Rudolf Meyer. op. cit., p
parie abandonnée par les conservateurs. La constitution de l’Empire, la réconciliation de Bismark avec le libéralisme, l'impuissance du parti conservateur à gagner les masses ouvrières absorbées peu à peu par la démocratie socialiste, tout cela détourna le gros du parti conservateur de ses préoccupations humanitaires et sociales. Un petit groupe resta fidèle à son passé sous l'influence du pasteur Stoecker et du professeur Wagner socialiste d'Etat déterminé. Quant à la masse des Agrariens, elle ne songea guère plus qu'à ses intérêts de classe. La direction, dans les milieux conservateurs, des idées de réforme passa à deux groupes puissants l’un par son autorité politique et religieuse, l’autre par le prestige de ses mem: bres et leur influence morale : le parti politique du « Gentre » et le « Cercle pour là politique sociale » (Vereim für social politik).
B. — Le parti catholique restait fidèle à ses principes et à sa tradition en luttant pour la réforme ouvrière. Dès 1863, l’évêque Ketteler avait publié la « Question ouvrière et le Christianisme » (Die Arbeiterfrage und das Christenthum), où il acceptait les idées fondamentales de Las” salle. À la réunion de Fuldail avait essayé d’entraîner les évêques dans le mouvement réformateur, et en 1873 il avait fait entrer plusieurs revendications ouvrières dans le programme du « Centre », le parti politique des catholiques allemands. Sans doute, c'était une réforme moralé qu'il avait surtout en vue et de laquelle il attendait les meilleurs résultats. Mais devant le développement inattenu de l’industrie, l’accroissement incessant des ouvriers de fabrique, le travail de plus en plus généralisé des
femmes, la dissolution de la vie de famille, il crut que des mesures législatives étaient inévitables.
Après la fondation de l’Empire, les fameuses luttes de Bismark et du « Centre », le Kulturkampf, avaient laissé à l'arrière-plan les questions ouvrières. Mais la question sociale réapparaissait dans les intervalles de ce combat entre le chancelier et le Catholicisme. À Essen et à Aixla-Chapelle, un mouvement chrétien s'était dessiné, qui ne tarda pas à entrer en conflit avec la direction officielle du « Centre » accusée de tiédeur pour les revendications ouvrières (1). À Essen, le chapelain Klausmann avait fondé le « Cercle ouvrier catholique » qui comptait plus de 2.000 membres, À Aix-la-Chapelle, le chapelain Kronenberg avait fondé le « Cercle de Saint-Paul », qui en comptait plus de 5.000. Un congrès ouvrier chrétien fut convoqué en 1873 à Aix-la-Chapelle ; on y demandait la journée de 10 heures. En 1875, un deuxième congrès demandait l'exclusion des femmes du travail des fabriques et décidait de présenter des candidats aux élections pour le Reichstag.
Ce projet fut exécuté aux élections de janvier 1877. À Aix-la-Chapelle, le candidat des dissidents, Haaf, obtint 4.114 voix contre 4192 à Biegeleten, candidat du « Centre.» À Essen, Stôtzel, candidat des dissidents, fut élu au second tour par 11.636 voix contre 7.660 obtenues par Forcade, candidat du « Centre. » Ces succès effrayèrent le « Centre. » Les luttes religieuses avaient d’ailleurs perdu de leur acuité. Une réconciliation fut préparée.
1. Thun, Die Sozial politik des deutschen Katholizismus. Schmoller’s dahrbücher, 1882.
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Elle aboutit au cours de la même année. Le « Centre » acceptait au fond les revendications du socialisme chrétien et le comte Galen les formulait le 23 mars 1877 à la tribune du Reichstag.
Depuis, le « Centre » a toujours été au premier rang dans les combats parlementaires pour la protection ouvrière. C’est lui qui, dès 1878, faisait voter la générahisation de l'institution des inspecteurs de fabriques. En 1882, un de ses membres Hertling développait dans une interpellation tout un programme de réformes ouvrières en partie réalisé à l’heure actuelle. Hertling, l'abbé Hitze, Lieber furent toujours sur la brèche, et une grande part dans l’œuvre de la protection ouvrière est certainement due à leur action incessante.
C. — Le second des groupes qui propagèrent dans les milieux conservateurs et bourgeois les idées de réforme ouvrière est le « Cercle pour la politique sociale. » Constitué en 1873 après la réunion d’Eisenach, il incarnait une réaction puissante contre les anciennes direclions de l’économie politique. Ses membres étaient pour la plupart des professeurs d'université et des économistes plus particulièrement imbus des idées de lécole historique, Eeur préoccupation pratique était de corriger les abus du régime industriel et de contrebalancer le principe égoïste et individualiste par une réalisation de plus en plus grande du « principe moral. » Sans doute, ils acceptaient franchement les conquêtes industrielles et voyaient dans le capitalisme une étape supéricure de l’évolution sociale, Ce contre quoi ils protestaient, c’étaient les abus inséparables de ce régime de concurrence, l’écrasement des
faibles, la préoccupation exclusive des intérêts immédiats. La production des richesses n’était pour eux qu'un des côtés du problème ; ils tenaient aussi grand compte des autres aspirations humaines, des idées morales et de l’intérêt bien compris des générations futures. Pour la protection des faibles, pour la réalisation de l’idéal moral ils ne dédaignaient pas l’action législative, tout en accordant une place prépondérante au progrès de la moralité. Leur action fut considérable ; elle gagna peu à peu les couches de la population que ne pouvait atteindre la « Démocratie-socialiste ». Protection des jeunes ouvriers, protection des femmes, repos du dimanche et en général protection des faibles ! tel était leur programme social.
L'action de ces groupes fut immédiate. Ce sont les besoins les plus urgents, les abus les plus criants qu'ils mettaient en lumière, C'est sur la base de la société actuelle qu'ils préconisaient la réforme. Ainsi pris sur le vif, ménageant les intérêts antagonistes, tenant compte des nécessités industrielles et de la concurrence internationale leurs projets avaient de grandes chances de: réalisation. Un autre courantau contraire n'eut pas d’action directe et immédiate qui cependant exerça une 1nfluence décisive sur la législation du travail, ce fut le parti de la « Démocratie-socialiste ».
D. Issu de la fusion des partisans de Lassalle et des disciples de Marx la « Démocratie-socialiste » eut dès les débuts de son activité en Allemagne une tendance à la réforme. Les idées de Lassalle étaient nettement réformatrices, et son but, si révolutionnaire fut-il en principe, il n’en poursuivait la réalisation que par une évolution
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pacifique et le développement régulier desinstitutions. À limitation de Louis Blanc il préconisait en Prusse les associations ouvrières de production subventionnées par FEtat. Ses tendances étaient aussi nationales, et, von Schweitzer, son disciple immédiat, prévoyant le rôle futur de la Prusse parmi les Etats allemands accentua encore davantage les préoccupations nationalistes de son parti.
Les marxistes avaient une confiance bien plus limitée dans la politique de réformes. Marx dans ses ouvrages d'économie politique et d’agitation avait insisté sur la nécessité révolutionnaire. Pour lui l’évolution capitaliste entraînait nécessairement d’un côlé toujours plus de richesses et de puissance, de l’autre toujours plus de misère, de dégradation et d’asservissement. « La tendance générale de la production capitaliste », disait-1l le 20 juin 1865 au conseil général de l’association internationale des travailleurs, « est non d’élever mais bien « d’abaisser l’étalon moyen des salaires c’est-à-dire de « pousser la valeur du travail plus ou moins à sa limite € minima ». Et la conclusion naturelle était celle-ci : «au lieu de la devise conservatrice, un salaire normal pour une journée normale de travail ils (les travailleurs) doivent inscrire sur leur bannière le mot d'ordre révolutionnaire abolition du salariat » (4).
C'est donc à l'abolition du régime capitaliste et non à des réformes que devait travailler le parti democrate socialiste. Et cependant même chez Marx le côté réformiste
1. Karl Marx : Salaires, Prix et profits traduit par Charles Longuet, p. 103.