‹ Linguistique et dialectologie romanes problèmes et méthodesChapitre 13 sur 149 · METHODE D ENQUETE · texte numérisé non relu

METHODE D ENQUETE

n'y a pas d'unité linguistique dans un village n'est pas plus étonnant que le fait qu'il n'y a pas, chez les habitants, unité d'origine.. Ce qui est surprenant, c'est que quelqu'un ait dépensé tant de peine et trente pages in-octavo pour aboutir à cette constatation, surtout après les observations pénétrantes que M. Rousselot a consacrées au patois de Celletrouin, et qui montrent que, même parmi les membres d'une seule famille, il n'y a pas unité linguistique, en particulier si Ton considère les générations ditférentes.

Des conclusions auxquelles aboutit M. Rousselot, il ne résulte pas, d'une part, qu'il se produise toujours des innovations dans le passage d'une génération à une autre, ni, d'autre part, que tous les individus appartenant, en un point géographique donné, aune même génération réalisent nécessairement le même système. M. Terracher a fait justice de cette opinion qui a été soutenue par certains linguistes (cf. Terracher, Aires, loc. cit.).

Quoi qu'il faille penser de l'influence que peut avoir la transmission du langage d'une génération à une autre sur les innovations linguistiques — et à coup sûr cette influence n'est pas minime — , il est clair que le dialectologue travaillant, comme MM. Gilliéron et Edmont, sur une grande échelle a le droit de se borner, pour chaque point exploré, à un témoignage unique. Mais il est tenu de considérer ce témoignage comme un échantillon d'une matière infiniment mouvante et changeante. Il doit soigncusernent éviter de généraliser outre mesure la portée des réponses obtenues dans ces conditions.

C'est là un des points faibles de l'enquête de MM. Gilliéron et Edmont, et l'auteur des Etudes de géographie linguistique n'a pas sufiisamment compensé les inconvénients de ces généralisations par une information accessoire, puisée dans des travaux étrangers.

Parfois, bien que rarement, — moins rarement, semblet-il, dans les tomes III et IV de Vath. (192 1) — il a eu

Mll.LARDKl. ;

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recours à des enquêtes supplémentaires, par exemple auprès des membres du clergé (['Aire « clavellus », p. 23 suiv.) pour suppléer à certaines lacunes de son Atlas. Cette méthode est assez contestable. Ce qu'il eût pu faire légitimement — et il est étonnant que M. Gilliéron se le soit interdit jusqu'à l'heure actuelle [avril 1921] — c'eût été de se référer aux ouvrages consignant le résultat des enquêtes conduites par des dialectologues éprouvés. Le Lexique Saint- Polois de M. Edmont est à peu près le seul à avoir trouvé grâce devant l'auteur de V Abeille. Si M. Gilliéron utilise ce lexique les yeux fermés, il se garde avec soin de tous les autres. Pourquoi, ayant à démontrer l'influence du mot « hache », ap, hèp, d/)sur léop « essaim » et sur ep « abeille » dans la région wallonne (Abeille, 33), ne s'est-il pas appuyé sur le témoignage de M. Bruneau (Limit., 153) ? La carte n" 192 « fermer à clé » du Petit atlas l'eût aidé à débrouiller certaines difficultés phonétiques de VAire clavellus^ par exemple l'identité étymologique de 643, 647 cloua et de 648, etc. claoua, allégués à la page 23. Il semble que M. Gilliéron soit allé jusqu'à se défier de lui-même. Il a sacrifié délibérément les nombreux matériaux qu'il avait recueillis autrefois dans le nord de la France (Pa/^., I, 45).

Toutefois il faut reconnaître que, dans ses dernières publications, il sait avoir recours en cas de besoin à certains ouvrage, qui ont paru bien avant l'époque où s'est constituée la dialectologie moderne, mais qui n'en ont pas moins une réelle valeur de documentation. Tels sont le Dictionnaire étymologique du patois lyonnais de Nizier de Puitspelu (^Abeille, 173), le Trésor dôu Félibrige de F. Mistral (ib., 13, 91, etc.), ou le Dictionnaire étymologique de la langue wallonne de Grandgagnage (ib., 61, etc.).

Si les auteurs de ces ouvrages estimables, quoique plus ou moins vieillis, sont traités avec plus de faveur que les dialectologues actuels formés à l'école même de M. Gilliéron, voire que M. Gilliéron lui-même, c'est que le maître

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se délie par principe des enquêtes dialectologiques menées directement par des linguistes.

« L'Atlas, écrit-il (Abeille, p. 3), ne devait pas être l'œuvre d'un linguiste ou de nous-mème ; il ne présenterait pas les mêmes garanties de désintéressement, et serait un bloc déjà dégrossi en vue d'une œuvre encore indéfinie. » A différentes reprises l'auteur s'est expliqué sur ce point. Mais ses explications convaincront difficilement qui que ce soit.

Selon l'auteur de \ Abeille (Jb , , ^o, n. i), un « linguiste » eût été vraisemblablement incapable de noter^ au point 279 de V Atlas, l'absence de liaison dans dé tyo é::^é « de petit(s) oiseaux » = « des abeilles » ; et du coup nous étions privés de la belle découverte que la subtilité de M. Gilliéron a su faire sur la signification de ce mot lyô dépourvu d'j : « Quand le sujet, explique-t-il, dit, en parlant d'abeilles, dé tyo é^é sans faire la liaison, il manifeste en quelque sorte sa: surprise qu'une abeille soit un oiseau (cf. le on:;c du mois). »

A la vérité on se demande ce que le on^e du mois vient faire dans l'histoire des petits oiseaux. Si l'on dit le on^edu mois avec un hiatus, c'est pour la même raison qui fait dire le un et le huit. Les trois noms de nombres un, huit et oni^e sont les seuls qui commencent par une voyelle. Si l'on ne prononce pas /'/m, Vhuit, Fûti^e, c'est que la série, étendue à l'infini, de tous les autres nombres, le deux, le trois, le quatre..., le cent, le mille, etc. a entraîné le un, le huit et le on:(e.

Mais, pour en revenir aux mérites respectifs des linguistes et des non-linguistes en fait d'enquêtes dialectales, il est peu vrai-semblable que ceux-là eussent été moins que ceuxci capables de noter l'absence de liaison dans dé tyo rzé. M. Gilliéron pense que les linguistes sont sujets à être influencés par des théories toutes faites. Mais alors un botaniste devra se sarder d'examiner lui-même un tissu

36 II. LA .\lÉTllODli GHOe,KAl'lllQ.LIÊ

végétal, et les calculs sur la marche d'une planète sont d'avance entachés d'erreur s'ils sont fondés sur des observations d'astronome.

L'école de la « géographie linguistique » serait-elle donc, elle aussi, prisonnière d'idées préconçues ? Et, s'il en est ainsi dans des questions de fait ou de principes où le bon sens indique la solution évidente, que sera-ce lorsque se poseront des problèmes complexes, vraiment obscurs ?

Car enfin on peut, sans être taxé d'optimisme excessif, concevoir un linguiste ayant à cœur d'être objectif et doué par surcroît d'une bonne oreille.

Il est clair que l'oreille de M. Edmont est excellente. La chose a été reconnue à peu près par tout le monde (v. Terracher, B. S. L., XXI, 149 ; Pclit atl, XXXII). M. O. Bloch (^Atlas ling., XVII-XXIII) a entrepris à ce sujet un minutieux examen critique ■ : il a confronté ses propres notations avec celles de M. Edmont en ce qui concerne un seul et même sujet interrogé par l'un et l'autre à Ramonchamps, Vosges. M. O. Bloch relève chez le collaborateur de M. Gilliéron « une insuffisance dans l'audition des voyelles nasales brèves », un certain nombre d'erreurs « sur le timbre des voyelles dans les mots qui ont été obtenus en groupe ». « Les données de V Allas lingiiisliqiic, conclut-il, méritent dans l'ensemble toute notre confiance.»

Sachant combien la question a d'importance, car la valeur de ses matériaux et la solidité du système qu'il édifie en dépendent, M. Gilliéron a fait {Abeille, 9 suiv.) sur l'exactitude des transcriptions de son collaborateur un exposé spécial. « Pour démontrer, écrit-il, la sûreté de son audition et de sa notation phonétiques, nous tenions depuis longtemps en réserve une douzaine de faits pour le jour où se présenterait quelque chose de plus sérieux que de vagues soupçons servant à excuser l'impuissance où l'on s'est trouvé de lire une carte de Y Atlas... Notre attente a été longue et vaine jusqu'ici. »

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Trop satisfait sans doute de la qualité de ses arguments pour les garder indéfiniment par devers lui, l'auteur de l'Abeille y va de sa démonstration.

Il cite d'abord celui de ces faits qu'il considère comme le plus probant. Sur les confins des domaines gallo-romans de gamba et de camba, depuis l'Océan jusqu'aux Vosges, alors que son enquête se poursuivait en zigzag et sans qu'il y ait eu une correspondance définie quelconque entre Tordre chronologique des interrogatoires et la frontière géographique de gamba : camba, M. Edmont a noté à l'initiale du mot « jambe » des mi-sourdes ou mi-sonores (palatales, prépalatales, dentales). De telles transcriptions sont à l'avantage de la thèse qu'on s'attache à nous démontrer. Il est indéniable que l'oreille de M. Edmont est sensible aux timbres laryngaux.

Mais deux autres parmi les faits qu'allègue M. Gilliéron [sont-ils tirés eux-aussi de la « douzaine » T\ ne prouvent pas grand'chose sur la finesse acoustique de l'honorable enquêteur. Que p-fimye et ptpiû' n'aient pas été confondus par M. Edmont (Jb., 12), pas plus que uh et nrloÇib., 13), faut-il s'en émerveiller ?

En revanche, il est fâcheux que le champ auditif de M. Edmont accuse de l'insuffisance dans la gamme des timbres vélaires. Les matériaux recueillis dans. le domaine catalan (Pyrénées orientales, points 796, 798, 794, etc.) semblent confondre / vélaire et /simple. Et pourtant il est loisible à chacun de s'assurer sur place de l'univer.salité de 1'/ vélaire au moins à la finale ou devant consonne dans toute cette partie du Roussillon (cf. F. Krûger, Sprachgeographische Untersuchungen in Languedoc iind Roussillon. Hamburg, 1913, 101-2 ; K. Salow, Sprachgeographische Untersuchungen ûber den ostlichen Teil des Katalanisch-Languedokischen Gren:{gebietes, ib., 1912, 120, 123).

Si M. Edmont avait été linguiste, la lecture de n'importe quel traité de phonétique descriptive eût certainement mis

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