ÉTYMOLOGIE ET GÉOGRAPHIE
« creux du sillon » (/^., 181). Que ce mot soit, comme on l'a proposé dubitativement (i^E /'F, 1487), le produit du croisement de kqu ■< cavum — ou mieux cav(ani) — par halé, déverbal de kala <i calare, c'est ce dont on ne doutera pas si on applique à l'étude géographique du mot le principe de configuration des aires : voir fig. 37.
Fig. 37. — « Creux du sillon » dans les Landes.
Il arrive que la contamination exogène aboutit à une simple juxtaposition. Vers le sud du département des Ardennes, le geai porte, dans deux aires voisines, les noms de Colas et de Jacques (Bruneau, Lim., 13). Au point 81, le geai est un Colas-Jacques.
Souvent la démonstration est moins évidente, parce que les faits d'hybridation sont plus complexes. Les mots parents, A et B, peuvent en effet vivre dans des aires géographiques qui ne sont distinctes que sur une partie seulement d'un domaine linguistique ; mais dans le reste du domaine, A et B coexistent dans les mêmes parlers, soit comme synonymes, soit avec des sens plus ou moins différents, soit enfin dans un état de concurrence lexicale, qui fait que l'un est vieilli, tandis que l'autre ne l'est pas. Le produit C n'apparaît pas alors nécessairement à la frontière de A et B. Il peut prendre naissance dans la zone commune et s'y manifester d'une manière plus ou moins sporadique, parfois dans des significations spéciales engendrées par la
coexistence dans un même parler de plusieurs formes primitivement synon3'mes.
Par exemple, en Vénétie ei en Lombardie, existe un mot tos, tosa « garçon, fille », qui représente lat. lonsum, -ani, et qui, du moins au féminin, s'emploie depuis le Saint- Gothard jusqu'en Emilie au delà du Pô et à Bologne inclusivement. Ce mot lonsiim s'est superposé partiellement à un autre mot mai, mata « garçon, fille», dont l'aire primitive était plus étendue encore. Bien vivant entre le Mont Rosa et le Stelvio, il se rencontre dans le Piémont, dans la Haute Lombardie (Trontano : mat, mata ; S. Maria Magg. / matàn « les filles », etc.). Sur certains points, les deux mots coexistent, par exemple dans la Valtelline : tiiatéla «fille » et y tosân « les filles ». C'est dans l'Engadine et dans le Tessin que semble s'être opéré le croisement : malosa, matusa « fille » (v. Bertoni, //. dial., 50).
Il est un peu surprenant à première vue que la contamination apparaisse dans ces régions relativement excentriques. A priori, il semble qu'on devrait la voir surgir au cœur même des aires en conflit. Les indications géographiques relatives à l'habitat de ces mots restent malheureusement trop imprécises. Lorsque des atlas linguistiques figureront d'une manière détaillée l'assiette géographique des vocables en question, il sera sans doute possible de fournir une description plus complète des conditions dans lesquelles s'en est opéré le croisement, et la démonstration de ce croisement même gagnera en rigueur scientifique.
Quoiqu'il en soit, ces exemples montrent que la science étymologique, prise dans le sens strict que nous lui avons assigné (science des origines), se divise bien en deux sections offrant entre elles, sinon une antinomie irréductible, du moins une certaine différence.
L' « étymologie phonétique » et 1' a étymologie populaire » sont deux objets de recherches également légitimes.