‹ LimaChapitre 60 sur 75 · IU · texte numérisé non relu

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tégoric plus élevée que celui qui allait à pied, soit parce qu'il lui fallait de plus grands capitaux pour s'établir, soit parce que sa personne était haut perchée. V aguador à pied n'avait besoin que d'un tablier de cuir, tandis que Y aguador à dm avait tout d'abord besoin de l'àne, de beaucoup de morceaux de grosse toile et de quelques morceaux de tapis de couleurs éclatantes; de brancards pour placer une paire de barils; d'une petite clochette pour annoncer que les barils étaient pleins; d'un long bâton qui lui servait pour sauter sur l'àne, en

Aguador à âne.

fixant un des bouts sur le sol et en s'appuyanl sur l'autre; et enfin d'un os de bœuf, pour chatouiller les flancs de l'àne, quand son pas était trop lent. Aux extrémités du bâton on reconnaissait la catégorie de X aguador : le bout et la poignée en forme de petite fourche et en fer n'annonçaient rien moins que le pouvoir dictatorial de l'alcalde. \] aguador à pied , comme nous l'avons dit, n'avait rien autre chose qu'un tablier en cuir ; Y aguador à une portait et porte encore aujourd'hui le même tablier, mais par dessus une chemisette blanche ou de couleur, plus ou moins artistement ornée, suivant les ressources pécuniaires de l'individu. L'aguador porte toujours

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sur sa poitrine le scapulaire de Notre-Dame du Caruiel , et une bourse en cuir, où il mettait autrefois sa carte d'exemption de la conscription et l'argent dé la vente quotidienne; aujourd'hui cette bourse ne contient plus que l'argent.

Que l'âne soit un animal intelligent; qu'au moyen de l'éducation et du bâton, il s'élève presque au degré possible où puisse atteindre le savoir d'un âne, c'est un fait prouvé par les exemples que les siècles nous ont laissés, et par les écrits de plus d'un historien. Depuis l'ànesse de Balaam jusqu'à celle de Chorrillos (1), on compte une série d'ânes qui, s'ils eussent eu l'usage de la parole, auraient pu prendre part à plus d'un concours littéraire ou scientifique, avec la certitude du succès. Si cela n'était pas une vérité déjà démontrée, l'âne de Yagtiador en offrirait une preuve éloquente.

L'aguador, généralement nègre ou zambo, prend plus soin de son âne, et cela en toute justice, que de ses propres enfants. L'âne est l'objet de sa plus tendre sollicitude : il ne se chargerait pas d'un gâteau pour son enfant , et il ramasse pour son âne toutes les écorces de pastèques et autres gourmandises de ce genre qu'il rencontre. Cela prouve tout au moins que le nègre est reconnaissant. L'âne n'est pas seulement chargé du poids des barils, auquel vient s'ajouter encore celui de son maître, mais c'est un auxiliaire sans lequel Yaguador ne peut être regardé comme un aguadur à âne; il supporte euliii le poids de toute la famille. En un mot, l'âne peut être regardé comme le père de famille de X aguador. Ce dernier commence la journée par panser son âne ; il lui donne sa ration de luzerne, et ensuite, avec la patience d'une bonne nourrice, il lui met sur le dos plusieurs morceaux de grosse toile, ayant bien soin qu'ils ne forment pas de plis, de peur de blesser des épaules aussi respectables ; il place par dessus un ou deux morceaux de tapis, puis les brancards qui reçoivent les barils. Quelques aguadures possèdent des ornements pour la tète de l'animal et des œillères de couleurs éclatantes. L'àne, ainsi harnaché , reçoit son maitre et se dirige à la fontaine. Le son de la clochette annonce, comme nous l'avons dit,

()) Voir l'article sur les fêtes religieuses, pages Jl§ ctsuiv.

qu'il y a de la marchandise à vendre, et, dans le bon temps du monopole, ce son était une -véritable moquerie. En entendant la clochette, les cuisinières, les bonnes ou les femmes des bourgeois, criaient au nègre : « \Aguador, eche me U. un viagel (monte-moi une voie d'eau!) » et quoique, d'après les ordonnances municipales, cette voie, c'est-à-dire l'eau contenue dans les deux barils, ne dût se payer qu'un demi-réal, Xaguador répondait : « / Esta vendio l » ou « ; an rrial vale ! (elle est vendue ! ou : elle vaut un réal !) » Il fallait voir alors les disputes qui s'élevaient entre les acheteurs et les vendeurs; mais la victoire restait toujours à ces derniers qui s'éloignaient, au pas de leur âne, de la maison où ils refusaient de vendre. Le démon de la soif est un démon très-brûlant, et il ne faut pas jouer avec lui. L'aguador imposait toujours sa loi. Les personnes qui habitaient aux étages supérieurs se trouvaient fort gênées et fort embarrassées, parce que Yagaador avait l'habitude de leur répondre : « ; No trejjo escalerasl (je ne monte pas les escaliers !) »

Dans la saison où l'eau était peu abondante , Xaguador , en économiste consommé, qui savait bien que « plus la chose est rare et plus on la demande, plus le prix en est élevé, » demandait pour une voie d'eau le prix qu'il voulait, et il voyait toujours ses caprices satisfaits.

Mais, comme il n'y a pas de félicité complète dans ce coquin de inonde, Yagaador avait pour contre-poids de sa volonté souveraine la volonté plus souveraine encore de Yalcalde de sa paroisse. L'autorité de l'alcalde était dictatoriale, et son code pénal si sévère, que, si les châtiments infligés eussent frappé tout autre nègre qu'un aguador, peut-être eût-on pris la victime en pitié.

Les principaux châtiments étaient au nombre de deux : pour un léger délit on le privait temporairement du droit d'exercer son industrie; mais pour les fautes graves on le condamnait à la enmeladura (emmie/lement). Ce dernier châtiment était une modification de la emplumadara (emplumemeni) que, pour la gloire de Dieu et du Christianisme, la Sainte Inquisition infligeait aux hérétiques. La suspension temporaire, comme son nom l'indique, consistait en ce que, pendant un certain temps, le condamné ne pouvait pas vendre

d'eau. La èmmeiddwa consistait à placer un homme entre deux brancards, en l'attachant de manière qu'il ne pût se remuer, ni d'un côté, ni de l'autre ; on lui enduisait le visage et la poitrine d'un miel épais pour attirer les mouches, et l'on avait soin que le eiuiieladit reçût directement sur le visage les rayons du soleil.

Âguador enmelado (emmiellé).

Il est bon de faire remarquer que des peines semblables ne s'infligeaient pas pour délits divers ou pour escroquerie commise au préjudice du public , mais pour insubordination vis-à-vis de IVi-nlilf ou de ses officiers , pour des querelles survenues entre aguàt/nres, ou pour avoir vendu de l'eau dans une paroisse étrangère.

Le code pénal des porteurs d'eau n'existe plus heureusement ; il n'est connu que par la tradition, et nous rappelle une époque qui n'est pas encore très-éloignée de nous.

Laissons l'aguador et revenons à son âne.

Un grand nombre de maisons avaient passé des contrats avec certains aguador.es; dès que l'âne avait été deux ou trois fois à une ca- Sèria (maison d'un client), il n'avait plus besoin qu'on lui traçât sa route; les barils placés sur son dos, il se rendait sans ordre et à l'heure précise à la maison de la pratique.

J'ignore s'il y a eu des physiologistes ou des phrénologistes qui aient remarqué l'affection particulière de l'âne pour l'art militaire. Les ânes aguadores de Lima ont donné des preuves très-fréquentes

de cette affection. Il existe encore (1866), dans la paroisse de San Marcelo, un vieil aguador, dont l'âne, doyen de tous ses confrères, obéit avec la précision d'un soldat à tous les commandements.

Arrivé à la fontaine, et les barils posés à terre, le nègre commande : [Descansol (repos!), et l'âne se couche jusqu'à ce que les barils soient pleins. Le nègre commande ensuite : ; Firmes! (fixe!), et l'âne se remet sur les pieds. Lorsqu'il est chargé, il obéit aux commandements de : ; Paso regi/larl ( pas régulier !);/ paso redo-

blao ! ( pas redoublé ! ) ; / â la izquier .' (à gauche !) ; ; frent !

(front!) ; \altol (halte!); etc.

Dans la paroisse du Sagrario ou de la Plaza Magot vivait, il n'y a pas longtemps, un aguador, nommé no Cendeja, célèbre pour avoir été successivement l'esclave d'un juge et d'un chanoine, et avoir acquis une érudition latine à rendre jaloux son curé. Cendeja avait aussi été soldat : il avait conservé des goûts guerriers, et par-dessus tout un grand amour pour l'uniforme. Par une rare coïncidence son âne partageait ses goûts et son amour. Lorsque maître Aliboron entendait les sons d'une musique militaire, il se mettait à braire avec un plaisir extraordinaire. Que ceux qui refusent aux ânes toute espèce de talent essayent de m'expliquer le phénomène suivant.

Presque tous les jours des musiques militaires traversent la place de Lima. L'âne de Cendeja se contentait de braire lorsque ces musiques appartenaient à des gardes montantes ou descendantes, à des escortes ou à des régiments de passage ; mais s'il s'agissait de proclamation de décrets de buen gobierno (littéralement : de bon gouvernement), il n'y avait pas de pouvoir humain qui pût l'empêcher de suivre les crieurs dans toute la capitale. Ni les caresses, ni la fraîche luzerne, ni le bâton, rien ne pouvait le retenir. Il s'insurgeait contre son maître, et s'ouvrait un passage à coups de pieds et à coups de dents, jusqu'à ce qu'il pût se placer près de la troupe. Il l'accompagnait dans toutes les rues, s'arrêtait sur la place pendant la lecture de l'édit , et, lorsque la troupe regagnait ses quartiers, il retournait humble et soumis à son travail ordinaire. D'où venait cette affection pour les ordonnances?... Comment pouvait-il distinguer ce qui était une ordonnance de ce qui ne l'était

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pas? Jamais Cendeja ne put résoudre ces questions, ni ce sournois dane expliquer en quoi consistait son talent. Une autre qualité des plus éminentes de l'àne aguadvr, c'était son amour pour sa profession ; moins changeant que l'homme, s'il y renonçait, ce n'était certes pas de plein gré.

Sur la route de Lima aux Amancaes, il y a un verger dont la propriétaire habitait Lima, et qui avait un domestique aguador, ap-

L'àne Laureano dans les champs.

pelé Laureano. Le public avait donné à l'àne qui portait les barils le nom même de Yaguadw. Au bout de quelques années, l'âne Lau^ reano fut conduit au verger, et dès les premiers jours il prouva qu'il regrettait les habitudes et le bruit de la capitale, ne trouvant à son <*oût ni la vie des champs, ni la candide simplicité de ses confrères de la campagne. Ce n'est pas impunément qu'on habite longtemps les capitales , centres de la civilisation des États civilisés, et, quand on s'est habitué à la foule, on ne se résigne pas toujours à

finir sa vie dans la solitude, le silence, la paix et l'innocence des champs. Laureano baissa ses longues oreilles; ses braiments, semblables aux chants mélancoliques de Bellini, n'avaient plus, comme à Lima, la sonorité, l'harmonie et la vigueur des créations de Rossini ou de Mozart; tout entier à ses souvenirs, et accablé sous le poids d'une nostalgie profonde, on ne le voyait plus ni manger, ni se promener.

Laureano auprès de la fontaine.

Un jour il arriva que l'intendant de la propriété désigna Laureano pour porter les fruits au marché; on lui mit sur le dos une paire de paniers, remplis de poires et de pommes, et on le plaça sous la direction d'une vieille négresse. Laureano ne put supporter une semblable humiliation; il se mit à braire de dépit et de rage, lança la négresse par terre avec les paniers, et les fruits s'éparpillèrent sur le sol. Pendant plus de six mois, il fut impossible d'obtenir que Laureano rendît le plus petit service à ses maîtres. Enfin , on ne

sait pour quel motif, il revint à Lima. 11 entra dans la cour de la maison, mais aussitôt, sans demander la permission à personne, il se sauva en courant jusqu'à la Plnza Mai/nr. A la vue de la fontaine près de laquelle il avait passé tant d'heures si douces, il se mit à braire : mais, cette fois, ce fut de joie et de bonheur. Il s'approcha de ses anciens compagnons, les salua cordialement, en leur faisant de petites morsures sur le cou ; et, si les cabrioles et les petites ruades d'un âne pouvaient jamais s'appeler dame, on pourrait dire que Laureano dama. Après s'être livré à mille démonstrations d'allégresse avec d'autres ânes de son âge, il retourna à son domicile. Laureano fut de nouveau conduit aux champs; mais cette fois il perdit patience et en arriva jusqu'à commettre un crime ! Celui qui avait donné autrefois tant de preuves de loyauté devint marron. Se moquant de la surveillance de ses gardiens, il prenait la clef des champs et courait au galop jusqu'à la fontaine de la place de Lima 11 eût été plus facile d'arrêter la foudre dans sa chute que Laureano dans sa course. Arrivé à la fontaine, il se livrait à une joie folle, et, après une ou deux heures, il retournait à la maison de Lima. La propriétaire, surprise deçes visites presque quotidiennes, fut informée que Laureano n'était pas capable de s'habituer au régime de la campagne. Elle le fit donc revenir définitivement à Lima. Mais, hélas ! le soir même où il rentra dans sa cour favorite, le vieux Laureano mangea sans doute une herbe vénéneuse ou avala une araignée, car, le jour suivant, on le trouva mort: sa tète vénérable reposait sur les brancards qu'il avait si longtemps portés sur ses épaules. Requw&çatin puce!

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