CONCLUSION
Par une évolution naturelle la législation allemande a ainsi abouti à des résultats considérables. Préoccupée aux débuts des seuls enfants de fabriques elle a peu à peu élargi ses dispositions, limité la durée du travail des femmes, et, par la prudente mais ferme application d’un principe tutélaire, étendu à des branches entières d'industries la protection des ouvriers adultes. Sans doute son œuvre n’est pas épuisée. Bien des questions restent en suspens. Actuellement le Reichstag est saisi de projets de loi sur la limitation de la journée de travail dans l’industrie de la confection et de la lingerie, dans les magasins de vente ; la Commission de statistique ouvrière prépare de nouvelles propositions au profit du personnel des hôtelleries, cabarets, etc., etc.
D'ailleurs comme nous avons pu le voir la solution même de certains problèmes en suscite de nouveaux. La limitation de la journée de travail dans les fabriques et les ateliers a donné lieu à une recrudescence 1inquiétante de l’industrie à domicile. Et ici l’œuvre de la législation est des plus délicates. Elle se heurte à des difficultés de principe et d'application si considérables que beaucoup désespèrent de trouver un remède ef-
ficace et ne compte plus que sur üne suppression pure et simple. Mais cette solution ne semble pas possible. L’abolition absolue de l’industrie à domicile aurait des conséquences si désastrenses pour certaines catégories de travailleurs qu’il ne saurait en être sérieusement question.
Telle n’est pas d’ailleurs la façon de procèder de la législation allemande. Sa grande préoccupation de tous les intants a élé de concilier les intérêts divers et d’aboutir à des compromis. Elle a joint à une grande bardiesse dans les principes une prudence minutieuse dans les réalisations. L’absolu des revendications ou vrières a été tempéré par les soucis de la production nationale. L'idéal des nationaux libéraux — maximum de production et de puissance à l'extérieur — et l'idéal des démocrates-socialistes — maximum d’égalité et de justice dans la répartition — ont abouti à une législation qui tient compte de ces deux préoccupations et s'efforce tous les jours de les concilier. C’est surtout dans la limitation du travail des adultes que se révèle ce compromis nécessaire; c'est là qu'il a abouti à une mesure originale, unique dans la législation ouvrière.
Jusqu'alors en effet les législations protectrices des divers pays avaient suivi deux voies différentes, opposées. Les unes dont l’Angleterre est le type avaient repoussé énergiquement toute limitation du travail des adultes. L'Etat ne devait pas intervenir dans les rapports entre industriels et ouvriers; il devait assûürer seulement le respect des contrats. Les autres au contraire, telles les législations autrichienne et suisse, avaient admis une
large intervention des pouvoirs pablics: elles avaient introduit la journée de travail maxima et la suppression du travail de nuit pour les ouvriers de fabriques.
La législation allemande prit une position intermédiaire. Le dogme de la liberté individuelle n'était pas pour l’effrayer. Une longue pratique du « Despotisme éclairé » et de la monarchie sociale avait habitué l’esprit publie à la discipline administrative et policière. Aucune opposition théorique ne fut faite à la journée de travail maxima et le principe de la limitation fut admis.
Mais d'autre part surgissait un obstacle. C'était la préoccupation de maintenir la production au niveau qu'elle avait si brillamment atteint et de la fortifier encore. On ne voulut pas se lancer dans l'inconnu et risquer Île jeu. C’est sur un terrain solide qn’on voulut avancer, Une étude particulière de chaque industrie, des enquêtes, des statistiques devaient précéder toute application du principe. Et c'est ainsi que l’on aboutit à la « journée de travail maxima sanitaire ».
Ce dualisme s’est perpétué jusqu’à nos jours. Mais il semble qu’un changement se soit produit. Tandis qu’auparavant chacune de ces idées directrices s'était incarnée dans un parti et en avait fait le représentant intransigeant et unilatéral d'intérêts particuliers — les nationnaux-libéraux dévoués aux seuls intérêts de la production et des industriels, les démocrates-socialistes représentants exclusivement la justice dans la répartition et les classes ouvrières — il semble que de plus en plus une pénétration de ces deux principes s'opère au sein de chaque parti. Sans abandonner le moins du monde sa
mission historique, la défense des intérêts ouvriers le parti démocrate-socialiste s’est placé de plus en plus sur le terrain pratique ; il a de plus en plus reconnu l'utilité primordiale de la réforme, et, une fois lancé dans cette voie, il a du se soucier des intérêts de la production comme point d'appui de la réforme sociale. Les nationauxlibéraux de leur côté sans cesser d’être les représentants attitrés des intérêts de l’industrie et de la production nationale ont modifié ces derniers temps leur attitude et leur tactique. [ls prennent une part active à la réforme sociale et se rendent compte que la production des richesses ue suffil pas à assurer la paix à l’intérieur, qu’elle doit être accompagnée d’une répartition de plus en plus juste et que l'Etat doit s'intéresser au sort des classes déshéritées. Les dernières discussions du Reichstag sur la législation ouvrière ne laissent pas dedoute à cet égard. Les députés nationaux-libéraux Von Heyl zu Herrnsheim, Bassermann ont déposé des projets de réforme ouvrière et motivé leur changement de tactique aux applaudissement presque unanimes de leur parti. Ces concessions réciproques, cette intelligence de plus en plus grande de part et d’autre des problèmes sociaux sont de bon augure pour l’avenir.
Mais comme nous le disions en commençant cette étude, l'intervention de l'Etat, si efficace soit-elle, ne saurait suffire. Elle ne constitue qu'un minimum dans les limites duquel la classe ouvrière doit pouvoir par sa libre initiative, par l’exercice de la liberté individuelle et de l'association obtenir des conditions de vie de plus en plus favorables et participer elle aussi à l'accroissement
des richesses. Jusqu'ici cette œuvre a été entravée. Les syndicats proportionnels n’ont pas les libertés désirables ; les lois qui régissent le droit de réunion et d'association varient avec les divers Etats de l'Empire, et les derniers discours de l'Empereur sur le droit de coalition ont semé la défiance dans les milieux ouvriers.
Cependant dans les milieux parlementaires on peut observer des tendances nettement libérales. Des propositions de loi ont été déposées dernièrement au Reichstag demandant des « Chambres du travail » pour la représentation des intérêts ouvriers et la reconnaissance par une loi d'Empire des droits de réunion et d'association. Ces propositions sont venues en discussion dans les séances des 26 avril, 3 et 4 mai 1899. L’abbé Hilze au nom du « Centre », von Heyl zu Herrnsheim au nom des nationaux-libéraux, le pasteur Stoecker au nom des « chrétiens-sociaux » se sont unis aux partis progressiste et socialiste pour proclamer le principe de l'égalité entre patrons et ouvriers (Gleichberechtigung).
Ces propositions après une discussion où tous les partis bourgeois se sont prononcés en faveur de la représentation ouvrière et de la liberté syndicale ont été renvoyés à une commission spéciale. Le baron von Stumm, chef d’une fraction du parti conservateur refusa d’en faire partie, motivant ainsi son refus qui n’était que la constatation du triomphe du libéralisme : « Je vois que la « grande mayorité des membres du Reichstag, jusque « dans les rangs du parti conservateur et à l'exception « seulement d’une partie des nationaux libéraux ,repousse « absolument le point de vue que je défends depuis
« trente années avec mes amis politiques ». Le nationallibéral Bassermann avait dans la séance du 26 avril, répudié énergiquement ce point de vue. Le temps du système patriarchal, disait-il, est passé ; les temps présents exigent l'égalité des droits (Gleichberechtigung).
Et c’est là en effet dans nos sociétés démocratiques, en même temps qu'un des désirs les plus ardents de la classe ouvrière, la première condition du progrès pacitique.
Ab Le Président de la thèse,