‹ Linguistique et dialectologie romanes problèmes et méthodesChapitre 125 sur 149 · TRAITEMENT PARTICULIER DES MORPHÈMES · texte numérisé non relu

TRAITEMENT PARTICULIER DES MORPHÈMES

Le déplacement d'accent qui s'est produit dialectalement dans la France du Nord, d'une manière plus ou moins sporadique, depuis les Charentes jusqu'aux Vosges, aux troisièmes personnes du pluriel (cantanl >■ £àtri : cf. p. 133), n'a pas d'autre raison d'être. Peut-on ici encore parler de « phonétique artificielle »? Méfions-nous de ces formules. Le traitement des parfaits provençaux en -7iî montre que, dans les cas de ce genre, tout se passe naturellement.

Habuit, poiuil, debttit tic. sont devenus prov. ac, poc, dec, etc. Le ~u- ou -zu- y a abouti i-k, alors qu'il est tombé dans les mots ne faisant pas partie du système : janner, genier, etc., fehrier, feurer, balre, quatre, etc. Ailleurs ?/ est resté simplement semi-voyelle : ve\oa <C vïdïia cf. prov. niod. vcuzp. Qu'est-ce à dire, sinon que, dans le parfait, le -tu- renforcé dans son articulation par le besoin d'une terminaison nette caractéristique du paradigme, est passé à une mi-occlusive -gvj- Çq,gwet), plus tard réduite à -g {ag) devenu -k en finale absolue (ac) ? Les nécessités morphologiques ont causé ce renforcement intérieur, comme a pu faire l'intensité initiale, force purement phonétique, pour les w- germaniques au commencement du mot : guerra, gui:(a, garar, garnir, etc. La nature même du procès est le meilleur indice que l'évolution s'est passée normalement sans « crochet brusque » ni « volte-face ».

Dans les mêmes régions, 1'^ finale est tombée en principe en vertu d'une loi phonétique. M. Gilliéron (Et. géog. /., 102) a montré que les mots se comportent relativement à cette loi d'une manière différente suivant leur valeur sémantique ou syntaxique ou bien encore morphologique. Le fait qu'un mot fait partie d'un système morphologique où 1'^ joue un rôle, communique à ce mot une certaine force de résistance contre la loi.

La répartition géographique des formes ayant gardé ou perdu 1'-^ est différente suivant qu'il s'agit de Vs plurielle, ou d'une 2^ personne. « Les différentes fonctions

424 XIII. LE PROBLÈME MORPHOLOGiaUE

morphologiques ne défendent pas avec la même vigueur V-s qui en est le symbole : l'-^ de « tu as » ou « tu vas » s'étend sur une aire toute nutre que celle de fus « fleurs» (Jb., 103). Il y a des divergences même à l'intérieur d'une seule catégorie, par exemple, pour 1'^ du pluriel : arbres et antres offrent des répartitions géographiques différentes, qu'explique la différence même des emplois de ce substantif et de ce pronom indéfini.

Ce qui montre bien que les cas de ce genre se ramènent à une loi de morphologie générale, c'est que des faits exactement parallèles sont attestés dans d'autres langues, par exemple en grec ancien, notamment en ce qui concerne 1'^ finale (v. Grammont, MSL, XX, 226).

Il serait aisé d'accumuler les exemples montrant que le développement flexionnel des langues est sous la dépendance de certaines forces d'ensemble agissant tantôt dans le sens de la conservation, tantôt dans le sens de l'innovation.

Ce serait une erreur de croire que ces forces, en particulier celles d'innovation, ont toujours leur point de départ à l'intérieur de l'idiome où elles se manifestent. L'influence d'une langue ou de parlers voisins s'exerce en morphologie comme en lexicologie ou en phonétique. Il y a des emprunts de morphèmes. Il y a même des emprunts totaux de formes passées, avec armes et bagages, d'une langue à une autre.

A l'exemple déjà signalé d'emprunt dialectal, qui est à vrai dire hypothétique pour la flexion du génitif féminin latin en -aes (v. p. 405), on peut en ajouter de très réels décelant des emprunts de flexion dans les langues romanes.

Dire, comme le fait M. Terracher (^;V^5, 52), que « les morphologies [française et patoise] ne se sont jamais pénétrées », c'est peut-être juste — bien que nous en doutions fortement — en ce qui concerne les parlers populaires du nord-ouest de l'Angoumois ; mais c'est manifestement

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