‹ LimaChapitre 24 sur 75 · INDIENNE DE LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

INDIENNE DE LA MONTAGNE

aussi un frère Valverde et une inquisition ; ceux qui nous apportaient la civilisation nous donnèrent un peu plus tard l'esclavage. Pour ne parler que de Lima, ils y amenèrent un grand nombre de nègres d'Afrique, qu'ils allaient aussi civiliser et ranger sous la bannière de la religion, en les trompant et les chassant comme des bêtes fauves pour les priver jusqu'à la mort de leur liberté.

De ces trois couleurs , signe distinctif des trois races différentes, sont sorties les combinaisons suivantes : du blanc et du jaune, ainsi que nous l'avons déjà dit, le métis; du métis et du jaune, le blanc; du noir et du jaune (non pas la couleur verte qui se produit sur la palette du peintre), mais celle qu'on appelle à Lima le chino cholo;

Ghina-Ghola.

de celte dernière et du noir, le chino prieto; de celui-ci et du blanc, le chino claro; du blanc et du noir, le zambo; de celui-ci et du blanc, le mulâtre, qui, uni au blanc, produit le quarteron; du quarteron et du blanc, le quinteron, et enfin le blanc, produit du quinteron et du blanc.

La population de Lima présente donc, dans ses habitants, *une

série de teintes qui va du noir le plus fin et le plus brillant jusqu'au blanc le plus pur, et de cette dernière couleur jusqu'au jaune : on voit donc qu'il ne peut guère y avoir de monotonie. Depuis que la traite des nègres d'Afrique a cessé, et même depuis 1793, les gens de cette couleur ont diminué considérablement, et la race africaine est devenue si rare aujourd'hui que c'est à peine si l'on rencontre encore quelque nègre déjà bien vieux qui la représente.

Nègre de race pure.

Les nègres de Lima se livraient au travaux manuels ; ils étaient porteurs d'eau, caleseros (conducteurs de calèches) (1), marchands de de fruits, de bonbons, de tamales(2), de hnmitas(3), etc. , ou bien ils se

(1) L'ancienne calèche de Lima avait une forme particulière tout à fait différente de la forme que nous voyons aujourd'hui.

(2) Tamales, pâte de maïs frais à laquelle on ajoute du saindoux, et qu'on fait cuire enveloppée dans des feuilles de hananicr.

(3) Hmnitas, pâte de maïs sec, préparée avec du sucre, de la cannelle et autres épices, qu'on fait cuire dans des feuilles de maïs.

livraient à la culture des champs. Le nègre d'Afrique, appelé bozal (stupide, idiot) à cause de sa maladresse, était le domestique le plus soumis, le plus loyal et le plus humble qui se pût voir : traité plutôt comme une bête fauve que comme un être raisonnable, il endurait

Ancienne calèche de Lima.

des châtiments cruels avec la sainte résignation d'un martyr. Lorsque les nègres arrivaient à Lima, le premier soin des maîtres qui les achetaient était de les baptiser et d'en faire des catholiques. Tous ces pauvres esclaves devenaient de fervents adorateurs de la Vierge du Carmel et de celle du Rosaire, et se réunissaient ensuite par castes, en confréries, pour s'occuper des affaires du culte et d'autres non moins importantes. Comme le récit des anciennes assemblées des nègres est une chose des plus curieuses , nous réimprimons ici la description que nous en avons publiée dans un autre ouvrage (1) : « Les castes principales des nègres qui nous servent sont au nombre de dix : celles des Terranovos, Lucumés, Mandingas, Cambnndas, Carabalies, Cangaes, Chalas, Huarochiries, Congos et Misangas. Ces noms ne dérivent pas tous précisément du pays d'où chaque caste est originaire : il y en a d'arbitrairescomme celui de Huarochiries, et d'autres qui leur viennent de l'endroit où ces nègres ont séjourné à leur premier débarquement, tel que celui de Terranovos (de Terre-

(1) Statistique de Lima, 13o8.

Neuve). Toutes ces castes obéissent à deux caporaux-majors [caporales mayores), nommés à l'élection, et qui exercent leur fonction jusqu'à leur mort. L'élection se fait dans la chapelle de Nuestra Senora del Rosario, fondée et entretenue par les noirs dans le grand couvent de Santo Domingo. Les nègres électeurs sont les contre-maîtres et les Veinticuatros (1) de chaque caste (nous les appellerions sénateurs si nous ne craignions de profaner ce nom). C'est en présence du père chapelain de leur confrérie qu'ils procèdent à l'élection. Ils ont toujours soin de nommer ceux d'entre eux qui sont les plus âgés et qui descendent des fondateurs. Le nom de l'élu est alors inscrit sur un registre ad hoc, sans que la justice du roi s'occupe de cet acte ou cherche à l'influencer.

« On observe les mêmes formalités quand on nomme un caporal subalterne pour chaque caste en particulier, ou l'un des Veinticuatros; mais ceux-ci, pour être admis, payent comme contribution, le caporal 10 piastres, et le frère 12. Cet argent se partage par moitié entre le culte de Nuestra Sefwra (Notre-Dame), et les rafraîchissements servis au commun des électeurs, dont les décisions sont inscrites sur le livre dont nous avons parlé.

« Ces dignités donnent aux nègres qui en sont revêtus une trèsgrande considération dans leur caste; mais, au point de vue de leur esclavage et de leurs travaux manuels, elles leur sont absolument inutiles et ne leur procurent aucun soulagement. C'est vraiment un sujet de risée ou plutôt de compassion, de voir le souverain d'une tribu africaine aller faucher l'herbe avec ses sujets, à deux ou trois heures du matin, et quelquefois recevoir des mains de ces derniers les coups de fouet auxquels le majordome le condamne. Un de nous demanda, il y a quelques jours, quel était le nègre qui se trouvait la tête dans le cepo (2) , à la ferme de *** ? Il ne put retenir ses larmes lorsqu'on lui répondit: C'est le Moi des Congos. Ce nom

(1) Veinticuatros (c'est-à-dire les Vingt-quatre), appellation qui désigne en Espagne, dans certaines villes d'Andalousie, les conseillers municipaux, parce qu'ils sont au nombre de vingt-quatre. On l'a appliqué, par assimilation, aux frères, membres du conseil de quelques confréries.

(2) Cepo, deux pièces de bois entaillées où l'on met les jambes ou la tète des criminels.

MULATRESSE DE LIMA

auguste, que nous avons appris à vénérer depuis le berceau, commande le respect et une obéissance presque sacrée, même quand on s'en sert par ironie ou qu'on en abuse.

« Toutes ces castes de nègres entretiennent le culte de Notre- Dame du Rosaire au moyen d'une contribution annuelle d'un demiréal par tête, et dont ils font le recouvrement le dimanche après la Fête-Dieu, sur une table qu'ils dressent sur la petite place de Santo Domingo. On ignore s'ils ont jamais versé une somme plus forte. La somme ainsi recueillie sert d'abord à couvrir les frais de la fête de Notre-Dame du Rosaire, qui se célèbre chaque année; le reste sert à l'entretien quotidien de son culte.

« Les frais des funérailles sont également couverts par une contribution. Chaque famille des sociétaires verse six réaux, et avec cette somme on paye les messes, les répons, etc., pour les morts. Les caporaux-majors perçoivent le reste quand il y en a, et le partagent entre les autres caporaux subalternes et les confrères, subordonnés en tout aux décisions des caporaux-majors.

« Jadis les Terranovos et les Lucumês se consacrèrent au culte de l'image du Saint-Sauveur, dans le grand couvent de Nnestra Senora de las Mercedes. Aujourd'hui ce culte est à la charge des nègres Congos, dont la confrérie est située dans le platanar de San Francisco de Paula. Elle n'a autre ressource que l'aumône qu'ils recueillent volontairement entre eux.

« Les Mandingas avaient aussi une confrérie dans l'église du grand couvent de San Francisco, dédiée à la Vierge, sous le nom de Nuestra Senora de los Reyes (Notre-Dame des Rois). Aujourd'hui elle a disparu, ainsi que les autres confréries des églises de San Sébastian, Monserrat, de la chapelle de Baratillo et d'une autre petite chapelle que l'on rencontre en descendant le pont. Les nègres et les mulâtres charretiers ont une confrérie à San Agustin pour le culte de Saint-Nicolas. Le plus grand nombre des membres sont des créoles; ils élisent leur majordome avec l'intervention de la justice royale, quoiqu'ils n'aient d'autre argent pour l'entretien de la confrérie que les contributions gratuites des confrères eux-mêmes. « La fête qu'ils célèbrent avec le plus de pompe tombe le di-

manche, après l'Octave de la Fête-Dieu. Toutes les tribus se réunissent pour la procession, qui sort ce jour-là du grand couvent de Santo Domingo. Chacune porte sa bannière et le parasol, sous lequel marchent le roi ou la reine, tenant le sceptre dans la main droite, et une canne ou quelque autre objet dans la main gauche.

« Tout le reste de la nation les accompagne en jouant d'instruments bruyants, dont le plus grand nombre fait un bruit des plus désagréables. Les nègres du groupe qui précède les rois se revêtent à l'envi de costumes horribles. Quelques-uns se déguisent en diables ou se couvrent entièrement de plumes; d'autres imitent les ours en s'affublant de peaux; d'autres enfin se travestissent en monstres en se mettant des cornes, des plumes d'éperviers, des griffes de lions et des queues de serpents. Tous sont armés d'arcs, de flèches, de bâtons et de boucliers; ils se teignent le visage en rouge ou en bleu, suivant l'usage de leurs pays, et accompagnent la procession en poussant des cris féroces et faisant des gestes menaçants, comme si en effet ils attaquaient l'ennemi. Le sérieux, et en même temps l'enthousiasme féroce avec lequel ils représentent toutes ces

scènes, nous donne une idée de la barbarie avec laquelle ils exécutaient leurs menaces guerrières. Cette mascarade, qui pourrait être plaisante les jours de carnaval, est indécente dans une cérémonie religieuse, et bien plus encore dans une procession où le moindre objet profane porte atteinte à la dignité de cet acte sacré, et distrait la dévotion des assistants. Nos enfants verront peut-être la réforme de cet abus et de bien d'autres de même nature, dont nous demandons, dès à présent, la suppression. Déjà l'autorité a empêché les nègres de porter des armes et de tirer pendant la marche de la procession, comme ils le faisaient auparavant.

« Toutes les sociétés dont nous avons parlé, qui naisseut sous le couvert de la religion, servent à en former d'autres de pur divertissement. Dans plusieurs rues de la capitale, ces nègres ont quelques salles à titre d'hospices, auxquels ils donnent le nom de cof radias (confréries). Ces co [radias sont au nombre de seize, et forment le centre de leurs réunions les jours de fêtes. Chaque tribu occupe séparément l'un de ces locaux pour ses assemblées, et celles qui sont nombreuses en occupent deux ou trois. A l'aide de l'offrande volontaire des sociétaires, les nègres achètent le terrain pour bâtir ces salles, pour lesquelles ils ne payent qu'un impôt très-minime.

« Le caporal-major de chaque tribu est le président des assemblées (juiïtas). L'étiquette la plus rigoureuse règne dans la distribution des places, classées par rang d'ancienneté. Les nègres totales, d'une patience exemplaire dans le travail des champs, presque indifférents à la bonne ou mauvaise nourriture, très-peu sensibles à la dureté du châtiment, et d'une intrépidité rare en présence de la hache ou de la potence, ne sauraient supporter une injustice ou un oubli quand il s'agit de préséances. Occuper un pouce de terrain plus haut ou plus bas, met le comble à toutes leurs satisfactions ou à tous leurs chagrins. En présence de ces contrastes, il semble que les préjugés l'emportent sur la nature et possèdent une force beaucoup plus grande. Il n'est pas rare de voir des hommes souffrir avec patience la faim et la misère, dormir tranquilles sur de dures planches, se priver sans peine de toutes les joies et de toutes

les consolations qu'offre la société dans ses liens civils, et qui tout à coup tremblent de colère, pleurent et perdent la tête, si, dans une rencontre fortuite, ils se se trouvent placés à gauche au lieu de l'être à droite ; si quelqu'un a cité leur nom sans y ajouter une épithète louangeuse , ou bien encore s'il l'a mal prononcé. C'est là une espèce de manie qui a pénétré jusque chez les derniers des hommes que la destinée a voués à l'humilité , à la patience et au désenchantement. Les hommes, sujets à ce travers, devraient être honteux de se trouver mis en parallèle avec les nègres bozales, et de tomber sous le coup du même ridicule.

« Les assemblées des nègres commencent à deux heures de l'après-midi. La première heure de la séance est employée à traiter tout ce qui concerne les intérêts de la tribu, à régler les contributions, à apaiser les querelles qui ont lieu entre les personnes mariées, etc. Les caporaux rendent compte à la tribu de l'emploi qu'ils ont fait de l'argent, et proposent l'emploi qu'il faut faire de celui qui reste. Ce que ces séances offrent de plus intéressant à un observateur philosophe, c'est la gravité parfaite avec laquelle les chefs et les subordonnés siègent, donnent leur opinion, écoutent et obéissent. L'homme ne connaît à fond sa dignité que lorsque sa position dans la hiérarchie sociale lui permet de se comparer avec ses semblables. Alors il commence à régler son caractère, à se respecter lui-même, et à avoir de son être une idée plus avantageuse que celle qu'il en avait, tant qu'il a vécu au milieu des bêtes féroces dans les montagnes ou dans les forêts.

« Ce qui est aussi admirable, c'est la rapidité avec laquelle les nègres passent d'un extrême à l'autre, de l'état sérieux aux cris, au désordre et à l'extravagance. Quand l'heure delà séance est écoulée, ils se mettent à danser et continuent jusqu'à sept ou huit heures du soir. Sur toutes les murailles des salles de réunion, principalement sur celles de l'intérieur, sont peintes de grandes figures qui représentent leurs anciens rois, leurs batailles et leurs fêtes. La vue de ces images grossières les enflamme et les transporte. On a observé bien souvent que les fêtes qu'ils célèbrent en dehors de leurs confréries et loin de leurs peintures sont tristes et bien courtes. Leurs

danses n'ont, en vérité, rien d'agréable, sans compter qu'elles blessent la délicatesse de nos mœurs. Quand l'un d'eux danse seul, ce qui est le plus ordinaire, il saute indistinctement dans toutes les directions, il se tourne et se retourne avec rapidité, et ne fixe ses regards nulle part. Toute l'habileté du danseur consiste à montrer beaucoup de vigueur, et à garder, dans les inflexions du corps, la mesure que règlent les pauses de ceux qui chantent autour du cercle. Si deux ou quatre dansent en même temps, les hommes se placent d'abord devant les femmes, en faisant quelques contorsions ridicules et en chantant; puis ils se tournent le dos et s'éloignent peu à peu; enfin ils font tous en même temps un tour sur leur droite, et courent impétueusement pour se rencontrer les uns et les autres face à face. Le choc qui résulte de cette rencontre paraît indécent à ceux qui croient que les actions extérieures des bozales ont les mêmes conséquences que chez nous. Ce simple et rude exercice forme toute leur récréation ; leur danse et leur contredanse n'ont d'autres règles ni d'autres figures que celles du caprice. Mais enfin ils se divertissent, et, quand la fête est terminée, leurs impressions aussi sont finies. Plaise à Dieu que nos danses délicates à la française, à l'anglaise ou à l'allemande n'entraînent pas après elles d'autres conséquences que celles de la lassitude ou de la perte de temps ! Le malheur, c'est que, le plus souvent, elles sont des occasions d'intrigues amoureuses et le sujet de bien des calomnies.

« Nous avons dit déjà que la musique des bozales est souverainement désagréable. Le tambour est leur principal instrument; le plus commun est celui qu'ils fabriquent avec une jarre ou un cylindre de bois creux. Ces tambours-là, ils ne les battent pas avec des baguettes, mais ils frappent dessus avec les mains.

« Ils ont de petites flûtes où ils soufflent doucement avec les narines. Ils produisent une espèce de son musical en frappant une mâchoire de cheval ou d'âne, où les dents sont mobiles ; ils obtiennent le même résultat en frottant un morceau de bois uni contre un autre découpé à sa surface. L'instrument qui produit quelque chose d'un peu mélodieux est celui qu'ils appellent marimba. Il se compose de petites planches minces, longues et étroites, ajustées

à quatre lignes de distance de l'ouverture de calebasses sèches et vides, et sur un arc en bois. On en joue avec deux petits bâtons comme dans les anciens psaltérions de Bohême. Le diamètre des calebasses, qui va toujours en diminuant, permet de parcourir toute l'étendue de la gamme, et ne laisse pas quelquefois de rendre un

son tolérable même pour les oreilles délicates. Nous devons avouer du reste que, pour la musique, la danse et les autres choses qui exigent du talent et du goût, les nègres sont bien plus arriérés, si on les compare aux Indiens, que les Indiens ne le sont relativement aux Espagnols.

« Lorsqu'un caporal, un des Yeintkuatros, ou une de leurs femmes, vient à mourir , leur tribu se rend dans la salle de leurs réunions, et Là ils veillent le corps. L'appareil funèbre est un témoignage irréfutable que le bozal ne change pas de cœur comme de pays, car il conserve au milieu de nous et cache jusqu'au tombeau sa superstition et son idolâtrie. En supposant qu'il ne puisse pas aimer un pays où il traîne une vie si malheureuse, comment n'abhorrerait-il pas tout ce qui contribue à l'enchaîner? Comment élèverait-il son âme jusqu'à la contemplation de nos mystères sublimes, ce malheureux, qui se voit obligé de vivre les yeux et le cœur cloués à la terre, et qui meurt le plus souvent sans avoir pu arriver à comprendre notre langue? Quatre chandelles de suif éclairent la pièce mortuaire; les enfants du défunt s'asseoient au pied

du cercueil, les parents sont à leurs côtés et ils parlent de temps en temps au mort. Les amis sautent et tournent à l'entour, en s'arrêtant quelquefois pour murmurer à voix basse quelques prières dans leur idiome primitif et suivant leurs rites. Chaque assistant offre un demi-réal pour les frais de l'enterrement et acheter le rafraîchissement que l'on distribue. C'est le plus souvent du guarapo (1), quelquefois de l'eau-de-vie. Avant de boire ils remplissent la coupe et l'approchent de la bouche du mort, et lui adressent de longs discours comme pour l'inviter. Quand on suppose qu'il a bu, on passe la même coupe aux parents les plus rapprochés, et elle circule ainsi des uns aux autres, jusqu'au dernier, en conservant toujours scrupuleusement la préférence due au rang d'ancienneté de chacun. Enfin ils terminent en buvant, en chantant et en dansant, cette nuit de deuil qu'ils avaient commencée si sérieusement par des pleurs.

« Lorsque la veuve de l'un de ceux qui ont obtenu la distinction d'être caporaux de la tribu veut convoler en secondes noces, elle doit faire constater par l'assemblée tout entière l'amour qu'elle avait pour son mari défunt, et le deuil qu'elle a porté depuis sa perte. Le jour qu'ils appellent quitaluto (fin du deuil), ils portent la veuve sur un siège , qu'ils forment avec leurs mains , depuis sa demeure jusqu'à la cofradia (salle des séances) ; elle entre en pleurant, et, si elle ne sait pas bien jouer le rôle d'affligée, elle s'expose à être fouettée pour crime d'insensibilité. Au moment de son entrée, ils égorgent un agneau sur l'un des bancs en terre que contient la salle, et offrent ce sacrifice aux mânes du défunt, à la mémoire de qui la fiancée va dire adieu. Elle présente, sur un plateau d'argent, les souliers que, pendant son veuvage, elle a usés et déchirés. Après ces cérémonies on procède aux préliminaires civils du mariage , et tous les confrères s'efforcent de plaire aux nouveaux mariés, en leur offrant des liqueurs et des comestibles de toutes sortes.

« Quand un veuf veut se remarier, on n'observe aucune formalité

(I) Guarapo, boisson qui se l'ait avec le résidu du jus de la canne à sucre.

de ce genre. Les bozales disent que c'est sottise à un homme de montrer de la douleur au sujet de la mort d'une femme, lorsque pour une que l'on perd on en rencontre un cent. S'il y a quelque chose qui prouve la barbarie de ces malheureux Africains, c'est l'adoption d'une maxime aussi inique. Les hommes justes et sensés ne pensent pas de la sorte. Parmi nous il en est qui croient que la vie entière d'un patriarche antédiluvien ne suffit pas pour pleurer la perte d'une bonne épouse. »

Le nègre bozal s'habituait à toute espèce de travail manuel , et on pouvait l'employer à tout, excepté à faire des commissions. Il était certain que le nègre dirait une chose différente ou tout à fait contraire à celle dont on l'avait chargé. La difficulté qu'éprouvaient les bozales à bien parler l'espagnol était invincible.

La diminution des noirs et l'abolition complète de l'esclavage, réalisée en 1855, engagèrent plusieurs spéculateurs à donner un plus grand développement à l'importation de colons chinois destinés au service domestique et à l'agriculture. On avait essayé auparavant de plusieurs immigrations, en petit, de colons européens, mais elles ne produisirent pas de résultats satisfaisants. Les Chinois ont répondu aux espérances des importateurs, qui demandent trois cent cinquante piastres pour chaque sujet du Céleste-Empire, mais ils n'ont pas complètement remplacé les nègres d'Afrique. Plus habiles que ces derniers, ils sont propres à toutes sortes de services, mais ils ne sont ni aussi robustes, ni aussi vigoureux pour les travaux pénibles, ni aussi patients, ni aussi soumis. Bien au contraire, le châtiment les irrite au point que , s'ils ne peuvent se venger de leur patron, ils se pendent avec plus de facilité qu'un Anglais.

Les Chinois sont très -amateurs de la cuisine , et beaucoup sont devenus à Lima d'excellents cuisiniers; toutefois il est bon de se défier de la propreté qu'ils apportent dans leurs opérations. A ce sujet, nous raconterons un fait qui est arrivé à un de nos amis. Il avait un Chinois qui préparait le puchero limeilo (1) à la perfection. Un jour qu'il avait invité plusieurs personnes intimes à un dîner à la

({) Pot-au-feu liménien. Voir la description, page 130.

créole (1), notre ami entra à la cuisine pour donner un coup d'œil au puchero. En découvrant la marmite, il vit avec horreur, sur les choux, un superbe rat; le Chinois, grondé sévèrement, répondit avec le plus grand sang-froid : Ne t'inquiète pas, le puchero sera pour toi , le rat pour moi.

Les Chinois qui remplissent fidèlement le temps de leur engagement sont peu nombreux. Avec ou sans motifs, ils abandonnent les fermes et les maisons où ils se trouvent, et vont se placer ailleurs, pour gagner un salaire plus élevé. Pour les poursuivre et les reprendre, il fallait auparavant avoir recours à la police : il existe aujourd'hui une agence établie par des Chinois, qui se charge de rattraper les transfuges. Depuis que cette agence fonctionne , les fuites sont plus nombreuses; les entrepreneurs les protègent pour se faire payer par le maître la somme de vingt-cinq piastres, dont ils donnent la moitié au fugitif.

Lorsque les Chinois ont recouvré leur liberté absolue, soit en se rachetant, soit à la fin du terme de leur engagement , ils adoptent de préférence trois occupations : ils se font maîtres de tripots , restaurateurs ou usuriers. Dans les restaurants chinois on est certaiu de manger du chat pour du lièvre, et dans les tripots chinois on joue littéralement jusqu'à sa chemise. Quant à l'usure, les Chinois la pratiquent à un taux que n'ont jamais connu les Juifs. L'intérêt minimum qu'ils exigent pour les sommes prêtées est de cinquante pour cent, et non-seulement ils font usage des choses qui leur sont laissées en gage, mais encore ils les louent. 11 est tel prêteur qui porte les souliers sur lesquels il a donné une piastre, qui doit lui rapporter un intérêt de quatre réaux par mois.

On présenta, dans un de nos derniers congrès, un projet pour organiser, sur une grande échelle, l'importation des Chinois. Un député, qui avait cette race en horreur, monta à la tribune et prononça ces paroles : « Senores, pourquoi diable veut-on nous apporter un « plus grand nombre de singes de cette espèce? Ils sont si laids qu'ils « viennent perdre notre race si pure (l'orateur était un Indien de la

(1) Un repas à la créole {comida criolla) se compose de mets particuliers au Pérou, tels que le chupe, le puchero, etc.

« montagne) ; de plus ils sont si corrompus que déjà on ne veut c plus les recevoir dans les hôpitaux. Si on a besoin d'étrangers, on « doit nous amener des blancs, mais pas d'Anglais, parce qu'ils ne « sont pas chrétiens. Après tout, il vaut mieux des nègres bozales « d'Afrique, car nous les connaissons; nous avons été élevés avec « eux ; ils professent notre religion et parlent notre langue. »

Le type indigène n'est pas exactement le même dans tous les villages de la montagne; il existe également des différences entre ces derniers et les villages de la côte. Ces différences s'expliquent facilement par les influences du climat. La diversité du caractère et

Nègre créole élégant.

des mœurs est également très-sensible entre les naturels des villages des deux régions : ce qui provient de ce que ceux de la côte sont plus rapprochés et plus souvent en contact avec les habitants de la capitale, où ils font des voyages nombreux, pour vendre leurs produits agricoles ou industriels. Lima reçoit annuellement une quantité considérable de fruits, d'oiseaux, etc., des villages voisins du sud et du nord.

Le chiffre de la population de Lima, composée d'Indiens de la

Indiens île la montagne.

Indienne de la côte du nord ^uacho).

Indienne de la côte du sud (Chilca)

Indienne montagnarde (fresquera, marchande de rafraîchissements).

montagne, est très-restreint. Parmi les montagnards qui résident habituellement dans la capitale, les hommes sont généralement marchands de glace ambulants, et les femmes, frcsqueras (1), nourrices ou servantes. L'Indienne de la montagne n'est ni très-active ni très-intelligente,et c'est avec peine qu'elle parvient à bien parler l'espagnol.

La plupart des Indiens de la montagne que l'on voit à Lima, sont des conducteurs de marchandises et des arriéras (muletiers). Comme l'état actuel des chemins au Pérou ne permet guère de se servir de voitures, et qu'il n'y a pas non plus de service de postes commodément organisé, les personnes qui ont besoin d'expédier des marchandises ou de faire un voyage, sont obligées d'avoir recours aux mules de X arriéra. L'Indien, qui, au premier coup d'oeil, paraît avoir un caractère doux et bon, sait bien, lorsqu'on va le trouver, que sans lui il est impossible de faire aucun voyage. Il s'arme alors d'une certaine supériorité vis-à-vis de celui qui a besoin de ses services, et lui fait la loi. On entend généralement entre le voyageur et Y arriéra le dialogue suivant :

(1) Marchandes de rafraîchissements.

Indiens arriéras (muletiers).

uu

— As-tu des mules pour Jauja?

— Oui, taita (père).

— Combien veux-tu me les louer?

— De combien de mules avez-vous besoin ?

— De deux de selle, et de trois de charge.

— Eh bien, vous payerez dix-huit piastres pour chacune.

— C'est trop cher. Veux-tu huit piastres?

— Non, taita; les fourrages sont chers, vous donnerez dix-sept piastres et quatre réaux.

— Non; je te donnerai huit piastres et demie.

— Vous en donnerez dix-sept.

— Neuf.

— Seize et demie.

— Neuf et demie.

— Seize, si vous voulez.

— Dix.

— Seize, pas à moins, senor.

— Dix et quatre réaux.

Arriero chargeant sa mule.

Voyons, n'en parlons plus, quinze piastres. Non, sefior, je n'en donne que onze.

D'accord, taita, nous vous emmènerons.

Et quand pars-tu ?

— Dans la matinée, demain ou après-demain.

— C'est convenu, et les mules sont-elles bonnes? j'exige des bêtes de selle d'un pas très-doux.

— Des aguelillos (1), taita. Vous payerez aussi les pâturages?

— Comment, les pâturages? Est-ce que je ne paye pas onze piastres par chaque bête?

— Les pâturages sont à part.

— Qu'est-ce que cela vaut?

— Deux piastres pour chaque mule.

— Je t'en donnerai une.

— Non, douze réaux.

— Neuf.

— Dix, au moins.

— Va pour dix; nous partons demain ?

— Bueno, taita (bien, père); vous payerez aussi les gardiens des pâturages?

— Les gardiens?

— Et qui surveillera les bêtes?

— Et combien se payent les gardiens?

— Un réal chaque nuit, pour chaque bête.

— D'accord... à demain.

— Oui, taita. Vous payerez aussi le coca (2) aux aides ?

— Encore?

— Comment en serait-il autrement, senor?

— Et combien les paye-t-on ?

— Une piastre par chaque homme.

— Je donnerai quatre réaux.

— Ce sera cinq.

— Convenu, à demain dans la matinée.

— Oui, taita.

Il faut savoir que la matinée, c'est deux ou trois heures de l'après-

(1) Aguelillos, les Indiens appellent ainsi les petits chevaux maigres d'un pas trèscourt et très-rapide.

(2) Coca, plante du Pérou dont les Indiens mâchent la feuille, douée de prodigieuses propriétés fortifiantes et alimentaires.

Indien achetant ce dont on l'a chargé.

midi, non pas du jour suivant, mais bien du ^troisième ou quatrième après la convention.

Arriéra portant des charges.

Quand Yarriero arrive à Lima, il fait des achats pour lui et pour quelques personnes de son village. Il va faire ses emplettes avec un sac dans lequel il entasse indistinctement des livres, des bougies, des tissus pour vêtements, etc., et il porte ce sac sur le dos. Il faut avoir une bien grande patience pour vendre à un Indien : il marchande liard par liard , regarde et regarde encore la chose qu'il veut acheter, entre clans toutes les boutiques et ne se décide qu'au dernier moment.

On a toujours dit que la force du taureau se trouve dans les cornes, et celle de l'homme dans les bras : la force de l'Indien est dans le dos; avec une caisse ou un fardeau très-pesant, attaché sur le dos, il marche pendant longtemps sans se fatiguer. Les femmes sont aussi infatigables. Jamais elles ne portent leurs enfants sur les bras, et, quand nous parlerons de la rabona (femme du soldat), nous verrons qu'elles portent sur le dos toute leur famille et leur

Indienne en route.

ménage au complet. A Lima, et pour mieux dire, au Pérou, la force de l'homme siège : chez les blancs, dans les épaules; chez les nègres,

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