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COUCHER DE SOLEIL

En éblouissante traînée L'or du couchant tremblait sur l'eau; La mer était illuminée; Le soir était tranquille et beau.

Le vent suspendait son haleine; Sans parler je tenais ta main ; J'étouffais, la poitrine pleine, Comme d'un bonheur surhumain.

Seuls devant l'Océan immense M Et le crépuscule vermeil, Nous écoutâmes le silence, Qui suit le coucher du soleil.

La nuit s'étendit sur le monde

Avec son calme solennel ;

Et la paix était si; profonde

Sur les flots, en nous, dans le ciel;!

LA GLOÏRE DU NÉANT 189

Alors la rayonnante opale, La lune sur nos yeux aimants Du haut de la grande nuit pâle Répandit ses enchantements,

... Et je pensais : tout n'est qu'un songe, Ce crépuscule glorieux, Les cieux où mon rêve se plonge* Nos amours même sous les cieux.

Mais du moins notre rêverie Aura pu, comme un beau miroir, Refléter l'étrange féerie Des mondes radieux un soir;

Nous aurons, prenant conscience De ces visions un moment, Contemplé la magnificence Dont se revêt tout ce néant,

Et de nos larges yeux avides Nous rassasiant de couleurs, Nous aurons à ces splendeurs vides Mêlé notre extase et nos pleurs !

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Loi mOT{J VU SOLEIL

I had a dream, wliich was not ail a dream, (Byron.)

Les tsiganes jouaient un air Sombre, plaintif et monotone, Pareil aux clameurs de la mer, Sous les crépuscules d'automne.

Les violons, comme des flots De tumultueuses pensées.

Semblaient jeter tous les sanglots Des générations passées.

Dans cet océan de douleurs Dans cette mer plaintive et sombre, Moi-même aussi, versant des pleurs, J'étais comme un noyé qui sombre :

Et tout au loin à l'horizon, Par delà les vagues funèbres, Par delà l'immense prison Où je sombrais dans les ténèbres ;

LA GLOIRE DU NÉANT

Le soleil palpitait sanglant, Et dans une angoisse infinie, Répandait sur mon cœur tremblant La; pourpre de son agonie.

Dans mes yëu-xi béants l'avenir Roulait déjà sa nuit profonde, Et le monde! allait donc finir Avec mes yeux, miroirs du monde!

Le soleil, comme un Christ en croix, Perdait son sang, perdait son âme, Et beau pour la dernière fois S'ensevelissait dans sa flamme.

Et, mes yeux dans ses yeux de feu.

Je mourus : et l'astre splendide, Hélas! c'était le dernier Dieu, Entrant avec moi dans le! vide!...

Et les violons sanglotant :

Chantèrent les! douleurs, les gloires,

Et la chute dans! le néant

De ces visions illusoires !

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i9 2 l'illusion

LE P£Uc4CE

Tout naît en toi, tout meurt, tout roule et rentre en toi ; Océan éternel aux larges eaux profondes, O père d'où je sors, Océan, reprends-moi; Donne à mon cœur errant le repos dans tes ondes.

Le souffle de la Mort et celui de l'Amour Agitent le remous des effets et des causes; Et de ces flots confus, j'ai dû surgir un jour; Rêve, j'ai dû flotter dans le rêve des choses.

Un jour, hors de ton sein obscur, je suis monté; Devant moi s'est ouvert l'infini de l'espace, Et les vents au hasard m'ont poussé, m'ont porté : Car notre âme est pareille au nuage qui passe.

Le nuage a longtemps erré par l'univers; A toute heure changeait sa bizarre fortune; Tantôt il traversait l'ouragan des hivers, Tantôt il se baignait en de grands clairs de lune.

LA GLOIRE DU NÉANT

O père, de splendeurs un moment ébloui, Je bénis ma naissance et je te rendis grâce; Quand en toi se perdra mon cœur, las aujourd'hui, De toutes ces splendeurs où survivra la trace >

Que reste-t-il aux cieux du nuage mouvant?

Notre vie éphémère, en sa vague apparence, Est le jouet aussi des caprices du vent; Et rien ne dure, hormis l'impassible Substance.

J'ai connu les hivers, les printemps, les étés; J'aspire maintenant au calme dans ton être; J'ai vu de longs jours d'or, et d'immenses clartés; Cependant, je n'ai peur que de pouvoir renaître.

Père, engloutis-moi donc, sois donc bien mon tombeau;

Et, si je participe à ta vie éternelle,

Que ce soit sans penser, tel que la goutte d'eau

Que la mer porte et berce inconsciente en elle.

Je ne jouirai plus, mais ne souffrirai pas;

J'ai* ri; pleuré, souffert, j'ai vécu : fais-moi trêve;

Je veux le vrai néant et l'absolu trépas,

Et le sommeil sans fin, que ne trouble aucun rêve,

O mon âme, éteins-toi, lumière d'un moment I Ta folle soif d'errer et d'être est assouvie; Ne redoute la mort, que si la mort nous ment, Et nous trompe et nous leurre à l'égal de la vie.

Père, anéantis-moi : j'ai vécu; c'est assez.

Tu ne m'entendras pas pousser des cris funèbres;

En ton abîme, avec tous les siècles passés.

Fais-moi descendre au plus profond de tes ténèbres!

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LA GLOIRE DU NÉANT IÇj

LE %ÊVE VE Lc4 VIE

J'ai vécu, j'ai rêvé : n'aurai-je fait qu'un rêve, Et la douleur, la lutte et le labeur humain. Et la joie, et l'ivresse, ou la gaîté si brève, Tout n'était-il pour nous, mortels, qu'un songe vain?

J'ai vécu, j'ai rêvé, j'ai connu le mensonge,

Le mensonge divin d'aimer et d'être aimé,

Et ces baisers, ces pleurs, tout n'était-il qu'un songe,

Ainsi que la douceur du sein qui m*a charmé?

Rêve, j'aurai passé dans ie rêve des choses,

Et leur féerie étrange, et la terre et le ciel

A mes yeux morts, scellés sous leurs paupières closes.

N'auront-ils, en fuyant, rien laissé de réel?

L'universel Néant s'est miré dans mon être; J'ai passé, j'ai rêvé, tourmenté comme lui; Et l'ombre seule est vraie où je vais disparaître, Avec le souvenir des clartés qui m'ont lui.

Iç6 l'illusion

Pourtant soyez bénis, illusion d'une heure, O songe fugitif, mirage d'un moment, Terre qui nous portais, ô troublante demeure, Où l'homme endort parfois sa misère en aimant,

Où dans les jardins clairs qu/alanguissent les plantes, Sous les enchantements de la lune d'été, Nos âmes se fondaient sur nos bouches brûlantes. Échangeant des serments d'amour illimité.

J'ai vécu, j'ai rêvé; n'aurai-je fait qu'un rêve, Quand je tenais sa forme éphémère en mes bras? Et du rêve, ô mon âme, en la mort qui l'achève, Que demeurera-t-il, quand tu disparaîtras?

LA GLOIRE DU NÉANT t$J

o4 Loi ^oéTU^E

Pareille en ton caprice aux reines d'Orient, Bizarre Déité, qui fais en souriant Mourir ceux qui venaient de s'enivrer la tête Aux parfums de ton corps, à la brûlante fête Que leur donnaient tes seins d'où ruisselait l'amour, Reine, malgré la mort, quand apparaît le jour, Malgré ta cruauté tranquille, et les mensonges De tes bras repliés pour enlacer nos songes, De tes bras nous faisant une aimante prison, Avec tes grands regards d'azur pour horizon, Pour tes grands yeux d'azur, pour la chaude caresse De ton sourire d'or, pour toute cette ivresse Qu'une heure nous buvons à tes lèvres de feu, Pour les splendeurs de ton palais au plafond bleu, Pour la claire musique et la belle lumière De ta chair, pour tes seins en leur fraîcheur première, Pour le son féminin et le chant de ta voix, Pour tes baisers, le soir, en la langueur des bois,

198 l'illusion

Je t'aime, et te bénis de m'avoir donné l'être, D'avoir fait qu'un instant je te visse apparaître Dans le rayonnement de ton corps adoré, — Aux risques du néant, dont tu m'avais tiré!

VoiUsaS. V ESTE\EL

C'était un clair matin d'avril : toutes les branches Chantaient dans le soleil, après le long hiver; Les Alpes dans l'azur dressaient leurs cimes blanches; J'écoutais la sirène éternelle, la mer

Quand j'aperçus soudain, au-dessus de ma tête, Tout en haut d'un talus oui bordait le chemin. Un sordide vieillard, à l'allure de bête, Sale, vil, repoussant, hideux débris humain.

Vers moi nonchalamment il tourna sa prunelle; Son corps se profilait sombre sur le ciel bleu; Et dès fils de Caïn la colère éternelle De ses yeux tout à coup jaillit comme du feu.

... Cet homme s'éloigna, m'ayant jeté sa haine; Et du regard longtemps je suivis soucieux Cette apparition de la misère humaine :

Ce vieillard en haillons me cachait tous les deux.

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202 l'illusion

HOTIToiL

Des enfants qui souffraient parce qu'ils étaient nés; Des femmes qui mouraient pour les avoir fait naître; Des hommes qui hurlaient ainsi que des damnés, Et demandaient la mort, et ne voulaient plus être;

Un enfant qui râlait et se tordait hagard.

De Técume à la bouche, avec des cris de bête,

Des vieillards dont les yeux n'avaient plus de regard^

Et dont tremblaient les mains, les jambes et la tête;

— Quand je sortis de là, j'allai je ne sais où; Je marchai le cerveau malade à l'aventure; Je regardai sans voir, comme ferait un fou.

Le ciel, les arbres verts, bercés dans le murmure

D'un matin de printemps, et resta! tout le jour

Le front baissé, cherchant à comprendre où nous sommes,

Haïssant le soleil, et maudissant l'amour,

Oubliant tout, hormis la misère des hommes.

VIEILLES G\q4VU%ES

Symboles qu'a gravés un maître d'autrefois :

Pour figurer le rythme et la beauté des lois, Qu'au fond de l'univers nos regards ont cru lire, La Physique médite en jouant de la lyre.

L'Astronomie aussi tient un luth dont les sons Rappellent des cieux clairs les sublimes frissons; Mais, symbole effrayant, près d'elle la Science, Un crâne dans la main, sinistrement s'avance.

l'illusion

VEVcAP^T Lo4 SfELc4PÇCH0LIcA

<D'UL C BE<RÏ S BV%E Ç IL

La Melancholia se tient sur une pierre, Le visage en sa main, cependant que le soir, Triste comme elle, étend son ombre sur la terre, Et qu'au loin le soleil s'éteint dans un ciel noir.

Que bâtit-on près d'elle? Est-ce un grand monastère Pour une foi qui meurt, ou bien quelque manoir Dont les canons un jour feront de la poussière? Le soleil morne au loin saigne dans un ciel noir.

La Melancholia, songeant à; ce mystère

Qui fait que toutici s'en retourne au néant,

Qui nulle part il n'est de ferme monument,

Et que partout nos pieds foulent un cimetière, Se dit : Puisque ainsi tout se doit anéantir, Que sert-il de toujours créer et de bâtir ?

HÊ%ELLIOfrC

Si tu ne voulais pas que l'homme mécontent Te demandât raison de ton œuvre imparfaite, Il le fallait laisser dormir dans son néant, Ou comme aux animaux lui mieux courber la tête.

De peur d'une révolte, il te fallait garder De mettre en notre esprit des rêves trop sublimes, Et ne nous pas donner des yeux pour regarder Trop avant quelquefois au fond de tes abîmes.

Mais tu nous fis ainsi : ne t'étonne donc pas Qu'aimant et que pensant nous soyons des rebelles, Et trouvions dés| laideurs aux choses d'ici-bas, ■Que! tes mains aisément pouvaient créer plus belles!

INe| pouvais-tu finir ce monde, ou le briser? !Ne prévoyais-tu pas qu'il deviendrait infâme? ;Ton chaos-dure encor : pourquoi te reposer?

; La vieillesse et l'ennui seraient-ils dans ton àme?

2o6 l'illusion

Tout affamé d*amour, de justice et de bien.

Je m'étonne parfois qu'un idéal se lève

Plus grand dans ma pensée et plus pur que le tien!

— Ohl pourquoi m'as-tu fait le juge de ton rêve?

TIéMOU\

Tïmour a fait trancher quatre-vingt mille têtes; L'Émir devant Bagdad les a fait mettre en tas, Et les corps ont servi de régal pour les bêtes, Chacals, hyènes, vautours, qui suivent ses soldats.

Les têtes se dressaient en hautes pyramides, Pour bien prouver à tous la force de sa main ? Et donner le dédain de vivre aux plus timides, Par ces morts entassés montrant que tout est vain.

Tlimour a toujours fui les plaisirs de la femme ; II; n'aime que le sang, l'opium et la mort, Et rêve, trouvant l'homme indigne de son âme. De le recréer pur, intrépide et plus fort.

Aussi fait-il sans fin flamboyer les épées,

Pour réveiller le monde entier de sa torpeur,

Et fait-il approcher de ces têtes coupées

Les enfants de son peuple afin qu'ils n'aient plus peur.

I! veut former un jour une race indomptable Qui, dans le sang ayant trempé son cœur de fer. Purifiera le monde, et, lavant cette étable, Passera sur le genre humain comme une mer.

Et la terre dès lors ne sera plus qu'aux justes, Aux voyants, aux croyants, aux fakirs dont les yeux Jettent d'ardents éclairs, et dont les cœurs robustes Ne craignent rien, hormis Allah, l'Émir des Cieux!

— Mais Timour est tombé sans accomplir sa tâche. Et Roi des animaux, l'homme est resté toujours D'une infime stature, et comme eux vil et lâche, Impudique comme eux et sale en ses amours.

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