ANALOGIE ET ETYMOLOGIE POPULAIRE
de la forme antérieurement usitée. A la base de la forme analogique /'/ iraisail il n'y a aucune analyse de la forme ancienne // trayait. Il faut, pour que traisait naisse, que le souvenir de trayait se soit oblitéré. « L'analogie ne tire rien de la substance du signe qu'elle remplace. » Au contraire l'étymologie populaire se réduit à une interprétation de la forme ancienne. Le souvenir de celle-ci, même confus, est le point de départ de la déformation qu'elle subit. « Ainsi, dans un cas, c'est le souvenir, dans l'autre, l'oubli qui est à la base de l'analyse. »
Il ne nous semble pas qu'il y ait une antinomie aussi absolue entre l'étymologie populaire et l'analogie.
D'une part, en eftet, l'influence analogique d'une flexion d'imparfait en -sait {taisait) ne peut s'exercer sur un verbe ayant primitivement un imparfait en -yait {trayait) qu'à la condition qu'un souvenir persiste, dans la conscience des sujets, d'un radical trai-, correctement ou faussement établi. La naissance d'une forme analogique suppose l'existence, dans la conscience des parlants, d'une ou de plusieurs proportions du genre de celles-ci :
X : traire = taisait : taire X : trait = taisait : tait X : trais =■ taisais : tais, etc., etc.
Pour que la valeur x devienne traisait, traisais et non *chaisais, *clmisait, * paisais, *laisais. ou toute autre chose, il faut que cette valeur x ait conservé dans son contenu un élément trai-. D'où il ressort que l'oubli total de la forme antérieure n'est pas à la base de l'analogie.
Inversement, dans l'étymologie populaire, il y a une part d'oubli. Pour que calfater ~\- feutre soit devenu calfeutrer, il faut que le souvenir de calfater se soit, dans une certaine mesure, obnubilé dans la conscience des sujets, si toutefois l'on admet que les formes dues à l'étymologie populaire ne sont pas essentiellement des commentaires
intentionnels de formes préexistantes. Par commentaires intentionnels nous entendons que calfater, par exemple, ayant été senti comme insuffisamment expressif, les parlants auraient pu vouloir le rendre plus explicite par l'adjonction à'e feutre. Mais en réalité, sans nier la possibilité de commentaires de ce genre, le phénomène de l'étymologie populaire est en principe un phénomène inconscient ou semi-conscient, comme la plupart des faits d'évolution linguistique, et cette inconscience ou sub-conscience consiste justement en ceci que la forme exacte du mot ancien n'est pas présente à la mémoire des sujets.
Par conséquent analogie et étymologie populaire sont deux phénomènes comparables en ce sens que, sur une forme A, agit une forme B, par suite d'une association d'idées plus ou moins complexe, d'où naît une forme C.
L'analogie morphologique demande donc à être étudiée avec des méthodes assez voisines de celles qui permettent d'étudier l'étymologie populaire.
De même que l'étymologie populaire est loin de résoudre tout le problème étymologique, de même il serait illusoire de vouloir apporter aux problèmes morphologiques des solutions fondées uniquement sur l'analogie. Ici comme ailleurs, deux éléments, l'un purement intellectuel, l'autre psycho-physiologique, se pénètrent, et il convient, pour les démêler, de combiner les méthodes propres à rendre compte de chacun d'eux. Ces méthodes sont, comme à l'ordinaire, la comparaison historique et géographique. Le point de vue géographique ne doit en aucune manière masquer la réalité historique, dont nous devons tenir le plus grand compte lorsque nous essayons de reconstituer le procès des innovations d'ordre morphologique.
Un linguiste, qui a voulu étudier diachroniquement les pronoms personnels dans les langues australiennes, n'ayant aucun point, de repère historique, a bien été forcé de tirer