EMPRUNTS DE MORPHEMES OU DE FORMES
inexact pour le français du moyen âge. L'imparfait de la !'■'' conjugaison latine en -ahafii se présente, dans des textes purement français et dépourvus de tout caractère dialectal, sous la forme -oue, au lieu de -eve, qui est seule conforme à la phonétique française et qui, nonobstant, a été reléguée vers l'Est. Dans un idiome oùfabam estfève^ cantabam etc., estchantoue,-oues,-out,...oiient, signe d'une invasion morphologique venue de l'Ouest. Si, plus tard, les imparfaits" du type -e{h)am se sont propagés en français au détriment des précédents, cette circonstance ne détruit pas le fait qu'il y a eu anciennement un emprunt de flexion.
Quant à castillan soy, c'est un exemple curieux d'une forme grammaticale prise tout entière à un idiome étranger. Qu'on explique soy par une contamination de sedeo >> seyo et de sum >> so (Staaf, Sa., 309) ou par l'analogie de hey (Zauner, Rom. Sprachiuùs., I, 169), ou même par un développement ultérieur de soe {Akx.^ métathèse de seo<C sedeo (Bourc[ez,Élém., § 361), on est bien obligé de reconnaître que soy est attesté en premier lieu dans les chartes de Sahagun. Selon toute vraisemblance soy est un emprunt au léonais, dont la forme a été jugée plus pleine et plus caractéristique que le so indigène.
La vitalité de soy, qui a entraîné esîoy en castillan, celle de aurai venu des régions méridionales vers le xv^ siècle et ayant supplanté en français les vieilles formes avrai, arai, montrent qu'une fois entrées dans une langue, les formes, comme les flexions, d'origine étrangère, peuvent y acquérir plein droit de cité.
Certains suffixes appellent une observation analogue. De même que le germanique a développé dans son domaine propre un suffixe -arja- emprunté au latin, de même les patois des Ardennes, où-an'mw aboutissait phonétiquement à -/, -îr, ont pris au français le suffixe correspondant qu'ils se sont incorporé tel quel, au féminin par exemple, //«wy^'/', ou qu'ils ont à moitié adapté à leur propre système, masc. /iî^wy (Bruneau, Lim., 220).
L'emprunt de suffixe ne se fait pas seulement entre un dialecte patois et une langue littéraire ou un idiome savant, il a lieu parfois d'une langue à une autre. Le suffixe -ade, originaire à la fois du provençal et de l'espagnol, a eu depuis longtemps en français une brillante fortune.
En principe ces emprunts de suffixes ne s'opèrent pas directement. Ce sont d'abord des mots entiers qui passent dans une langue : limonade, salade, etc. Ces emprunts s'étant produits par masses, le suffixe a fini par prendre vie dans son nouveau domaine d'une manière indépendante.
Le même procédé n'a pu jouer dans le cas de esp. soy, fr. aurai, dont l'introduction dans les langues qui les ont adoptés demeure assez déconcertante (cf. Me'iWet, Ling., 87). Il faut croire que là, il y a eu primitivement une imitation plus ou moins voulue d'un idiome étranger, avec lequel l'idiome emprunteur était en contact, et sous l'influence d'une mode; plus tard, la forme nouvelle est restée dans la langue en raison des commodités qu'elle pouvait y offrir (cf. p. 407 s.). La guerre mondiale et le séjour des anglosaxons sur le sol de la France nous ont valu finish, qui a vécu dans certains milieux, mais d'une vie éphémère, car il n'offrait aucun avantage sur la forme correspondante du français.
Si l'on veut suivre tous ces faits d'emprunt dans le détail de leur développement dialectal, l'application rigoureuse des procédés de la géographie linguistique est nécessaire. Cette étude a été menée avec beaucoup de conscience par l'auteur des Aires morphologiques. M. Terraclier s'est efforcé de montrer (p. 48-50) que les formes du démonstratif kœ « ce » hel « celle » employées par les jeunes gens dans les vallées de la Charente et de la Touvre au lieu de tyœ, tyet, propres au langage des vieillards, ne sont nullement le résultat d'une régression phonétique, mais s'expliquent par des emprunts à des parlers jugés supérieurs.