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COURSES DE TAUREAUX

Les Espagnols, a dit un poète, demandent pan y toros (du pain et des taureaux), et plus de taureaux encore que de pain. Aussi, il serait difficile de croire qu'un peuple , qui doit son origine à l'Espagne, n'ait pas un goût démesuré pour Y amusement barbare de voir combattre les taureaux. A Lima, ce goût a été poussé jusqu'au délire : il dominait aussi bien chez le grave vice-roi que chez le plus pauvre mendiant.

Les combats de taureaux ont été un des premiers divertissements introduits par les conquérants , et l'on y déployait un luxe inouï. Les premiers combats avaient lieu sur la Plaza Mayor. Aucun événement mémorable ne se produisait à cette époque, sans qu'il ne fût célébré par des combats de taureaux plus ou moins magnifiques, tant par le luxe des spectateurs que par la richesse des enjalmas (1) et des autres parures dont on ornait les taureaux, et la profusion avec laquelle les riches jetaient l'argent pour récompenser l'adresse d'un torero.

A la création du cirque de l'Acho (2), on défendit les courses de taureaux sur la Plaza Mayor. L'empressement des amateurs pour avoir des places était si grand que, les dimanches où avait lieu le spectacle, le cirque se remplissait dès les premières heures de la matinée. L'autorité ecclésiastique, remarquant que les combats de taureaux faisaient oublier aux catholiques liméniens le premier commandement de Notre Sainte Mère l'Église, s'adressa à l'autorité

(1) Enjalma, espèce de housse en velours ou en satin, brodée et frangée d'or ou d'argent, qui recouvre le dos des taureaux.

(2) Voir page 74.

civile et obtint que les courses auraient lieu le lundi, pour que les fidèles pussent assister le dimanche :

Por la maiiana a la misa,

Y por la tarde al sermon ;

Y a rezar las letanfas,

Al toque de la oracion (1).

Le peuple ne manquait donc plus aux offices religieux le dimanche, mais il perdait sa journée du lundi, jour où le vice-roi, lui, ne travaillait pas. Les juges sévères terminaient l'audience à une heure de l'après-midi : au même moment s'ouvraient les portes des collèges. Qui croirait que les prêtres et les moines eux-mêmes (malgré les excommunications du pape) trouvaient moyen de pénétrer dans l'Acho, et d'assister, plus ou moins bien cachés, aux combats de taureaux?

Ces spectacles sont annoncés au public d'abord par des affiches; ensuite par des programmes appelés listas , que vendent dans les

rues des gamins qui les offrent au public en criant : « Y... «... cularitdal (;Vamos con las listas! — Voilà l'ordre et la marche...! ) — I Quien quiere ver el primer que rompe la tarde 1 — Qui est-ce qui veut voir le premier taureau qui figurera ce soir? » — La der-

(1) Le matin à la messe, et le soir au seroion ; et réciter les litanies quand sonne V Angélus.

nière annonce, celle qui excite le plus l'enthousiasme de la foule et détermine les plus indécis, c'est la promenade de las figuras et de las enj aimas. Les premières sont de grandes poupées, vêtues de robes de papier, que l'on place au milieu de l'arène, et sur lesquelles le taureau se précipite avec acharnement. Ces mannequins sont disposés de manière ci répondre à l'attaque du taureau par la détonation d'un pétard. Les secondes consistent en de petits manteaux, généralement en satin, ornés de franges et de broderies d'or et d'argent. La vue des enjalmas, le son de la caisse et du chirimia (1), font bondir de joie le cœur des Liméniens.

Il est impossible de donner une idée, même imparfaite, des cris et du vacarme qui se font entendre sur la place de l'Acho les jours de spectacle. Aux conversations de la foule des curieux se mêlent les voix d'une multitude de marchands: glaciers, pâtissiers, fruitiers, marchands d'eau, d'eau-de-vie, de saucissons, de jambon, de fleurs, qui parcourent les gradins en offrant leurs articles tous en même temps et en poussant des cris.

Le combat commence régulièrement à deux heures de l'aprèsmidi. Avant d'engager la lutte , et avec la permission de Xakalde municipal , qui préside le spectacle , tous les toreadores font le tour du cirque après avoir préalablement salué les autorités.

A l'instant a lieu eldespejo, qui consiste dans de brillantes évolutions militaires, exécutées par un corps de troupes (2) : puis le combat commence. Ualcalde, pour pouvoir diriger le spectacle, a à sa disposition un trompette, et la porte du toril ne s'ouvre que lorsque le trompette a sonné l'ordre : \ Saïga eltoro ! (Que le taureau sorte!)

Les épreuves et les passes principales d'une course sont : le capeo (3) à cheval, qui n'a lieu qu'à Lima. C'est là que brillent en même temps la dextérité de l'homme et la docilité du cheval. Quoique les troupes de toreadores aient toujours été composées en

(1) Chirimia, espèce de hautbois. Voir la gravure de la page 145.

(2) La gravure de la page 74 représente la place de l'Acho au moment d'une parade, exécutée par un corps de cavalerie.

(3) Capeo, feinte que l'homme appelle capeador fait avec son manteau pour esquiver les coups.

grande partie d'Espagnols, jamais le capeo à cheval n'a été exécuté que par les nègres et les zambos, enfants du pays. On a vu combattre sur la place de l'Acho les chevaux les plus estimés et les plus chers de Lima, confiés à l'expérience sans égale et à l'agilité du premier capeador de notre époque, appelé Estevan Arredondo.

Le nègre Estevan Arredondo.

Le capeo à cheval s'exécute de la manière suivante : le cavalier se tient en face de la porte par où doit sortir le taureau, rendu furieux par la prison étroite où on l'a enfermé quelques moments auparavant, et excité par les piqûres qu'on lui fait au moment d'ouvrir le toril. Ainsi posté, au moment où le taureau avance la tête, le toréador lui présente la capa (manteau), et l'attire au milieu de l'arène. Quand les cornes du taureau vont toucher les flancs du cheval, le cavalier, au moyen des rênes, fait tourner son coursier à droite ou à gauche, et le taureau frappe vainement les airs.

11 faut que le taureau soit vigoureux pour supporter, sans se fatiguer, six passes de capeo à cheval.

Les autres passes, désignées sous le nom decapeo à pied, de banclerillas{\) et de fespada (l'épée), sont connues en Espagne; maisles/o-

(1) Dards ornés d'une banderole, qu'on lance aux taureaux dans les courses.

Espagnol, capeador à pied.

reros espagnols ne surpassent pas les nègres de Lima dans ces dangereux assauts.

Un autre travail, tout à fait particulier au Pérou, c'est celui des

Nègre, capeador à pied.

mojarras. Plusieurs Indiens appelés mojarreros, armés d'une espèce de lance, se jettent à terre pour attendre le taureau, et, lorsqu'il s'élance sur le groupe, les Indiens cherchent à lui enfoncer la lance où ils peuvent. Le taureau revient à la charge plusieurs fois. et foule aux pieds les malheureux mojarreros. Souvent il en prend un sur ses cornes et joue avec son corps comme un enfant jouerait au volant : mais l'Indien ne se rend pas, et il faut qu'il tombe gravement blessé pour qu'il ne prenne pas sa revanche.

Le mojarrero ne se présente au cirque que lorsqu'il lui semble voir le taureau de la grosseur d'un chien. Ce phénomène d'optique se produit chez le mojarrero, non au moyen de lunettes concaves, mais à force de boire de l'eau-de-vie. Dès que la course commence, les Indiens se mettent à boire : ils se demandent de temps en temps les uns aux autres quelle est la grosseur du taureau , et ceux qui n'ont pas encore la vue troublée au point nécessaire, répondent : « Todavia esta grande; \echaotra eu fiai — Il est encore trop gros; allons, encore un verre! »

Quelle était et quelle est encore, à l'heure qu'il est, la meilleure course de taureaux? N'allez pas croire que ce soit celle où les toreros ont montré le plus d'adresse, et les taureaux le plus grand courage : les amateurs ont besoin de plus grandes et de plus fortes émotions.

Si l'on emporte du cirque plusieurs chevaux morts, ou au moins grièvement blessés, s'il y a quelques toreros à demi éventrés, si des

Indiens mojarreros ont été lancés en l'air à coups de cornes, en un mot s'il y a des blessures et du sang répandu , l'après-midi a été brillante, et, s'il y a quelqu'un de tué, la foule s'écrie : « ; Compléta soberbia ! (Combat magnifique!) »

Quand le taureau est mort, on l'emporte du cirque, attaché par le cou à une carretilla (sorte d'avant-train) traînée par quatre chevaux.

C'est ici le moment de. parler d'un personnage singulier, qui poussait l'affection des courses de taureaux jusqu'à la frénésie, et dont l'adresse extraordinaire pourrait être mise en doute par nos lecteurs, si les faits que nous allons raconter n'avaient pour témoins oculaires tous les habitants de Lima.

Cet individu vivait sous la protection et les soins d'un nègre, dont les fonctions dans YAcho (cirque pour les combats de taureaux), se bornaient à attacher au cou des taureaux morts le collier qui les assujettissait à la carretilla. Le nègre conduisait son protégé tous les soirs sur la place, et, dès qu'il avait ajusté le collier au cou d'un taureau mort, notre personnage prenait sa course à côté du taureau avec une rapidité égale à celle des chevaux. La porte que la carretilla devait traverser ne permettait pas, en certaines circonstances, à cause de la direction que prenait le véhicule, que notre amateur pût la franchira côté du taureau, sans courir risque d'être écrasé soit par le cadavre, soit par les chevaux.

En ce moment critique, quand tous les spectateurs manifestaient déjà, par un cri unanime, leurs craintes pour la vie d'un être qui leur était si sympathique, celui-ci sautait avec l'agilité d'un maître de gymnastique sur le corps du taureau, et, se soutenant ainsi dans un équilibre incroyable, il se tirait de ce mauvais pas aux applaudissements frénétiques de la foule.

Il y a environ quatre ou cinq ans que le nègre, en mourant, a laissé son protégé entre les bras de la Providence. Le modeste emploi du premier ne lui avait guère permis de faire des économies, et par conséquent de laisser à son héritier la plus petite rente. Le corps des toreros voulut, il est vrai, prendre soin de l'orphelin : il se refusa à vivre sous la tutelle de qui que ce fût, et il se mit à courir le monde, sans autre boussole pour le diriger que son seul caprice.

Ses habitudes d'oisiveté, son éducation négligée et son ignorance de tous les métiers, firent de lui un vagabond, mais le vagabond le plus heureux qui ait jamais existé. Toujours logé dans les premiers hôtels de Lima, et choyé par les habitants aussi bien que par les étrangers, on le voyait toujours s'étaler sur les meilleurs sofas. 11 ne restait jamais plus d'un mois dans la même maison. Chose extraordinaire, si les maîtres d'hôtel lui donnaient à manger, jamais ils ne lui présentaient la carte à payer: il faut avouer que c'eût été peine inutile, car il n'avait jamais d'argent, ni l'habitude de payer. Ilnepei'dit jamais son amour pour les combats de taureaux. Aussi, les jours où ils avaient lieu (aujourd'hui c'est le dimanche), il se trouvait à la place de l'Acho à deux heures précises; il accompagnait le nègre qui avait remplacé son maître, et suivait à la course, de la manière dont nous l'avons décrit, le corps des taureaux jusqu'au dernier.

Son commerce intime avec les gens de bon ton et la confiance qu'ils lui accordaient engendrèrent en lui un tel goût pour toulo espèce de fêtes, qu'on était sûr de le rencontrer constamment sur les promenades publiques. S'il apprenait qu'il y avait foule au Callao ou à Chorrillos à l'occasion d'une réjouissance publique, il prenait une place dans les voitures de première classe du chemin de fer, sans, bien entendu, payer son billet. Plus d'une fois même, on le vit assis aux côtés du président de la République, dans la voiture du gouvernement.

Jamais il ne parlait, pas même aux personnes avec lesquelles il était le plus intimement lié. Jamais on ne le vit lire ni journal, ni affiche, ni programmes, ni annonces de fêtes ou de réjouissances publiques, et cependant il connaissait parfaitement les jours des combats de taureaux, ainsi que les endroits où une fête ou une premenade avaient lieu. Seulement on ne le vit jamais au théâtre.

Un torero espagnol l'amène un jour au Callao; il l'embarque sur un canot et le fait monter à bord d'un vapeur sur lequel le torero devait retourner en Espagne. Jamais notre personnage n'avait été à bord d'un navire, et cependant la promenade ne paraissait pas trop lui déplaire; mais, aussitôt que le vapeur se mit en

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