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XI. LE PROBLÈME LEXICOLOGIQ.UE ET SÉMANT1Q.UE

De même l'existence de clavelliis en roman commun, attestée dès le v^ siècle par MarcellusEmpiricus, explique à merveille la présence de ce vocable dans différentes langues néo-latines. Elle rend compte en particulier de la fortune que le mot a eue au détriment de son aîné clavùs dans une i^rande partie de la Gaule romane. Dans ce cas comme dans le précédent, la possibilité même des développements lexicaux postérieurs a dépendu dans une large mesure de la multiplicité ou au moins de la dualité des formes en roman commun.

Il n'y a donc pas eu d'unité lexicologique en latin vulgaire dans le sens qui a été donné (v.p. 357) à cette expression. Un objet a pu y être désigné par plus d'un mot. D'où il résulte que le point de départ des études de biologie lexicale fondées sur la répartition géographique des vocables, reste le plus souvent plongé dans l'ombre ou du moins dans une pénombre relative.

Quelque louable que soit l'ambition qui pousse la jeune école à donner une explication intégrale réduisant à rien le rôle du hasard dans les développements de toutes sortes, lexicologiques et sémantiques, il ne semble pas possible qu'elle y réussisse définitivement en raison du doute initial.

On peut chercher, mais on n'est pas sûr de trouver, une cause. rationnelle à la disparition ou à la fortune de chaque mot ou de chaque sens attestés dans les idiomes romans.

« Souvenez-vous, dit en manière de conclusion l'auteur de la Faillite de Vétyinologic phofiétique (p. 133), souvenezvous qu'une fois détaché de sa souche, le mot est un oiseau qui a pris sa volée et suit les chemins que lui dictent les conditions atmosphériques de l'espace aérien et les rencontres qu'il peut y faire. »

La comparaison est frappante. Mais ces rencontres hiêmes ne sont-elles pas un effet du hasard ?

Il y a beau temps que le vol des oiseaux a cessé d'être une science, dont la banqueroute, puisque le mot est à la mode, ne date pas d'hier en vérité.

La lexicologie à coup sur ne mérite pas de tomber dans un pareil discrédit.

Mais alors qu'elle se contente d'être la science des mœurs des oiseaux, c'est-à-dire une science naturelle, sans avoir la prétention d'atteindre à l'exactitude physico-mathématique.

LE PROBLÈME ÉTY.MOLOGIQUE

Il n'y a pas seulement des problèmes étymologiques. Il y a un problème étymologique, étroitement apparenté au problème lexicologique et sémantique, puisque ces trois disciplines, sémantique, lexicologie, étymologie, sont, par leur objet même, à peu près inséparables les unes des autres.

Ce problème a été posé dans toute son acuité il y a environ deux ans dans un livre au titre sensationnel : Faillite de Vétyniologie phonétique.

Si l'on prenait ce titre au pied de la lettre, on croirait aisément que l'ancienne étymologie a vécu ; que « lascience dite phonétique » ayant reçu le coup fatal, tout le labeur que des générations de romanistes ont dépensé pour fonder sur une base solide l'étude de l'origine des mots français, italiens, etc., l'a été en pure perte.

Il n'en est rien heureusement. Et le sens véritable de ce titre, un peu inquiétant déprime abord, apparaît bien atténué à quia lu le livre avec attention. Il ne semble pas que le dessein de l'auteur, toujours à l'aftùt d'idées nouvelles, toujours en avant dans la voie de la recherche scientifique, ait été de démolir les étymologies patiemment édifiées sous l'égide des lois phonétiques.

On ne démolit rien. On agrandit. Aux quatre murs du bâtiment jugé trop nu, on ajoute. On installe à l'intérieur un mobilier de luxe. Pour éviter les contestations futures, faisons vite un inventaire, et dressons l'état des lieux.

« Faire l'ctymologie d'un vocabulaire donné, c'est faire l'histoire de ce vocabulaire entre deux dates. » Cette définition de M. Meillet (^Ling., 292), quelque juste qu'elle soit en elle-même, a un inconvénient, c'est d'être trop générale.

Car enfin, ainsi entendue, l'étymologie engloberait à peu près toute la linguistique. Faire l'histoire, nous ne disons pas d'un vocabulaire, mais d'un simple mot, entre deux dates, c'est non seulement rendre compte de toutes les altérations qu'il a subies entre ces deux dates dans les sons qui le constituent (phonétique), c'est non seulement exposer les alternatives de fortune et de défaveur par lesquelles il est passé (lexicologie), c'est non seulement suivre la filiation des sens différents qu'il a pu offrir (sémantiquie), mais c'est' encore expliquer les variations morphologiques qui l'ont affecté (fr. plaisir = substantif variable ■< infinitif invariable) ou même les changements d'emploi syntaxique dont il a pu être l'objet (^pas ou point ■=. adverbes de négation <C substantifs).

Sans doute nous ne songeons pas à diviser la linguistique en des compartiments étanches, n'ayant les uns avec les autres aucune communication. Cette méthode artificielle serait la négation même de la vie. L'étude du langage montre que tout se tient dans le langage, et nous renvoyons à ce qui a été dit sur ce sujet dans le chapitre v (p. 157).

Mais la division des tâches, la définition des différents objets d'étude sont deux principes essentiels, tout aussi féconds dans le domaine scientifique que le principe de la division du travail dans le domaine de l'activité sociale.

Il convient donc de distinguer en linguistique le domaine

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de l'étymologie de celui de la phonétique, de la lexicologie et de lasémanti^que. Dans le vaste champ de la linguistique diachronique, la phonétique est l'étude des variations des phonèmes qui constituent les mots ; la sémantique est l'étude des variations du sens des mots ; la lexicologie est l'étude de la vie des mots. Quel est dans tout cela la place de l'étymologie ?

Jusqu'ici les romanistes ont considéré que l'étymologie était surtout la science de l'origine des mots.

A vrai dire, l'idée sémantique n'était pas absente — et ne pouvait èire absente — de leurs préoccupations, puisqu'un mot consiste essentiellement dans la liaison d'un sens déterminé avec certaines syllabes. Et la preuve, c'est que les romanistes ont adopté ce terme d'étymologie, dont ils connaissaient bien 1' « étymologie », -b ïtj\j.zv, « le vrai sens ».

Mais « le vrai sens », c'est le sens primitif, celui qui n'a été vicié par aucune altération postérieure. Et le sens primitif, c'est le mot primitif, celui dont « vient » le mot considéré à une date ultérieure. C'est ce qu'expriment avec concision les anciens dictionnaires, celui de Richelet par exemple : « Etiiiiologic : véritable signification, origine d'un mot. »

Si donc la phonétique évolutive est une science désormais constituée, si donc la sémantique évolutive est, grâce en partie à l'effort puissant de la géographie linguistique, une science pleine de promesses et déjà féconde en résultats, elles doivent s'exercer chacune dans son domaine propre, en se prêtant bien entendu un mutuel appui. La lexicologie diachronique étant la science de « la vie des mots », l'étymologie n'en est qu'une partie. Elle a proprement dans son ressort le problème de la naissance, de l'origine des mots.

Ce problème n'est pas un problème secondaire.

« Ne vous contentez pas, écrit M. Gilliéron avecson esprit

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et son incorrection grammaticale habituels (Frt/////^, 113), ne vous contentez pas de faire l'histoire d'un mot pareillement à celle que ferait un historien littéraire qui retracerait la vie d'un homme célèbre en ces termes : « Balzac, sur les genoux de sa nourrice, portait une robe bleue rayée de rouge. Il écrivit la Comédie humaine. »

Ce serait là en vérité une bien grande sottise de la part d'un historien littéraire. Et il faut avouer à la honte de certains « romanistes » qu'ils en ont commis d'équivalentes. Pour s'en apercevoir, il suffit que l'on feuillette certain Lateinisch-Romanisches Wôrterbuch, pour ne parler que des morts à l'exclusion des vivants...

Mais enfin, comme nous le rappelions, la sémantique, la vie des mots, sont des branches de la linguistique cultivées avec distinction — et une distinction croissante — depuis trente ou trente-cinq ans. Quand nous voulons des renseignements sur l'histoire ou la biologie d'un mot, c'est à cette porte que nous devons frapper.

Seulement, il est un point qu'on nous accordera volontiers : c'est que les origines d'un grand homme, ses antécédents, les circonstances qui ont précédé sa venue au monde, la condition de ses parents, la date de sa naissance enfin, sont des points qui ne sont pas dénués d'importance. Aussi tous les « historiens littéraires, » s'ils n'ont cure de la première chemise de Balzac, ne manquent pas de préciser la date et le lieu de naissance du grand écrivain, car la naissance dans la vie d'un homme est, après tout, un événement d'une certaine importance, un des principaux mêmes si l'on en croit La Bruyère: « Il n'y a pour l'homme que trois événements : naître, vivre et mourir y>(de VHoiiune).

Voilà pourquoi l'étymologie, considérée comme la science des « origines », mérite malgré tout quelque attention. Si la nourrice de Balzac avait refusé le sein à son nourrisson, la Comédie humaine aurait-elle été écrite ? Si firmare n'avait pas existé en latin, le français moderne fermer serait-il venu

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