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LE RÉALISME DES NOUVEAUX ÉTYMOLOGISTES

deuxième dimanche du carême », et ce dimanche en aucun cas, ne peut tomber en avril.

Faut-il penser que le peuple de Béarn et de Gascogne ait voulu désigner la violette précisément par le nom du mois où cette fleur a disparu ? « L'hypnotisme phonétique », dont parlent certains auteurs ÇFaillile, 62), peut seul suggérer aux adeptes de « l'étymologie savante » une opinion si paradoxale.

Nous avons les plus sérieuses raisons de penser que ceux qui font la langue, et à qui les « étymologies populaires » des dialectologues sont tout aussi indifférentes que les « étymologies phonétiques » des prétendus savants, n'ont pas commis une pareille bévue. L'étymologie qui tire briulete de biulete par anticipation de 17, quoique étant une étymologie phonétique, a quelques racines dans la vie réelle.

En effet, voici côte à côte, résumés, sept articles, telsqu'ils se succèdent dans le Dictionnaire béarnais de Lespy et Raymond. Nous soumettons les faits bruts au jugement des linguistes :

Briulet, biiilet, « violet ». Lèxe a sa nebode c Jilhole une raitbe briulete (^Artistes en Béarn avant Je XVIII'^ siècle).

Briulete, biulete « violette ». U flouquet de biulefes. Las briiiletes deu cémiteri. « Les violettes du cimetière. Les premiers cheveux blancs. »

Briulete, biulete, briouloutè, m. « La touffe d'herbes qui porte des violettes ».

Briiiloayre : voy. Briulounayre.

Briulou « violon ». Moiinenchous , Gays e lurous, Hayam causons E briulous (Dictons de Béarn'). Lous briulous deuscaas. « Le violon des chiens ; le bâton. »

Briulounayre, briuloayre « joueur de violon ». Lou briulounayre de la haut. « Celui qui là-haut met (les astres) en mouvement » (Navarrot).

Briuloutê : voy. Briulete.

Ainsi donc briiihilc « violette » n'est pas le seul mot où se présente, dans la région en cause, l'insertion de ce tameux « phonème additionnel », que, seul, un linguiste rompu aux « acrobaties phonétiques » a pu sans doute vouloir expliquer phonétiquement.

Que pense notre savant contradicteur de béarn. briulou « violon » et de briidoayre son confrère ? Quel lien découvret-il entre le violon et avril ? Ce mois est-il particulièrement propice aux sérénades ? Nous connaissions « les sanglots longs des violons de l'automne ». Mais en avril, en avril ? Pas plus de violon qu'en une saison quelconque, et moins encore de violettes :

Viôuleto de febrié Per damo e cavalié ; Viôuleto de mars , Pèr puto epèr bastard.

Ainsi s'exprime, d'après Mistral, la sagesse populaire. M. Gilliéron, qui cite une traduction de ce proverbe, veut lui faire dire ce qu'il ne dit pas. Le dicton est pourtant bien simple à interpréter : la violette de février est dans tout l'éclat de sa vigueur : elle est digne du chevalier et de sa dame. Celle de mars, déjà rabougrie, vient en fin de floraison . Elle est bonne pour « pute et bâtard «.Quant à celle d'avril, on n'en parle pas — et pour cause.

Aussi bien nous en tiendrons-nous à notre étymologie, qui, nous l'avouons franchement, pour être « phonétique « ne nous parait guère « savante ».

Quelle que soit la séduction des hypothèses qui s'offrent à son esprit, le néo-linguiste, pas plus que le linguiste du temps jadis, ne doit jamais perdre de vue la réalité des faits ayant une relation quelconque avec les mots dont il étudie l'origine.

Cette vérité, qu'oublient les étymologistes d'aujour-

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d'hui, ne date pas d'hier : J. Grimm écrivait déjà, il y aura bientôt un siècle : « Sprachforschung, der ich anhange und von der icli ausgehe, hat mich doch nie in der Weise befriedigen kônnen, dass icli nicht immer gern von den Wôrtern zu den Sachen gelangt wàre. »

Cette phrase, que les éditeurs de Wôrter und Sachen inscrivent à titre de devise en tête de leur revue, n'est pas restée lettre morte pour les véritables maîtres de l'ancienne science étymologique (v. A. Thomas, A^. Ess., p. 16-21). Elle mériterait d'être méditée par quiconque jongle de nos jours avec les brillantes étymologies I et II.

La vérité étymologique ne peut jaillir que du rapprochement des faits phonétiques avec les faits historiques et la réalité matérielle. Pourquoi l'étymologie qui rapproche gr. sipo) de \àt. fero, got. baira, arm. berew, skr. bharàmi, offre-t-elle à nos yeux un caractère vraiment définitif? C'est qu'il nous est possible de rendre un compte rigoureux non seulement des correspondances phonétiques mais encore de l'identité des significations primitives de tous ces mots.

Dans toute spéculation étymologique, le lien réel entre le signifiant et la chose signifiée doit rester constamment visible. Là où les sens ont changé, la notion des conditions de fait selon lesquelles ces changements se sont produits est indispensable à qui veut asseoir les étymologies sur une base stable (Meillet, Liug., 31). Il serait bon, quand on veut nous prouver que k. fermer a pris le sens de clore sous l'influence àt fer, qu'on nous montre une innovation concomitante dans le domaine technique, un remplacement des fermetures de bois par les ferm.etures de fer.

Lorsque l'on quitte le terrain solide de l'étymologie phonétique, pour s'aventurer sur les sables mouvants de l'étymologie populaire, les éléments de certitude deviennent rares et les démonstrations strictes risquent de faire place aux affirmations gratuites.

MlLLARDET. 2Ï

Sans doute il est des étymologies populaires dont la réalité est infiniment vraisemblable. Ainsi, lorsque le mha. elen eût pénétré dans la langue française^ Tassimilation du subst. élan, nom d'animal, cerf des régions du Nord, avec le subst. clan, déverbal d'élancer, a dû bien vite se produire ; et aujourd'hui, sur dix Français même cultivés, il en est peut-être neuf qui plus ou moins inconsciemment adoptent cette étymologie populaire. Mais quelle preuve décisive apportera-t-on de faits analogues ? Il n'est pas superflu d'examiner ce problème. L'étymologie populaire s'exerce sur les mots de plusieurs façons.

Un vocable A^ plus ou moins voisin d'un vocable B par la forme phonétique ou par le sens, peut agir sur ce vocable d'une manière plus ou moins efficace. Dans l'exemple qui vient d'être donné, le déverbal élan A n'a entamé ni la forme ni le sens général du nom d'animal B. Le contenu psychique de B s'est vraisemblablement augmenté d'une portion de A (idée de mouvement rapide : éla)i, s élancer^. Mais cet accroissement des valeurs demeure plus ou moins flottant dans les consciences et ne se manifeste pas extérieurement d'une manière précise. La démonstration du croisement est linguistiquement impossible.

Il en est à peu près de même des cas où le vocable A altère simplement la signification de B, tout en laissant intacte la forme phonétique de ce dernier, comme dans l'exemple précédent.

Le fait qui se produit alors ne relève pas à proprement parler de la science « étymologique », dans le sens où nous avons pris ce terme que nous réservons à Tétude de l'origine des mots. Si vraiment le vfr. fermer « assujettir » est devenu fr.m. fermer « clore » sous l'influence de fer, on ne peut pas dire que fr.m. /cr/;/^/' soit véritablement un mot nouveau.

Quoi qu'il en soit, tous les raisonnements et toutes les

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déductions qui sont exposés dans la Faillite (p. 9-34) et qui tendent à nous faire admettre la réalité d'une telle influence, restent en définitive plausibles, mais ne fournissent pas une démonstration définitive. Tout ce chapitre, où sont marqués les progrès et les reculs de Tétymologie II à^ins fermer est remarquable au plus haut chef: la subtilité des observations présentées sur le mouvement des significations se chassant, s'appclant l'une l'autre, fait de ces pages un véritable chef-d'œuvre d'étude sémantique. Mais, comme il arrive souvent pour les spéculations de cet ordre, si l'esprit de finesse y trouve presque son compte, l'esprit de géométrie demeure imparfaitement satisfait.

Souvent l'étymologie populaire s'exerce non seulement sur le sens, mais encore sur la forme phonétique du mot.

Deux cas sont alors à considérer : ou bien la modification phonétique est légère, ou bien elle est plus considérable.

Dans le premier cas l'on peut faire entrer les exemples des mots où l'étvmologie populaire n'a eu pour effet que l'altération du timbre d'un des phonèmes constituant le mot influencé. Il ne se produit pas de mot nouveau à proprement parler : la modification phonétique est comparable dans ses résultats — quoiqu'elle ne le soit aucunement dans ses causes — aux innovations d'ordre purement phonétiques qui apparaissent dans la langue, et en définitive ce cas se ramène au précédent. Il n'est pas véritablement du ressort de l'étymologie telle que nous l'avons définie dès l'abord, mais bien de la sémantique.

Le verbe/mr est peut-être un exemple de ce genre d'évolution, si, comme le propose l'auteur de la Faillite (42-5), jêrir a bien subi lui aussi l'influence de fer. Sans fer, nous dit-on, le vfr. ferir ne serait pas devenu férir. La forme /nV, dont le dictionnaire de Godefroy nous donne sept exemples, montre bien ce qu'il serait devenu.

Il s'agit maintenant de démontrer la réalité de cette étymologie populaire. Le raisonnement auquel a recours l'auteur de la /'V/ ////7e ' (45-9) est d'une ingéniosité remarquable.

Férir, nous dit-on, a été tué par ferrer, avec lequel il est entré en collision par suite même de cette étymologie populaire. Il n'est resté que dans la locution toute faite sans coup férir et dans l'adjectif participial à sens figuré férit « épris » (de quelqu'un ou de quelque chose). Or le successeur de férir, le verbe frapper, un des verbes les plus extensibles de la langue par son aptitude à être employé au figuré, présente en eff'et toutes les acceptions figurées possibles sauf une, qui 'est précisément celle de féru « épris ». « On est frappé de tout ce dont on fier t ; mais on n'est pas frappé de la passion d'amour, on en est féru. Et pourquoi est-on féru d'amour et non pas /r^!/)/)^' d'amour, si ce n'est que l'amour frappe d'un fer} Si vous en doutez, consultez les graffiti de nos murs;... vous y verrez des cœurs férus d'une flèche. »

Si donc ce raisonnement est juste, des expressions telles que «/iTM de chimie et de la pierre philosophale-»; (Guy Patin) ne sont que des extensions figurées du sens propre de féru « frappé d'une flèche amoureuse ». Mais quelle preuve peut-on faire valoir contre l'interprétation inverse ? Seul un historique minutieux et détaillé appuyé sur des textes échelonnés sur plusieurs époques saurait être véritablement probant en l'espèce.

En attendant, nous remarquons que toqué ofl^re un état sémantique analogue à celui de féru : il est toqué de cette fille; il est toqué de politique. C'est-il l'idée de « fer » ou l'idée de « frapper » qui est contenue dans toqué et dans toquade ? Formellement, toqué n arien de commun avec fer. On peut se demander si féru, comme toqué, et comme aussi entiche, ne contient pas l'idée toute simple de « frappé », « abîmé », indépendamment de toute idée de « fer »: cL fruits entichés, puis être entiché de noblesse ; être entiché de quelqu'un.

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Des problèmes de cette nature semblent vraiment insolubles, même lorsqu'on les examine à l'intérieur d'une langue qui a une histoire et, comme le français, la plus riche des histoires.

Mais il est des cas où les plus humbles des patois peuvent livrer un secret que les langues littéraires dérobent à nos investigations. Et c'est à l'emploi de la méthode géographique qu'est dû ce progrès.

L'étymologie populaire peut en effet entraîner dans la forme phonétique d'un mot une modification telle qu'on peut légitimement parler de la naissance d'un mot nouveau. Le produit de A X B = C. Ce cas, et ce cas seul, est véritablement du ressort de la science étymologique telle que nous l'avons définie.

Les modes selon lesquels s'opère cette hybridation , connue depuis longtemps sous le nom de « contamination » ou de « croisement », sont complexes.

La contamination peut être « endogène » {El.dial. /., ■30), c'est-à-dire que deux mots A et B, vivant côte à côte dans le même parler, fusionnent, parce qu'ils présentent entre eux une certaine analogie soit de forme, soit de sens, soit le plus souvent de sens et de forme, et, de cette fusion, naît un mot C, ayant une valeur sémantique ou une forme phonétique spéciales, souvent même les deux à la fois.

Ces mots hybrides peuvent eux-mêmes être de nature assez différente. Leurs parents sont souvent deux mots synonymes ou du moins désignant tous deux des objets voisins : it. manlello « manteau » X it. taharro « manteau » <Cv. it.//WH/fl;Tt). Mais les parents peuvent n'avoir entre eux qu'un rapport de sens assez lointain : ils peuvent en outre appartenir à des catégories grammaticales différentes : verbe fr. calfater X subst. fr. feutre >• calfeutrer. Prép. v. esp. (f)ata (.<■ jusque » (de l'arabe halfa employé peut-être dans les arpentages) X adv. v. esp. hascas « presque » >> hasta « jusque ».

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La contamination peut être en second lieu « exogène ». Les mots parents, en général synonymes ou approchants, appartiennent à deux parlers différents mais géographiquement contigus. Au point de jonction des zones où sont employés les deux mots, ceux-ci fusionnent pour en produire un troisième.

C'est dans ce cas spécial que la géographie linguistique est bien placée pour fournir une preuve de l'étymologie. Dès 1904, avant la publication de « Scier « dans la Gaule romane de MM. Gilliéron et Mongin (Paris, Champion, 1905), nous avions attiré l'attention des linguistes sur cette méthode de démonstration (v. Rom., XXXIII, 1904, 412-3).

La carte du mot « rainette » dans les Landes (Pt'Z. atl., 327) fournit un bel exemple de ce phénomène : le mot

Fig. 36. — « Rainette », « grenouille de buisson », dans les Landes.

kafatï apparaît à la frontière de karèk et de argn. C'est bien un mot nouveau, quoique le sens du produit ne diffère pas à proprement parler du sens des parents. Mais la fusion formelle des deux mots est tellement intime qu'on ne peut dire avec exactitude si karqiï continue afg)'i influencé par karèk ou inversement kafèk influencé par araih Voir fig. 36.

La fusion est non moins complète dans le mot kgu'lê

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