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CÉLÉBRITÉS ANCIENNES ET MODERNES

Lima a été considérée par un grand nombre de personnes comme le berceau de tous ceux que l'Évangile appelle les pauvres d'esprit, et cette opinion a tellement prévalu que le mot Limeno (Liménien) a été pris, en espagnol, comme synonyme de tonto et mentecato (de niais et d'imbécile).

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Colle réputation n'était pas sans fondement, parce que l'éducation que les nobles donnaient à leurs enfants était plus propre à faire des sefioritos (petits messieurs), des âmes pour le bon Dieu, que des hommes destinés à vivre dans ce monde, où la candeur et la vertu sont les qualités les plus sûres pour devenir un objet de moquerie et de dérision .

Il est à remarquer que, depuis l'extinction de la noblesse et la propagation-de l'instruction, la candidez (la simplicité et la bêtise) n'existe plus à Lima; mais nous ferons remarquer, en même temps, qu'en nous exprimant comme nous venons de le faire, nous ne voulons point calomnier ni offenser la noblesse, car notre principe, comme toute règle, admet des exceptions.

Le fils d'un noble passait les premières années de son enfance parmi les zambas et les mulâtresses. Quand il cessait d'être un marmot, il n'en restait pas moins sous le pouvoir de ces gens; au lieu de jouer aux soldats, à la toupie ou au cerf-volant , il s'amusait à habiller des poupées; et, arrivé à un certain âge , on lui permettait de jouer à Xaltarito (petit autel) et de dire la messe. A dix ans, l'enfant ne savait pas lire , parce que sus sonores padres (messieurs ses parents) étant riches, on ne voyait point la nécessité de fatiguer son tendre cerveau. En été , l'enfant ne sortait pas dans la rue , parce que le soleil pouvait brunir son teint délicat; il ne sortait pas en hiver, parce que le froid pouvait l'enrhumer; il ne sortait pas quand il pleuvait, de crainte qu'il n'attrapât la fièvre tierce; enfin, il ne sortait pas non plus quand il faisait du vent, parce que des brins de paille ou la poussière pouvaient lui entrer dans les yeux. Toujours dans les chambres des mulâtresses et dans les cuisines, l'adolescent arrivait à l'âge de vingt ans, sans autre instruction que celle de savoir parler comme la populace. Il croyait aux sorcières, aux lutins et aux revenants; il n'osait pas entrer dans une chambre obscure, etc.

Le peuple de Lima, surtout les femmes, et parmi celles-ci les zambas de grande maison et des couvents, se servaient d'un dialecte spécial qui inspira souvent notre plus célèbre poëte , D. Felipe Pardo , dans ses mordantes satires. La zamba ne disait pas dedo (doigt), mais dero; cadena (chaîne), mais caréna: en revanche, elle ne disait pas raso (satin), mais daso; su merced (votre grâce), mais

suniedced, etc. Les senoritos (fils de famille) parlaient tout à fait de la même manière, et restaient senoritos (c'est-à-dire petits messieurs), même quand ils étaient déjà devenus grands-pères. Pour les nourrices, les domestiques et les amis de la famille, un Don Juan qui ne comptait pas moins de soixante printemps était toujours le niilo Juanito (le Petit Jéannot) ; un Don Manuel, el senorito Manonguito ; un Don Francisco, elnino Panchito; un Don Lorenzo, elnino Lolito.

Voilà pour les senoritos (garçons); quant aux senoritas (demoiselles) , leur éducation était encore plus négligée. Avant tout , une femme ne devait savoir ni lire ni écrire, afin qu'elle ne pût ni recevoir de billets d'amour, ni encore moins y répondre. Pour remplir sa mission sur la terre, la senorila devait passer son enfance au milieu des négresses et des poupées , sa jeunesse parmi les moines, et le reste de ses jours avec le mari que ses parents lui choisiraient , ou à servir Dieu enfermée dans un monastère.

Il n'y a donc là rien d'étonnant, si des hommes efféminés et ignorants, remplis d'idées absurdes, sans aucune des qualités qu'exige la vie sociale , méritaient l'épithète de sots; mais ce serait une injustice trop grande que de conclure de là que tout l'apanage du Liménien consiste dans la tonteria (bêtise).

Passons à un autre genre de sots, que nous pouvons appeler boit //ans publics, puisque tout le monde a le droit de se distraire avec eux.

En première ligne peut figurer un I). Nor Bernardito qui vivait il y a trente-cinq ans. Ses gracieusetés (parce que les bouffons publics devaient être gracieux) consistaient à imiter une scène d'accouchement , le bruit des feux d'artifice et le chant de 1. 'office des vêpres. Pour déployer son talent, Nor Bernardito se couvrait la figure d'un mouchoir, et contrefaisait les cris de la femme en couches, les paroles de la sage-femme et les vagissements du nouveau-né. 11 imitait ensuite les détonations des fusées, puis la musique et les chants religieux de l'office du soir.

Un contemporain de D. Bernardito, mais qui a foulé celte terre plus longtemps que lui, fut Basilio Yeguas, dont toute la grâce consistait à ne parler qu'en latin.

Basilio passait les jours et les soirées au Cnf'é de Bodegones (1), où il ramassait les bouts de cigares , les morceaux de pain et de sucre que laissaient les nombreux consommateurs de cet établisse-

Basilio Yegaas.

ment. Les poches de son pantalon et de son gilet, ainsi que son chapeau , tout était littéralement rempli de bouts de cigares , de pain et de sucre. Il parcourait en outre toutes les tables, pour boire le fond des tasses de café, de thé et de chocolat.

Les gamins, qui, dans tous les pays du monde, courent après les bouffons, pour augmenter encore un peu plus leur folie, entamaient souvent avec Basilio des dialogues dans le genre de celui-ci :

— Comment te portes-tu, Basilio?

— Bonorum, hombre (l'homme), bonormn.

— D'où viens-tu ?

— De Bodegonorw/i.

— Combien as tu pris de tasses?

— De cafelnrum, cuarentorum (quarante); de chocolalorum, dicziochorum (dix-huit).

(I) Café situé dans la rue du Bodegones.

— Que portes-tu dans ton chapeau?

— Cigarrorum, panorum y azitcan/m (de azucar, sucre). Après le latin classique de Basilio Yeguas, nous devons ne pas

oublier Benito-Saca-la-pnerna , dont la grâce consistait à prêcher contre les femmes, et à imiter avec la voix des airs militaires.

Benito mourut, il y a déjà quelques années, laissant comme unique représentant de cette race gracieuse le bouffon le moins gracieux que l'on puisse supposer.

Manuel Munoz n'a d'autre grâce que celle d'être un drôle, et de parler de telle façon qu'on a beaucoup de peine à le comprendre. Il prétend s'appeler Manongo Mono; c'est pourquoi on le connaît sous le nom de Manongo Monon. Toujours fourré dans

Manongo Monon.

les appartements des senoritas, il a adopté la profession de marchand à la toilette, et il se promène dans les rues chargé d'énormes paquets de vêlements de femme.

L'individu dont nous allons nous occuper maintenant , et qui

mourut, il y a peu d'années, appartenait à la famille des Diogènes, et non à celle des bouffons.

D. Angel Fernando de Quiroz naquit d'une famille distinguée d'Aréquipa, et reçut une excellente éducation.

D. Angel Fernando de Quiroz.

Nous ignorons pour quelles causes cet homme, qui était appelé à occuper un autre rang dans la société, adopta le genre de vie d'un cynique et resta sale et couvert de haillons. Très-amateur de la lecture, il portait toujours sous le bras une grande quantité de livres, qu'il cachait sous son manteau; c'est pourquoi les gamins lui demandaient : iSe vende ese ga/io? (Vendez-vous ce coq?) Quiroz était poëte, et l'on peut dire que bien peu de nourrissons des muses ont écrit dans leur vie plus de vers que lui. Sa spécialité était le sonnet. Aucun événement célèbre ne se produisait dans quelque coin du globe , sans être aussitôt l'objet d'un sonnet de Quiroz.

Depuis Galilée et Newton jusqu'à Arago et D. Mateo Paz-Soldan ; depuis César jusqu'à Bolivar et Napoléon III ; depuis les guerres de Jugurtha jusqu'à la paix de Villafranca , et depuis Pie IX jusqu'à Garibaldi, tous ces hommes célèbres, et tous les faits saillants de l'histoire ancienne et moderne lui ont fourni l'objet

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