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LES CATEGORIES GRAMMATICALES

de nouveaux groupements sur le patron des anciens, perpétuant les types syntaxiques, ou syntagmes, sous des aspects concrets différents (v. de Saussure, Linj^., l'JSi)-

Ce serait donc nier proprement l'existence de la syntaxe et par conséquent de la langue même^ que de se refuser à admettre la présence de ces types et de ces catégories dans la conscience ou dans la subconscience des sujets, même lorsqu'ils parlent un idiome de la manière la plus spontanée, la moins réfléchie et la moins pédante qu'il puisse être.

Cela étant posé, et à la condition qu'on ne considère pas ces catégories linguistiques comme des éléments accessoires, à la condition aussi qu'on ne fasse pas, des catégories purement logiques, le pivot de toute la syntaxe, nous reconnaîtrons volontiers qu'il y a beaucoup d'améliorations à introduire dans l'analyse des groupements de mots et de leurs valeurs, et que la notion du rapport logique des idées représentées ne doit jamais être perdue de vue, si l'on veut connaître les rapports et les fonctions des signes linguistiques qui les représentent.

C'est ainsi q ue, dans leurs exposés, les grammairiens d'autrefois, trop étroitement asservis à la forme matérielle des signes, confondaient des cas différents, omettaient des tournures courantes. Ils distinguaient bien par exemple l'impératif de l'indicatif, les propositions volitives des propositions indicatives, et ils fondaient cette distinction sur la présence et sur la forme du verbe : parle^, serve:{-vous , alle:^^- V, etc. Une phrase comme Prene:^ soin de lui, il vous remerciera par des injures, où prene:^ n'est impératif que de forme, était abusivement classée avec les précédentes.

M. Brunot, qui attire judicieusement l'attention des grammairiens sur ces imperfections des méthodes désuètes, veut que dans le chapitre de l'impératif — car il conserve un chapitre de Timpératil — on prenne com.me point de

départ la catégorie logique de l'ordre et du commandement (//;., XXIX, 2, 165).

Cette conception l'amène non seulement à tenir distincts les cas que l'on confondait, mais encore à grouper sous la même rubrique une foule de tournures que les grammairiens du temps jadis n'auraient jamais songé à rapprocher les unes des autres : Debout! Attention ! A vos pièces! A prendre une cuillerée, à jeun, h matin. Vous aure:^ soin de remettre la clé à. la concierge (Jb., 166).

Une pareille méthode est des plus légitimes, et sera féconde en résultat, si on l'applique cà l'étude pratique des langues, ce qui est le but spécialement visé par l'auteur de l'article, écrit avant tout « pour renouveler l'enseignement de la langue à tous les degrés » (//>., XXX, r, 21).

Mais, si l'on considère la question du point de vue purement scientifique, on s'apercevra bien vite qu'une collection de faits de ce genre, si développée soit-elle, n'a d'autre valeur que celle d'une pure classification, — d'ailleurs incomplète, comme nous allons le voir — , et qui en tout cas, à aucun degré, ne constitue par elle-même une théorie. Elle ne renferme pas l'ombre d'une interprétation des faits. L'auteur se borne à constater l'emploi de certaines tournures et à les ranger selon un plan logique qui lui semble préférable à tout autre. Il classe : il n'explique rien.

Nous disons que cette classification est incomplète, non parce qu'il est possible d'y ajouter dix, vingt, cent autres formes càsens impératif: Haut les mains ! La tête droite. Ici ! Arrière! A la porte ! Bis! Jeannette, mon chocolat! Quatre hommes ! Plus vite ! Hue ! Au pas ! Chut ! Tout beau ! Un demi brune! A la lanterne ! Pianissimo ! Autant! etc. etc. Nous disons que cette classification est incomplète, en ce sens qu'elle se contente d'empiler en désordre dans le compartiment de r« ordre » les échantillons de langage les plus liétéroclites.

Pour que la classification ait une valeur linguistique,il faut

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qu'elle ait en vue les faits tels qu'ils se présentent à l'intersection des deux plans, celui de la logique pare et celui des catégories grammaticales.

Il y a un point de l'espace (nous parlons par figure) où les catégories logiques de l'ordre et du commandement se rencontrent avec les catégories grammaticales du verbe, du nom, de l'adjectif, de l'adverbe, etc., et c'est là, non ailleurs, qu'il est possible d'observer le fait linguistique. C'est là qu'on doit poursuivre, et qu'on a quelque chance d'atteindre, ce qui est à proprement parler le but de la linguistique, c'està-dire l'explication des faits de langage.

Dans le cas spécial considéré, c'est le caractère bref et interjectif qui donne une valeur d'ordre ou de commandement aux formes grammaticales. Historiquement l'impératif est, dans la conjugaison, une interjection verbale aussi brève que possible, réduite le plus souvent au radical inaltéré, avec ou sans voyelle thématique, gr. =;-£-., lat. ex-t, vidé, gr.- ■pÉps, lat. âge.

La même tendance à l'abréviation se signale dans l'histoire de l'impératif roman. En français moderne l'impératif repousse l'emploi du pronom sujet. Tu viens peut être, suivant la situation des interlocuteurs ou l'intonation de la phrase, une énonciation, plus souvent une interrogation, parfois même une mise en demeure. Viens est essentiellement un ordre.

Cet état est commun à toutes les langues romanes. Là où le pronom est exprimé, c'est que l'on désire attirer d'une manière particulière l'attention sur le sujet : vfr. E reis célestes, tu nos i fai venir (Alexis, 67) ; v. prov. Ans tu « Ecoiue, toi » ! Bastart, tu vai ; ital. e tu ferma la speme {Purgat.); esp. /// fne aparta (5. Doni., 99) ; esp. mod. di tû , fr. mod. viens, toi, exemple où la forme même du pronom montre bien qu'il ne s'agit pas d'un véritable sujet. Mais, en dehors des cas où l'on veut insister spécialement sur l'agent, ou ajouter une nuance accessoire, l'expression de l'ordre se fait en principe avec le minimum de mots.

Il en est de même pour les catégories du substantif, de l'adjectif, de l'adverbe. Dans Quatre hommes!, dans Jean licite, mon chocolat !, la valeur impérative se déduit non seulement de l'intonation (laquelle comporte d'ailleurs une infinité de nuances : cf. les exemples que nous avons cités), mais surtout du fait que le syntagme volitif se présente tout nu et sous forme brusque, interjective, sans dépendance grammaticale complexe avec les syntagmes voisins.

C'est cette indépendance syntaxique, c'est ce dépouillement de tous les accessoires grammaticaux qui sont la condition principale, sinon unique, de la signification impérative offerte par le substantif, Fadjectif, etc. Ce qui ne veut pas dire que tout syntagme interjectif revête nécessairement une valeur impérative : Un homme, là, caché sons le lit ! est une simple énonciation traduisant quelque émotion poignante, justifiée ou non. Mais l'isolement interjectif est un des moyens favoris auxquels a recours la langue lorsqu'il s'agit d'exprimer un ordre. Dans One voyexrvons là-bas ? — Quatre hommes, les deux derniers mots. Quatre hommes, ne sont isolés qu"en apparence. En réalité ils sont le complément naturel du membre Que ■voye:^-vons là-bas? Au contraire, dans le commandement Quatre hommes ! le substantif accompagné du seul déterminatif nécessaire pour le sens, se présente brusquement, à l'état isolé, bref, éloquente manifestation extérieure de cet état d'âme vif qu'est la volonté de quelqu'un qui veut se' faire obéir. Cf. Plaute : Ultro istum a me ! {apage^, etc.

C'est la raison qui explique que l'infinitif, forme substantive du verbe, s'emploie volontiers comme impératif : Ai;ar,o£;,... \x7.yta^x\ (Homère); Fngere e conspectu iUco ; A prendre un verre à bordeaux par repas. Dans les cas de ce genre, Tinfinitif ajoute une nuance d'indéfini à l'ordre, qui se trouve reporté dans le futur et l'indéterminé, le sujet étant lui-même souvent représenté comme indéfini.

L'emploi de la préposition devant l'infinitif n'est nulle-

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ment nécessaire en français. Il y est plutôt exceptionnel. Agiter avant de s'en servir. Faire vite. Devant un substantif, la préposition est souvent obligatoire. Elle précise les rapports. A la ligne ! En voiture ! A la cave ! Tout le monde sur le pont ! Dans certains cas même la préposition suffit, jouant le rôle d'une véritable particule comme en germanique : Stis ! Après ! Cf. ald. Aiif ! Zut (= qu'on se lève ! ; qu'on ferme donc la porte !), etc., etc.

Des exemples si divers montrent que pour entreprendre l'inventaire d'une langue selon le plan que Ton nous propose, le linguiste devra, plus que jamais, s'il veut être méthodique et ordonné, avoir présent à l'esprit les catégories grammaticales essentielles. Et, si, au souci louable d'apporter une classification plus compréhensive qu'autrefois des types syntaxiques, il ajoute la prétention d'expliquer la formation de ces types, — comme un vrai linguiste ne peut en vérité se dispenser de le faire, — l'étude historique des formes grammaticales, poursuivie en fonction de la valeur logique de ces formes, lui apparaîtra comme une nécessité.

Car enfin, pour en revenir à l'exemple qu'on nous propose, il ne suffit pas de dire que Prene^ soin de lui, il vous remerciera par des injures est un exemple d'impératif, n'ayant d'impératif que le nom, mais exprimant en réalité une hypothèse. Le linguiste, qui n'est pas un simple grammairien, doit rendre compte de ce fait que la catégorie logique de l'hypothèse est arrivée, dans une langue, à coïncider avec la forme grammaticale de l'impératif. Comment y parviendra-t-il ?

S'il se contente de classifier et de comparer, même avec toute la logique du monde, les formules syntagmatiques actuelles, il risque fort de piétiner sur place. Pour obtenir le résultat cherché, il est indispensable qu'il remonte à la source de la langue aussi haut que possible. La comparai-

son des états syntaxiques présents et des états passés sera pour lui la seule méthode vraiment huctueuse. Point d'étude diachronique de la syntaxe sans une telle comparaison historique.

L'impératif de supposition est un tour qui n'est pas sans exemples en latin à la 2= personne : lacesse, jaiii videbis fiiiailein : « si tu le harcèles, tu le verras furieux » (Cic, Tiisc, 4, 24). Ce tour qui, en grec, est de règle à la 2^ ou à la y personne, a pu d'autant plus facilement se développer en français, que les verbes estre, avoir, savoir, valoir, tous les quatre d'un emploi très usuel, remplacent normalement les formes de l'impératif par celles du subjonctif, ce qui a singulièrement favorisé, si nous ne nous trompons, l'extension au mode impératif du sens suppositif que le subjonctit avait en latin : vendal aedes vir bonus « supposez qu'un homme de bien vende sa maison ».

Cette valeur particulière de l'impératif équivalant à un subjonctif de supposition a, d'autre part, été facilitée par la coïncidence morphologique de nombreuses formes d'impératif qui se confondent avec celles du subjonctif dès le plus ancien français : d'abord tout le groupe des subjonctifs du type escrivei, qui sont également des impératifs, et de très bonne heure aussi chante::^, qui, dès le Roland, est à la fois subjonctif et impératif.

Tel est, si nous ne nous trompons, le mécanisme qui a développé en français le tour en question, que la lanrgue, fertile en ressources, peut d'ailleurs suppléer par d'autres constructions, par exemple par l'interrogation : Vient-il à pleuvoir 1 Chacun se hâte..., tournure qui, elle-même est, directement héritée du latin.

« Une fois sur cent, écrit M. Brunot, un fait de syntaxe latine explique un fait de syntaxe française. Le reste du temps, c'est le contraste qui donne l'occasion de remarquer et de s'arrêter. Le circuit de Rome, on en conviendra.

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n'est pourtant pas le chemin direct de Paris » (jb., XXIX, 2, i6i).

Puisqu'il est question de circuit et que nous sommes en pleine ère de progrès, disons avec les Américains : « The world is small. » Dans l'espace, qu'est-ce que la distance séparant Rome de Paris ? Et dans le temps, notre français du xx'' siècle, est-il si loin qu'on veut bien nous le dire de ce latin , dont l'étude, s'il faut en croire ses détracteurs, serait inutile pour la connaissance des langues qui en sont sorties?

Cequi rassurera sans doute les esprits ayant conservé, je ne dirai pas quelque goût pour l'humanisme — là n'est pas la question — du moins quelques illusions sur la pérennité des langues et sur la transmission de leurs caractères spécifiques à travers le temps (v. p. 88), ce sera la lecture de la conclusion finale de l'article capital qui nous occupe : « Une idéologie moderne, écrit M. Brunot, est gardée à jamais des spéculations a priori et des erreurs qui ont perdu celle du xviii^ siècle, par la science positive des langues qui la retient désormais sp.ns peine dans la voie de l'observation scientifique » (Jb., I, 178).

Nous ne pouvons qu'approuver une telle doctrine tombée d'une plume aussi autorisée. Et c'est au nom même de l'observation scientifique, que nous supplions les romanistes de ne pas rétrécir de propos délibéré le champ de leurs observations. Ils risqueraient, en matière de syntaxe, comme dans les autres domaines linguistiques, d'attribuer à la vitalité des parlers romans, certains phénomènes qui sont le fruit de l'activité ancienne du latin.

Dans les cas mômes où les textes, échantillons manifestement insuffisants du latin parlé, ne nous livrent pas, comme ils l'ont fait pour la tournure étudiée plus haut, des exemples authentiques des anciennes constructions originaires que perpétuent les idiomes romans, nous avons le droit, tout comme en phonétique ou en lexicologie, de supposer, dès la période du roman commun, l'existence de

certains syntagmes, qui ont dû être plus ou moins largement généralisés dans la suite.

Pour l'expression du rapport de causalité par exemple, « quand le sentiment, nous explique M. Brunot (ib., 170-1), se mêlait au jugement, on vit intervenir des locutions spéciales, en faveur de, grcke à, pour faNionr de, dont le sens spécial du reste se fondait peu à peu dans le sens général de cause, au point qu'on en est venu à dire : grâce à ce bouleversement, et que, dans Molière, par amour de l'humanité ne signifie pas autre chose que par sentiment d' humanité ».

Ces glissements de sens affectant des expressions qui, par diffusion, prennent une valeur générale indépendante de leur valeur originaire, sont en vérité des phénomènes notables. Comment pourrions-nous oublier que exemplï gratin est courant en latin dès l'époque républicaine et que Quintilien emploie hrevitatis gratià = « pour abréger ? »

Mais admettons que fr. grâce à toi, ital. gracie a te, esp. en gracia, prov. mod. graci à, etc. soient de formation romane, comme on semble vouloir nous le dire, et ne se soient développées dans les langues néo-latines que sous une influence littéraire, puisque le mot « grâce » paraît bien être un emprunt savant, du moins est-il impossible d'en dire autant d'une tournure telle que pour V amour de ou par amour de. En effet nous voyons per amvrem ou pro amore se généraliser pour marquer la cause en italien per amor di, vénit. lomb. pér mor de, pis. peratnniodi, vpr. per amor de, per amor car, en per amor de, béarn. proumou, permou, prainou, land. pramou, pramoun « parce que » {Pet. atl., 300), galic. pramodc, etc.

Une telle diffusion géographique, coïncidant avec le sens causal très général pris par la tournure, rend fragile l'hypothèse d'un développement indépendant et parallèle dans les divers parlers néo-latins, et nous autorise à faire

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