LA MONARCHIE SOCIALE
De 1878 à 1890 il n’y a pas de progrès à signaler dans la législation protectrice du travail. Ce n’est pas à dire pourtant que l’idée de l'intervention de l'Etat eût subi un recul et qu'ont eût trouvé satisfaisantes les dispositions des lois en vigueur. Victorieuse sur les champs de bataille l'Allemagne organisait méthodiquement ses triomphes actuels sur un terrain plus pacifique. Elle préparait sa puissance économique et son industrie prenait un développement considérable. Après les quelques années de stagnation qui suivirent la formidable crise de 1873 un nouvel essor qui dure encore porta l’industrie allemande au premier rang des industries continentales. Ce fut une renaissance économique plus prodigieuse que les victoires qui créérent l’Empire.
Mais ce progrès économique ne s’accomplissait passans entraîner après lui de funestes conséquences sociales. Les métiers en partie désorganisés, impuissants à lutter contre le grande industries, les masses proléta-
risées, les femmes arrachées au foyer domesliqueet «in-
Lg.
dustrialisées » comme les hommes, les jeunes gens de plus en plus absorbés à leurtour par le travail industriel : tel était l’envers social de cette évolution économique. La statistique officielle de 1882 donnait 3.423.689 ouvriers mâles et 200.113 employés saus compter l’agriculture. Et ce nombre croissait sans cesse, si bien qu’en 1895 la nouvelle statistique professionnelle livrait le chiffre de 5.247.897 ouvriers mâles plus 431.394 employés. Quant aux ouvrières leur chiffre était — l’agriculture encore à part — de 792.363 en 1882, plus 4.948 employées; en 1895, il arrivait à 1.623.607 plus 14.550 employées. Dansles établissements tombant sous l'application de la législation des fabriques, c’est-à-dire dans la grande industrie le nombre des ouvrières au moment de la nouvelle législation en 1890 dépassait 500.000. Quant aux jeunes ouvriers leur nombre n'avait cessé de croître. 1l était pour les enfants âgés de moins de 14 ans de 21.053 en 1886, de 22.913 en 1888, de 26.691 en 1890. Le nombre des jeunes ouvriers de fabrique de 14 à 16 ans était bien plus considérable. Dans les établissements soumis’ à la législation ouvrière il était en 1882 de 116.609, en 1889 de 135.477, en 1888 de 169.850; en 1890 il atteignait 204.350.
Le problème devenait done de plus en plus difficile. Chaque jour de nouvelles couches de la population étaient entraînées dans les rouages industriels. La vieille législation de 1853 élaborée à un moment où la Prusse était surtout un Elat agricole devenait insuffisante maintenant que l’industrie avait pris la place prépondérante dans l’activité économique nationale. De nouvelles questions
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se posaient. Fallait-il laisser se désorganiser la famille, laisser sans protection tous les adultes quelle que fut teur situation, ne pas prendre en mains les intérêts de la ‘emme enlevée à son rôle traditionnel? Ces problèmes tous les partis se les posèrent. Et l’étude des misères sociales interprétées par des esprits divers, envisagées
sous des points de vue différents aboutissait pour tous à une intervention nécessaire de l'Etat qu'acceptèrent à la fin les vieux partis libéraux.
$ 1. — Courants de réforme
A. — Le parti conservateur avait eu le premier une intelligence claire des funestesconséquences sociales de a révolution industrielle. Le premier aussi, tandis que le parti socialiste n'existait pas encore et que sa pensée était à peine formulée par ses théoriciens, il demandait une énergique intervention de l'Etat, il luttait contre les excès du libéralisme. Peut être, comme en Angleterre, n’était-ce qu'une forme de lalutte sourde que se livraient agrariensetindustriels, et les intérêts ouvriers n’étaient-1ls qu’une arme dont se servait une classe menacée dans sa puissance économique et politique par Île capitalisme triomphant. Quoiqu'il en soit il semble bien que la tradition aussi jouât son rôle. Dans ce vieil Etat policier à peine arraché à l’absolutisme, où la puissance royale avait mainte fois pris en mains la cause des faibles, c’est à elle encore qu'on pensa pour redresser les abus
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du régime industriel. Les philosophes et les économistes avaient gardé la vénération de l’état planant au-dessus des classes, arbitre des intérêts. Le vieux parti conservateur maintint cette tradition. De 1860 à 1870 surtout il mena une lutte énergique de protection ouvrière.
Sans doute pour quelques-uns la lutte était plus particulièrement dirigée contre la grande industrie. C’est tout le nouveau système économique qu’ils voulaient enrayer, pour empêcher la ruine complète des métiers et réveiller le vieil esprit corporatif. Leur idéal était la réunion du capital et du travail, et, cette union, ils la trouvaient réalisée dans les petits ateliers, dans les métiers. Leur politique était la politique de la classe moyenne (Mittelstands polilik). C’est le programme qui fut d’abord soutenu par la « Kreuz zeilung » organe des vieux conservateurs (1). Mais cette politique était condamnée à l’impuissance. L'évolution économique la ruinait ; elle dissociait impitoyablement capital et travail et dissipait froidement le rêve des féodaux. C'est ce que mit en lumière Lassalle dans des pages décisives. Dès 1837 Rodbertus l’avait précédé dans cette voie et dans ses projets de réforme ouvrière il s'était résolument placé sur le terrain de la grande industrie.
Le parti vieux-conservateur les suivit. C’est ce que constate 16rg dans son « Histoire des partis sociaux en Allemagne ». « Il y a deux tendances différentes, dit-il, « dans le parti conservateur, l’une qui tend à une œuvre « purement négative et s'attaque simplement aux prin-
1. Rudolf Meyer : Der Emancipations Kampf des vierten Slandes, 2° édition, Lome Ier, p. 370.
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« cipes du libéralisme, l’autre qui se place sur le terrain « de la grande industrie pour y créer des organisations « salutaires qui répareront les maux qu’elle a créés (1). « La caractéristique des temps actuels », écrivait Wagener en 1865 dans la Kreuz zeitung, « c’est la décomposi- « Lion, la dissolution de toutes les organisations et insti- « tutions professionnelles, entre autres de celles qui « réglaient la situation des {ravailleurs et qui les proté- « geaient. La question ouvrière consiste aujourd’hui à « remplacer ces organisations protectrices qui disparais- « sent sans espoir de retour par de nouvelles institu- « tions adaptées aux nécessités actuelles, pour mettre un « frein à ce procès de décomposition sociale » (2). Créera-t-on l'harmonie entre les intérêts et les classes, les organisera-t-on ou voudra-t-on maintenir l’ordre et la paix sociale par le Césarisme ? C’est ainsi que se posait pour lui le problème. En attendant ces nouvelles institutions, c’est à la sollicitude des pouvoirs publics que s’adressaient les vieux conservateurs. L’aboutissant immédiat de leurs efforts devait être l'intervention de l’Etat. Au Reichstag de la Confédération de l'Allemagne du Nord ils proposaient l’organisation d’un corps d’inspecteurs de fabriques et la journée normale de travail pour Les ouvriers adultes. Wagener et von Brauchiüschz parlaient dans le même sens que von Schweitzer le chef des Lassalliens, et les libéraux dénonçaient cette coalition des deux partis extrèmes.
Mais depuis 1870 cette politique avait été en grande