LE CONFLIT DES METHODES
dire que la révolution tentée à l'intérieur de ce domaine est' destinée à produire ses conséquences dans l'ensemble de la linguistique néo-latine.
Dès 1904, à propos d'un compte rendu consacré par M. A. Thomas dans le Journal des Savants à V Atlas linguistique de la France, M. Gilliéron proclame qu' « une nouvelle ère va s'ouvrir » pour l'étude du langage ([j. Gill.], A . 'L. de la France : compte rendu de M. Thomas, Paris, Champion. 1904, p. 8).
Plus de quinze ans se sont écoulés depuis cette publication, véritable manifeste de la jeune école, et l'on peut dire que l'influence de M. Gilliéron sur les études de linguistique romane et même sur la linguistique générale a été en proportion avec les dimensions de son Atlas. « Il n'y a pas d'homme qui ait eu plus d'action », constate M. Me'ûler. ÇLing . , 305). Et cette vérité est particulièrement flatteuse sous la plume d'un des maîtres les plus, écoutés de la science actuelle. V Abeille, écrit M. Terracher(5.i"..Z,., XXI, 231), « marque dans l'histoire de la linguistique romane l'une des dates les plus décisives depuis Diez ». « Ce livre, ajoute un autre élève du maître, M. K. Jaberg (Rom., XLVI, 121) est un véritable corps de doctrine de la géographie linguistique et de la biologie du langage. »
N'ayant pas eu le privilège de compter parmi les élèves de M. Gilliéron, tout en ayant largement profité de son expérience et de ses conseils pour l'organisation d'une enquête linguistique dans les Landes, nous n'avons pour notre part subi l'influence de ses travaux que dans la mesure où tout linguiste, curieux d'idées nouvelles et libre de tout dogme, a pu la subir.
Nous pensons donc être en assez bonne posture pour essayer en toute indépendance de porter un jugement impartial sur la méthode de la géographie linguistique telle que la conçoit M. Gilliéron, pour marquer l'originalité de cette méthode, pour en déterminer la portée véri-
table, pour U coniparer enfin aux méthodes qu'elle a l'ambition de supplanter. Et, comme tous ces points touchent à certains des problèmes les plus ardus de la linguistique romane, le lecteur voudra bien excuser les insuffisances de celui qui, pas plus que M. Léo Spitzer, n'est encore un « vieux grognard » {Abeille, i), mais qui après tout n'est plus tout à fait un Eliacin.
La tâche est considérable. Il ne s'agit en effet de rien moins que de tracer une frontière équitable entre deux disciplines qui décidément sont engagées dans un sérieux conflit. Il ne s'agit de rien moins que de marquer le danger des empiétements d'une de ces disciplines, particulièrement en faveur à l'heure actuelle et même, pourraiton dire, à la mode, sur le domaine des autres.
L'œuvre du romanisme, telle qu'elle est sortie de plus d'un demi-siècle d'efforts, imparfaite sans doute, mais offrant au moins les apparences d'un système cohérent, doit-elle être reprise de bout en bout ? L'édifice doit-il être jeté tout entier à bas ? L'équipe des démolisseurs, qui heureusement se proclament en même temps reconstructeurs, va-t-elle condamner pour toujours au silence et à l'inaction, après avoir réduit à néant leur ouvrage, l'équipe des vieux et patients ouvriers ? Ou bien l'entente est-elle possible ? Peut-on concevoir une organisation où chacun pourra travailler consciencieusement dans sa sphère sans être en butte aux sarcasmes et aux attaques des voisins ?
C'est grâce à la vision claire d'un plan d'ensemble dégagé de toute conception fumeuse, c'est gr<àce à l'utilisation des procédés les plus divers fournis par la science et la technique et préalablement mis à l'épreuve, c'est grâce à la division du travail, que s'édifient de nos jours les grandes constructions faites pour durer. A ce prix seulement le romanisme, qui a déjà tant fait pour la science linguistique, qui l'a dotée de l'expérimentation, qui a considérablement perfectionné — si même il ne l'a pas créée — l'étude scien-