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LA MÉTHODE GÉOGRAPHIQ.UE

La méthode géographique semble n'avoir été tout d'abord qu'une extension et un perfectionnement de la méthode comparative primordiale. Elle est née sans doute du désir légitime qu'a eu son créateur de remédier à un des inconvénients qu'offrait dans le domaine des langues romanes le comparatisme traditionnel.

Dans ce domaine, un nombre trop restreint de langues ou de dialectes entrait en jeu. M. Gilliéron a voulu recueillir plusieurs centaines de patois, géographiqilement distincts, mais suffisamment rapprochés pour que la partie du domaine roman choisie, en l'espèce le territoire de Tancienne Gaule, fût couvert d'un véritable réseau de points explorés. De la confrontation des matériaux recueillis en tous ces points devaient sortir des indications plus précises sur la nature des innovations linguistiques, sur leur mode de propagation dans le temps et dans l'espace.

L'idée première ne paraît donc pas avoir été foncièrement originale, en ce sens qu'elle ne faisait que multiplier les points géographiques entre lesquels devait s'instituer la traditionnelle comparaison .

Ce qui est vraiment nouveau dânsV Atlas, c'est la disposition matérielle des cartes linguistiques, dont chacune est réservée à un mot ou à une forme grammaticale ou à une petite phrase. Jusqu'alors, la conception même de carte linguistique semblait inséparable d'une représentation des aires phonétiques, ou morphologiques, que l'auteur traçait sans fournir le détail des formes sur lesquelles il appuyait

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sa répartition peut-être arbitraire. Avec beaucoup de raison les auteurs de V Atlas linguistique de la France ont renoncé à cette pratique. De la disposition adoptée, qui permet au romaniste d'embrasser d'un coup d'œil des faits complexes, en connexion plus ou moins intime les uns avec les autres, semble être sortie l'idée d'une méthode nouvelle destinée à rendre compte, avec plus d'exactitude qu'auparavant, des évolutions du langage.

Cette idée, qui est indiquée dès 1904 dans la brochure que M. Gilliéron a consacrée au compte rendu publié par M. A. Thomas dans le Journal des Savants (pp. cit.), n'a fait depuis que s'amplifier et se préciser. Cette conception nouvelle, à laquelle nous réserverons le nom de <■< méthode géographique », doit être sommairement définie dans le présent chapitre. Mais, comme cette méthode géographique a son origine et sa raison d'être dans V Atlas linguistique de la France, il nous paraît indispensable de présenter tout d'abord quelques remarques sur cet Atlas, sur la nature des matériaux dont il est fait, sur leur valeur, et sur le degré de créance qu'on peut leur accorder. Aussi bien cet examen a-t-il été déjà tenté par plus d'un critique. Il a été imprimé naguère sur ce sujet un nombre respectable de discussions. Dans celle qui va être entreprise, on omettra à dessein les faits précédemment élucidés, pour ne s'attacher qu'aux points qui restent mal éclaircis.

Insister sur la question de l'emploi d'un questionnaire au cours de l'enquête dialectale serait superflu. Les avantages et les inconvénients de cette manière de procéder ont été exposés en détail dans le Petit atlas linguistique des Landes (XX suiv.). M. Bruneau y est revenu en 19 13 (Phon., 27), M. Terracher en i^i/\ (Aires, 60; cf. 55). Le premier se rallie à l'utilisation d'un questionnaire adressé à un sujet unique dans chaque localité visitée. Le second

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préfère avoir recours à des conversations en patois avec les indigènes. Ce dernier procédé est impraticable dans les trois quarts des cas. Au surplus il est inévitable que les sujets modifient plus ou moins volontairement leur langage en présence de l'étrangei*, quel que soit l'idiome dans lequel la parole leur est adressée. L'observation rigoureusement objective du langage local n'est guère possible que là où le dialectologue assiste en tiers, et sans être remarqué', à une conversation entre indigènes. On dépassera difficilement la précision des documents ainsi recueillis par M. Rousselot et allégués dans les Modificatiojis phonétiques.

Mais, dès qu'il s'agit de l'exploration d'un domaine un peu étendu, l'emploi de ce procédé ainsi que de conversations sans questionnaire devient absolument impossible. Pour appliquer cette méthode aux agglomérations comprises sur le territoire d'une cinquantaine de communes limitrophes dans le nord-ouest de l'Angoumois, M. Terracher a dû limiter son enquête à un nombre de faits somme toute très restreint, ce qui ne l'a pas empêché d'ailleurs d'être obligé de recourir par endroits à un questionnaire (Ter., Aires, 60; cf. 13). Dans une région aussi vaste que la Gaule romane, alors qu'il s'agissait de faire prélever des échantillons de 'six cents ou de six cent cinquante patois, et cela par un seul et même enquêteur, l'emploi du questionnaire était indispensable.

Il était essentiel que ce questionnaire présentât une majorité considérable de questions identiques pour l'ensemble du domaine à explorer. Suivant M. Bruneau (Phon., p. 29), « le questionnaire doit être extrêmement souple ; il doit être modifié suivant la situation géographique et la vie économique du village ; il doit tenir compte des connaissances spéciales du sujet... Il faut considérer le patois comme une langue figée et le chercher là où il existe ».

Il y aurait plus d'une réserve à faire sur des propositions de ce genre. Sans insister, remarquons qu'il ne doit pas

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être interdit à l'explorateur de pousser des investigations spéciales sur tel ou tel point particulier là où la matière s'y prête, mais il importe qu'il y ait un tonds important de questions communes, toujours les mêmes, en présence desquelles les sujets réagissent dans leurs réponses, chacun suivant la mentalité linguistique et les habitudes de parole qui lui sont propres. S'il y a des erreurs ou des flottements dans les traductions des sujets, ces flottements et ces erreurs sont déjà une indication sur certains faits existant dans le parler qu'ils représentent. A coup sûr l'auteur de VAbciUe (p. 2, 3 etpassiiii) est un peu cruel dans la forme, lorsqu'il défend M. Edmont contre le reproche de n'avoir pas su « provoquer le patois » ; mais il est, au fond, dans la vérité.

Il ne peut être blâmé non plus de n'avoir fait interroger qu'une seule personne dans chaque localité visitée. Ou bien la localité off're une certaine unité linguistique, et dans ce cas un témoignage peut suffire, à moins que l'on ne se trouve en présence de faits vraiment exceptionnels demandant nécessairement un contrôle (v. p. 41). Ou bien il n'y a pas grande unité, et alors il faudrait accumuler les témoignages.

En réalité l'unité n'est presque jamais parfaite, et souvent elle est à peine perceptible. M. Gauchat l'a montré pour la prononciation en ce qui concerne le patois de la commune de Charmey (v. Ter., Aires, 131, n.), et M. Terracher l'a établi avec un grand luxe de détails pour la morphologie, ou du moins pour les faits morphologiques qu'il a étudiés chez tous les individus composant la population d'un village de quarante-six habitants : les Blancheteaux, commune de Champniers (Charente).

Comment pourrait-il y avoir un patois unique dans un village, si l'on songe que le patois est lié à des individus qui le parlent, que ces individus sont des êtres vivants sujets à se déplacer, et dont certains sont originaires de points fort éloignés du lieu de leur résidence? Le fait qu'il

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