille; Un vieux corbeau se tient près d'elle qui la raille — Soleil resplendissant, Mahmoud, où donc es-tu? J'ai crevé tes deux yeux; ton trône est abattu ; Des mouches ont raison de ta toute-puissance; Saurais-tu distinguer ta mort de ta naissance? Où sont-ils tes trésors, tes harems, tes palais, Tout ce peuple à genoux, alors que tu parlais, Tes cavaliers chargeant, au lourd bruit des timbales, Qui mêlaient leur tonnerre au sifflement des balles, Et leurs lancés, tremblant comme des champs d'épis > Vois cette plaine immerise : elle semble un tapis, Tout fleuri par le sang qu'ont versé tes armées. Où sont sur les chameaux ces litières fermées, D'où tombaient des regards beaux comme des éclairs! Où sont tes étendards déroulés dans les airs? Pour ta tête veux-tu l'éventail de mon aile?

Quand des plumes de paon se balançaient sur elle,

Quand lascives, les seins dressés, les yeux vers toi,

Tes esclaves dansaient, ohl qui songeait à moi,

Et me voyait au loin sortir du désert sombre,

A l'appel de la Mort, qui te guettait dans Pombre >

Ce soir je volerai sur tes blancs escaliers,

Dans la salle où rôdaient tes lions familiers,

Et mon chant remplira, si dédaigné naguère,

La cour où rugissaient tes éléphants de guerre»

— De nous deux aujourd'hui, quel est donc le plus fort.

Du vieux corbeau vivant ou du grand sultan mort?

LA GLOIRE DU NÉANT

c4 KqALI

Déesse de la mort, reine des voluptés.

Ame des nuits d'amour, âme des nuits sanglantes, Déesse au corps livide, aux regards redoutés, Comme l'acre poison des serpents ou des plantes;

Et partout et toujours présente, dans l'horreur Des combats ou le vol terrible des tempêtes, Et dans les océans fouettés par ta fureur, Ou hurlante le soir par la gueule des bêtes;

O Déesse hideuse, et si douce parfois, Qui inàsquant ta laideur, pour mieux tromper les âmes. Nous attires, fleur tendre ou source dans les bois. Et qui revêts souvent l'apparence des femmes;

Déesse ténébreuse, ou splendide, et qui luis Comme la lune d'or, reine des épouvantes, O musique, ô parfum et délices des nuits, Beau serpent enlaceur, aux caresses savantes;

Déesse aux yeux glacés, tu dédaignes nos pleurs, Et de ces morts bleuis par tes baisers farouches. Méprisante, tu fais du fumier pour les fleurs, Ou d'opulents festins pour les vers et les mouches!

LA GLOIRE DU NÉANT

qA SIVo4

Brahma !es créa, Vishnou les sauva, Mais dévorateur, beau comme une femme.

Époux de Kali, dieu fort, ô Siva, Tu seras le fer, le poison, la flamme 1

Les hommes, les dieux tetendront les bras; Tu les tueras tous, toi, l'irrésistible ; Et, seul survivant, tu les couvriras De ton long regard devenu paisible!

Cent mille Brahmas. cent mille Vishnous Seront |déjà morts, quand au soir du monde Tujtè;tiëndras seul, du sang aux genoux, Debout dans le vide et la nuit profonde!

Tu te dresseras, ayant par milliers Les crânes des dieux pendus à ta taille Et sur ton corps bleu tombant en colliers, Et comme un roi noir, après la bataille,

178 l'illusion

Qui rit, danse et chante au milieu des morts. Au son d'un tambour, toi, le redoutable, Sur un rythme lent balançant ton corps.

Tu soupireras un chant ineffable.

Un doux chant d'amour, vague, sans pareil, Plus doux qu'autrefois le souffle des femmes, Afin de charmer l'éternel sommeil, Où seront plongés les corps et les âmes!

LA GLOIRE DU NÉANT 179

Lc4 TcASSIOÏNl VE SlVvi

Siv.1, Dieu de la mort, est beau comme une femme.

(Poèmes Hindous.)

S iv a survivra seul un soir à tous les Dieux : Leurs têtes ce soir-là pareront sa poitrine, Et la paix du néant souriant dans ses yeux, Siva se chantera sa passion divine :

« J'étais, aux temps passés, l'âme de l'univers. J'étais le jour, j'étais la nuit, j'étais l'aurore, J'étais le printemps clair, les étés, les hivers, L'immense vie ardente, et l'Amour qui dévore.

Illusoire splendeur, j'habitais mon palais, Ainsi que l'araignée au -centre de ses toiles: Les âmes tour à tour tombaient dans mes filets, Et j'ai fait dans mon sein s'éteindre les étoiles.

Ohl les morts, dormez donc et rêvez dans ma nuit, En attendant qu'un jour je vous fasse renaître. Si j'ai besoin encor de lumière et de bruit, Pour de nouveau combler l'abîme de mon être*

Car l'abîme est profond et mon cœur plein d'ennui. Et seul dans l'infini, debout^ sombre } livide, Je pense qu'autrefois mon sein comme aujourd'hui Portait le ciel entier et restait toujours vide.

LA GLOIRE DU NÉANT l8 1

TE^EUT^ VU mEsAU

Galme à l'égal des fleurs ou d'un jeune animal. Autour de toi tu sais répandre indifférente La joie ou la douleur, et le bien ou le mal.

Et rien ne t'attendrit et rien ne t'épouvante.

Je rêvais un néant splendide : il est en toi ; La candeur de tes yeux d'archange est un mensonge ; Je t'adore pourtant, sans raisonner ma foi, Lorsque tu m'éblouis de ta beauté de songe.

Je t'adore pourtant, et ne redoute rien.

Te venant contemplera ainsi ^qu'une statue, Dont! le corps serait froiçl etbeau comme le tien. Mon âme n'a plus peur qifuri amour ne la tue.

Mais mon esprit en cor a soif de la beauté ;

Plus que jamais je sens m'attirer son mystère;

En vain je la veux fuir: toujours je suis tenté

Par le Sphinx aux yeux durs qui fait: saigner la terre.

Je viens donc t'adorer, et ne viens pas t'aimer : Je veux auprès de toi me sevrer de caresses; Les choses dès longtemps ont su m'accoutumer Au froid rayonnement de clartés sans tendresses.

Ouvre-moi largement tes yeux qui me sont .chers, Idole dont la forme est si rare et sublime^ Qu'oubliant la banale étreinte de nos chairs, Je sens de toi monter un vertige d'abîme.

J'interroge en ton corps d'un rythme sans défauts Le mystère effrayant de la beauté parfaite, Et peu m'importe alors que tes regards soient faux, Quand de telles clartés rayonnent de ta tête.

Image aux traits si purs du mensonge divin, O forme sans défaut, de lumière vêtue, Rappelant que la vie, où tout m'apparaît vain, Pourrait n'être, elle aussi, qu'un songe qui nous tue,

Siltu vois par instants ides larmes dans mes yeux, f^e les crois; pas venir de: mon âme blessjée ; Jjai parfois cette angoisse en contèmpl;aht les cieux^ Quand j'y cherche de même un semblant de pensée.

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Le secret éternel que recèle le beau,

P'est lui qui me tourmente; en eux comme en toi-même ;

La beauté m'épouvante à l'égal du tombeau,

Tant j'ai vu de néant sous sa splendeur suprême.

LA GLOIRE DU NÉANT 183

Et c'est pourquoi devant ton corps tranquille et nu : Devant son rythme pur er son éclat sans voiles, Je tremble, comme aussi devant tout l'inconnu Du ciel nocturne avec sa poussière d'étoiles.

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*84 l'illusion

F&lU^TOmES

Vous toutes que j'aimai, vous que je crus aimer, Vous qu'en voyant passer j'adorais en silence, Vous dont le regard pur ne savait que charmer, Ou brûlant, me perçait, ainsi qu'un fer de lance;

Je n'aurai plus bientôt qu'un souvenir confus De votre clair passage en mes yeux et mon âme; Vos sourires enfuis, je ne les verrai plus, Ni vos mortes douceurs qjie le néant réclame.

Chérs fantômes, pour moi qu'aurez-vous donc été? Pourquoi ce besoin fou de clartés aussi vaines, Et quand tous mes désirs buvaient votre beauté, Que cherchaient-ils plus loin que vos lèvres humaines?

Que vouliez-vous, mes grands désirs inapaisés? . Pourquoi du mal d'aimer l'adorable souffrance? Et ces corps fugitifs, que mordaient mes baisers, De quel beau plus réel m'étaiént-ils l'apparence?

LA GLOIRE DU NÉANT

Ne rêve pas ainsi, mon âme : bénis-les.

Ces fantômes légers qu'arrêtaient tes caresses, Pour avoir su tromper la soif dont tu brûlais, Et tes espoirs toujours d'apaisantes tendresses*

O visions, à qui je parlais à genoux,

Puisqu'un vide est dans tout, et d'abord en moi-même,

Je pardonne à celui qui se cachait en vous,

Et:, des pleurs dans les yeux, me souviens et vous aime!

i85 l'illusion

JEUX T)'c470SWES

Avec sa cime d'or splendide un grand nuage Croulait dans les flammes du soir, Et sur les flots au loin les éclairs d'un orage Faisaient palpiter le ciel noir.

Je regardais voler ces poussière d'écume Que fouette et disperse le vent,

Et le long de la mer s ? élever cette brume, Et flotter ce brouillard mouvant.

Je foulais en marchant les collines de sable. Que l'ouragan crée ou détruit,

Et pensais qu'en ce monde est ainsi périssable La couleur^ la forme ou le bruit ;

Et tandis que mes yeux contemplaient ces fantômes,

Revêtant mille aspects divers, Je méditais sans fin sur tous ces jeux d'atomes,

Dont est composé l'univers'.

LA GLOIRE DU NÉANT 1 87

Vous pouvez donc répondre à ceux qui vous dédaignent;

Et vous appellent des songeurs.

Poètes, que ces soirs qui flambent et qui saignent.

Ces crépuscules, ces rougeurs,

Et cette mer qui hurle et pousse sur la dune

Son troupeau de flots écumants, Ces plages, où la nuit erreront sous la lune

Pâles, éblouis, des amants,

Toute cette magie enfin, et ces cieux mêmes, Ces bruits, ces clartés, ces rayons,

Tout n'est rien qu'apparence, et, comme en vos poèmes, Qu'un défilé de visions;

Et qu'en nos yeux mortels ce spectacle qui passe

Et reflète sa vanité, Est le néant d'un rêve illuminant l'espace,

Comme un éclair des nuits d'été!

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