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CRITIQUE DU SECOND POSTULAT

(cf. Path., II, 5), mais nous avouons humblement n'apercevoir, ni en fait ni en droit, aucun inconvénient à admettre que l'abeille ait porté plus d'un nom dans le latin parlé au moment de la romanisation des Gaules.

Bien au contraire il nous parait que tout objet, tout état, toute action ont pu, et souvent même ont dû, être désignés en gallo-roman par plus d'un mot : verbe, adjectif ou substantif.

Le dogme de l'unité lexicologique du latin parlé me semble avoir tout juste la même valeur que le dogme de son unité phonétique, laquelle était à coup sûr réalisée d'une manière relative entre le ir' et le iv" siècles (cf. Meillet, Ling., 31^), mais n'a jamais pu être absolue (cf. les observations très justes de G. Mohl, Introd. Chron. Ivg., 18-23).

« Si la région lyonnaise a eu apis, écrit M. Gilliéron (Ab., 174), et l'a même encore de nos jours, elle ne saurait être en même temps une aire apicida » {Ab., 174). A une affirmation de ce genre, nous aussi, comme M. Herzog le fait ailleurs (Path., II, 6), nous ne pouvons que répondre : « Warum denn nicht ! »

En fait que nous offre le lexique latin ? Il nous offre côte à côte apis et apicula. Apicida, nous dit M. Gilliéron (Jb., 188), n'a pas supplanté apis à l'époque de Plante, puisque nous trouvons plus tard apis en pleine vie et en pleine omnipotence. Apicula de Plante, ajoute-t-il, n'est pas l'ancêtre de apicida provençal : c'est un « pseudo-diminutif d'essence littéraire, comme rossignolet est un pseudodiminutif de rossignol, d'essence littéraire... Apicula provençal, conclut-il, p. 188, est plus récent que apicula de Plante et peut être contemporain d'apicula associé k formicula ; ils désignent tous deux « de petits animaux » et non des abeilles et des fourmis plus petites que d'autres. »

La question du sens de ces diminutifs n'est une difficulté que dans l'esprit de M. Gilliéron. M. Jaberg en a fait

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']ust[ce {Rom., XLVI, 133-4), et nous ne reviendrons plus sur le débat. Mais n'y a-t-il pas quelque obstination à nier ainsi la coexistence de apicula et de apis dans la même langue ?

Dans la phrase de Plaute {Curcnl., ro: apicularum congestum opéra ccniini), apicula ne semble pas être un vocable plus particulièrement littéraire que VapiciiJa de Pline(A^a/., 7, 83) ou d'ailleurs. Au surplus Apicula a été dans la latinité un surnom de femme, en particulier d'affranchie, et ce surnom était assez répandu dans la langue la moins littéraire. Il s'est appliqué aussi aux hommes (voir N. Thésaurus, s. v°). Ce sont là des faits positifs, formellement attestés, que tous les raisonnements géographiques ne supprimeront pas.

Personne sans doute ne songe à s'étonner de auricula (Cic, Plaute, etc.) à côté de anris (Cic, Plaute, etc.), de geniculuin (Varron, Pline, etc.) à côté de genu (Varron, Pline, etc.), de avicella (Varron, etc.), à côté de avis (Varron, etc.), de navicula (Cîes, Cic, etc.,) à côté de navis (Ci\;s., Cic, etc.), de radicuJa (Cic. etc.), k côté de radix (Cic, etc.), etc., etc.

Plus tard oviculaetovis, *solicuJu et sol etc., ont certainement coexisté dans le roman commun, quelle que soit la valeur qu'il faille attribuer au suffixe, celle d'un diminutif, d'un hypocoristique, d'un caritatif, ou d'un simple procédé de dérivation, propre à renforcer la trame d'un mot susceptible d'une plus ou moins grande usure phonétique, d'une plus on moins grande débilité sémantique.

En réalité ces doubles formes, qu'elles fussent synonymes ou non, ont pu vivre ensemble, sans se porter nécessairement préjudice, ou sans que l'une eût nécessairement le pas sur l'autre, ainsi testa à côté de caput, anguis à côté de serpeus, diurniim à côté de dies ou dia...

Pour les mots désignant des choses immatérielles, des actions ou des états, lesquels en général sont définis sémantiquement d'une manière moins nette que les objets maté-

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riels et sont susceptibles d'être considérés sous des aspects plus divers, la variété lexicale a été plus grande encore : « parler» : loqui ; fari •,vocem mittere, r edd ère ; fabula ri ;verha facere, haberc, etc. ; « manger » : edere, comedere, niandere, manducare , commanducare, vesci, pasci, suiuere, assumere, etc., etc.

La langue vulgaire n'était guère moins riche que la langue classique, et le peuple, moins scrupuleux que l'élite des puristes ou des écrivains de profession, employait les mots comme ils lui venaient à la bouche. Dans le Diclionnaire étymologique des langues romanes, je trouve au hasard 22 mots pour désigner l'enfant, 42, pour rendre l'idée de l'adjectif « bête »... Certes tous ces mots n'ont pas dû coexister en roman commun : loin de là. Du moins il ressort de tels chiffres que l'état lexicologique du latin vulgaire n'a pas dû être, en ce qui concerne le nombre des vocables, bien différent de ce qui est attesté pour le latin classique.

En droit il ne pouvait en être autrement. La Rome des premiers siècles de l'ère chrétienne a été, vis-à-vis des parlers italiques de l'époque et des autres langues du monde romain, comme le Paris des temps modernes au milieu des patois actuels et des idiomes de toutes sortes, un véritable « caravansérail » {Abeille, 259). Les mots de toute provenance issus de tous les parlers et de tous les argots, abondaient. Aurons-nous un jour à coloniser une région nouvelle ? Ce sera.-i-'û fiole, binette, bobine, figure, frimousse, trombine, gueule, hure, tronche, «^^, blair ou tête — j'en passe et des meilleurs — qui prévaudra pour désigner le « visage » ? Un lexicologue de l'avenir dissertera-t-il en 300 pages sur la répartition géographique de ces mots, et déploiera-t-il un grand luxe d'ingéniosité pour prouver l'antériorité relative de bouloter sur manger, de bouffer sur baffrer ou boustifailler, formes éminemment susceptibles de s'épanouir dans le langage châtié des bons nègres de la colonie future ?

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Contre la thèse qui tire du latin le vocabulaire roman, en gros et en détail (voir p. ex. le Laîeinisch-Romanisches IVôrterbuch de Korting, dont le titre est à lui seul si naïvement suggestif), on a eu cent fois raison de protester au nom de la « biologie du langage ». Ce faisant, on a mis en relief la vitalité propre qui n'a cessé d'animer chaque idiome roman à partir du moment où a été consommée la rupture avec Rome.

Mais c'est en invoquant cette même biologie, que nous revendiquons pour le roman commun lui-même une certaine variété de vocabulaire. Pourquoi apis et apiciila n'auraient-ils pas existé en roman commun, comme ape et pecchia en italien moderne ? Et de même vêtus et vetulus, comme ital. vieto et vecchio. M. Américo Castro me signale l'existence à Madrid, à l'époque actuelle, d'une bonne demi-douzaine de mots désignant la voiture de place. Il n'y avait peut-être pas de fiacres à Rome ; mais combien y roulaii-il de termes dans le sens de « voiture » ?

Sans doute nous n'ignorons pas que ces mots se distinguent les uns des autres par des nuances de sens et des difïérences d'emploi. Mais qui, moins qu'un "lexicologue géographe, a le droit de nier qu'il y a dans tout idiome des glissements sémantiques et des confusions d'emploi (voir la Faillite de V ctyuiologic phonétique^ ?

Le roumain seul a conservé cerebrutn sous la forme creen Les autres langues romanes ont adopté le diminutif c^r^^^/lum, *cerebella, qui, de la signification primitive de « cervelle en tant qu'elle se mange » a pris le sens général de cerebellum. De ce que *cerebella n'est attesté qu'en français, en provençal et dans l'Italie du Nord, alors qu'ailleurs cerebellum domine, faut-il conclure que le gascon, qui a lui aussi cerebellum à l'extrémité du domaine provençal, a fait bande à part, et qu'il 5^ a eu une unité lexicologiquefranco-piémontaise opposée à une unité italo-vasco-hispanique ?

L'hypothèse de la multiplicité des formes lexicologiques

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