CRITIQUE DU PREMIER POSTULAT
188). Encore que l'auteur de V Abeille ne s'embarrasse guère de ce détail, nous devons néanmoins faire observer que l'existence d'apiciila dès l'époque archaïque porte une rude atteinte à la solidité de toute la construction généalogique qu'on a édifiée pour expliquer les rapports respectifs de apis et de apicula dans la Gaule romane.
En effet il suffit qu'au moment de la romanisation de la Gaule, tant méridionale que septentrionale, apicula ou clavellus aient existé en latin parlé aussi bien que apis ou clavus, pour que les uns et les autres puissent se retrouver aujourd'hui indistinctement aux quatre coins du territoire.
Du fitit que le français a été importé en Corse un siècle environ avant de l'avoir été en Algérie, s'ensuit-il que le vocabulaire français local de Corse doive être, dans chaque cas spécial, plus archaïque que celui d'Algérie ? S'ensuit-il en tout cas que, de deux mots coexistant en français vers le début du xviii^ siècle pour désigner le même objet, ce soit le mot déformation plus ancienne qui doive nécessairement se trouver aujourd'hui en Corse, et le mot de formation plus récente qui soit obligatoirement réservé à l'Algérie ?
Mais nous touchons ici au deuxième principe général sur lequel M. Gilliéron fonde ses constructions lexicologiques. L'auteur de V Abeille accorde une si grande importance à ce principe, et il y a si fréquemment recours, pour établir ses démonstrations de caractère « rigoureusement mathématique », qu'on peut sans exagération le considérer comme un véritable postulat, de la vérité duquel dépend tout le système.
Le postulat de la doctrine de M. Gilliéron se résume en ces quelques mots : unité lexicologique du latin parlé : un vocable pour un objet.
Un des endroits où M. Gilliéron a exposé les conséquences de ce principe avec le plus de netteté et le plus de force est certainement l'aperçu général qui précède l'exa-
358 XI. I.F. PROBLÈMK LEXICOLOGIQUE ET SÉMANTIQUE
mcn particulier des aires du mot « abeille »(^A^///c, p. 16):
'( La répartition géographique de apis ». lequel apparaît aux quatre coins de la Gaule romane, « implique indubitablement que apis était autrefois employé pour désigner l'abeille dans toute la région intermédiaire entre ces quatre aires ou points... Il tombe en effet sous le sens que le latin ne peut avoir semé apis en ces quatre coins ou points à -l'exclusion des territoires intermédiaires. Quand on voit ces territoires intermédiaires occupés les uns par un dérivé plus récent avelte, esscite, d'autres par des substituts tels que essaim, mouche, mouchette, mouche à miel, d'autres par un mot envahisseur venu du Midi, abeille, d'autres enfin par des mots qui désignaient originairement autre chose, il apparaît clairement qu'on est en présence de couches secondaires, tertiaires, quaternaires, sous lesquelles une couche primaire, celle de apis, fut submergée. »
Nous n'irons pas jusqu'à soutenir qu'il y a dans cette proposition une pétition de principe latente sous les mots « un dérivé plus récent avetie ». Si l'on s'enferme dans le système de M. Gilliéron, et si l'on admet le postulat précédemment exposé, il n'y a aucune pétition de principe à supposer avelie ou essette plus récents que apis.
Mais c'est le dogme de l'unité lexicologique du latin des Gaules que nous nous refusons à accepter les yeux fermés.
Sans doute nous ne soutiendrons pas que les Romains qui ont apporté le latin en Gaule aient usé indifféremment d'une dizaine de mots pour désigner l'abeille : apis, apicula, musca, examen, *apilia, etc. Mais n'ont-ils apporté qu'un seul mot ?
Nous avons lu avec attention l'œuvre entière de M. Gilliéron. Nous connaissons les réponses que l'auteur deV Abeille a faites aux critiques dont certaines de ses théories ont été l'objet en France et à l'étranger ; nous savons que le maître leur a reproché de témoigner naïvement « d'une incompréhension des raisonnements basés sur le bon sens »