MORPHOLOGIE ROMANE ET ^MORPHOLOGIE LATINE 4O
outre que le domaine gallo-roraan est le seul où bouter soit entré dans la conjugaison en -re, si l'on se rappelle enfin l'universalité de l'existence romane de futiiere et les points de contact sémantique qu'il a partout avec mittere, l'on voudra sans doute considérer la formation de mettre : mettu comme indépendante de botitre: boutii. Et on ne s'avancera pas trop en posant * mittiltutn en regard de mîssum dès le roman commun.
La solidarité géographique que l'on constate en Gaule entre tnettre : mettu et boutre : boutii est néanmoins un fait qui ne pent être mis en doute. Mais il s'explique aisément par des généralisations partielles de tj^pes morphologiques se soutenant les uns les autres. Il ne peut être légitimement invoqué en faveur de la thèse d'une dépendance exclusive de mettre : mettu vis-à-vis de boutre : boutu, ni contre l'hypothèse de l'existence d'un * mittûtum en galloroman comme en roman commun, et cela au nom même du principe de superposition des aires géographiques étendu à l'ensemble du domaine roman et non restreint d'une manière arbitraire au seul domaine de la Gaule.
Pour des raisons analogues nous n'hésitons pas à faire remonter jusqu'au roman commun Ys de fr. dial. lunsdi, prov. diluns, esp. lunes, etc.
S'appuyant sur de multiples considérations non seulement d'ordre géographique (chute sporadique, extension de Vs finale; répartition des jours de la semaine munis ou dépourvus à' s, etc.) mais encore d'ordre extra-géographique (valeur grammaticale et sémantique des combinaisons Martis dies ou aies Martis représentant suivant les temps un mot unique ou deux mots), les auteurs des Etudes de géographie linguistique assurent (p. 98) que « quelle que soit la date de son apparition, lunis die matérialise, sous une apparence morphologique latine, un fait étrangfer à la flexion du latin, et constate le triomphe du groupement
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sémantique sur l'individualité lexicale ou morphologique ». Cela revient à dire sans doute que l'analogie des autres jours de la semaine pourvus d'une s (^Martis aies, etc.) a entraîné l'adjonction d'une s dans le nom qui étymologiquement ne devait pas en avoir, lunsdi, diluns, et que cette addition n'a pas eu lieu avant l'époque romane, ou, pour mieux dire, avant que le sentiment de l'individualité de chacun des deux mots entrant dans la composition de hinis dies se fût grammaticalement et sémantiquemcnt oblitéré.
Il est heureux qu'une inscription de Canusium, datée de 393, et citée par les auteurs des Etudes (p. 97, n. i), nous ait conservé die lunis, car, sans cet exemple et quelques autres encore, on nous démontrerait clair comme le jour que 1'^ des formes romanes, françaises, provençales, espagnoles ne peut, remonter au latin. On se contente de dire, puisqu'on ne peut supprimer l'exemple épigraphique de 393, que l'apparition de 1'^ dans dielnuis « est un fait étranger à la flexion du latin ». L'on se refuse à rechercher si la naissance de cette forme, due à l'analogie soit de Martis, Mercoris, Jovis, Veneris dies, soit de leurs représentants romans, remonte jusqu'à l'époque latine, ou si elle est postérieure à la séparation des langues romanes.
Quant à nous, nous serons moins sceptique sur la valeur du témoignage des inscriptions, et, sans méconnaître aucunement les enseignements dé la configuration ou de la superposition des aires géographiques actuelles à l'intérieur du domaine gallo-roman, sans nier l'action adjuvante qu'a certainement exercée l'analogie, en particulier celle de Martis, Jovis, etc., nous rapprocherons les cas de génitifs en -acs attestés par des incriptions de basse époque ou dialectales, Valeriacs, CIL, III, 2583; bonaes feniinaes,
CIL,Wl,6s7^,.
A côté de la forme dies lunis, attestée en particulier par le logoudorien, lunis, et analogique de Martis, Jovis, etc., il pourrait bien y avoir eu un dies *lunaes, dont dies lunis
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peut, dans certains cas, n'être que la représentation graphique, à une époque où Vi est passé à é et où l'on ne distingue pas en syllabe atone é de é : cf. die Vénères, CIL, III, 9551, etc.
Ce qui parlerait en faveur de cette hypothèse, c'est le cas de V. prov. Raiiipaluis, « le dimanche des Rameaux » que je tirerais de Rainiim *Pahnes. Rampahns est dans les Le\s d'Aiiiors, II. 94, 16: « encaras se fay compositios de doas dictios entieras coma talhapena, ranipalms, garda-cors. » Le mot est attesté encore à l'époque moderne : Mistral, Rampans. On trouve aussi Ranispahns, gasc. Aramspaunis {Rec. a. t. land., MM. 1259, 13), qui représentent sans doute Ramos * Palmes, et enfin Rampahn, que M. Meyer- Lubke explique par Ramum Païmi (Gr. 1. r., II, § 545), mais qui s'interprète mieux par Raunim PaJmae, eu égard à la forme Rampai m s.
Si, comme tout le fait supposer, le deuxième élément de Rampahns est bien un génitif féminin, il n'est guère possible de l'expliquer par Ramum *Pahnis sous l'influence de Martis Javis, etc., car on ne voit pas comment un tel rapport analogique aurait pu s'établir. Ramum * Palmaesesi une base plus satisfaisante en tous points.
De toute manière, quoi qu'il faille penser de l'existence d'un génitif * PaJiiuvs, les formes de génitif en -aes, bonaes feminaeS) etc., — qu'elles soient ou non dues au croisement du génitif osco-ombrien en -as avec le génitif latin en -ae — soutiennent de leur suff"rage notre opinion sur l'ancienneté et sur la « latinité >^ de 1'^ dans prov. diluns, fr. lunsdi, esp. lunes, etc. Dies lunx avait, dès l'époque latine, plusieurs bonnes raisons pour s'adjoindre une -s: d'une part l'analogie indiscutable de Martis, Jovis, Veneris, d'autre part l'analogie plausible de ces génitifs en -aes. Dans une hypothèse comme dans l'autre, même si l'on explique ces génitifs en -aes comme dus à l'influence du génitif grec du type M;j7-^ç, nous ne voyons pas comment
on peut raisonnablement se refuser à considérer l'adjonction de Vs comme un fait de « flexion latine », si du moins l'on considère que le phénomène de l'analogie (^Martis dies^ est un phénomène intéressant la flexion, et si l'on admet que des contaminations- ou croisements de terminaisons (^feminae X -as >» feminaes) ou bien encore des emprunts de désinences (Mo-jar,;) — fait plus rare, mais non sans exemples — intéressent bien la flexion des idiomes où on les constate.
Ces exemples ont été choisis à dessein parmi les faits que la linguistique géographique allègue à l'appui de ses conceptions nouvelles. En dehors de ces cas, nous pourrions en relever un grand nombre montrant que l'unité morphologique du roman commun, invraisemblable a priori, comme l'unité lexicologique, n'a pas eu plus de réalité historique que celle-ci, et qu'il faut se garder d'attribuer à l'activité propre des idiomes romans bien des faits qui s'expliquent par une activité ancienne du latin et qui attestent l'existence en roman commun d'embryons de différenciation dialectale (v. p. 85 ; cf. p. 359).
Qu'elles datent d'une époque romane ou préromane, les innovations morphologiques relèvent, comme on l'a vu, de la phonétique ou de l'analogie, cts deux éléments combinant le plus souvent leurs effets. Ce qui a été dit sur l'utilité de la géographie pour la connaissance des évolutions phonétiques (chap. VII) s'applique tout naturellement à l'étude de l'élément phonétique de la flexion.
Comment pourrions-nous, par exemple, expliquer d'une manière sûre l'origine d'une désinence -a à la 2^ et à la 3^ personne du singulier de l'imparfait de l'indicatif et du conditionnel dans toute la partie centrale de la région ardennaise. Ha « était y>,feja « faisait », buva « buvait », si nous ne savions pas que ces imparfaits coïncident géographiquement avec un domaine où le groupe ica s'est réduit à