SYNTAXE ROMANE ET LINGUISTIQUE PRELATINE 43 I
ont donné une extension nouvelle à des distinctions grammaticales dont la notion semblait s'être perdue ou du moins n'existait depuis plusieurs siècles qu'à l'état latent. La séparation des catégories de Tanimé et de l'inanimé, qui a été primitivement dans les langues indo-européennes à la base de l'opposition du masculin-féminin d'une part et du neutre de l'autre (Meillet, Ling., 202), répondait autrefois à une mentalité spéciale de populations primitives réagissant mentalement devant les faits de la nature d'une manière particulière. Le genre neutre tout d'abord réel est devenu un genre purement grammatical. Cette évolution était accomplie dès la période préhistorique du latin^ du moins en ce qui concerne la morphologie.
Or il. est extrêmement curieux de constater que la syntaxe latine offre une survivance de l'ancienne distinction éliminée dans le domaine de la flexion. En latin, comme chacun sait, le complément d'un verbe passif est à l'ablatif sans préposition, si c'est un nom de chose (quel qu'en soit le genre grammatical). Mais il se fait précéder d'une préposition si c'est un nom de personne. Cette distinction est de règle dans le latin classique et souÔVe à peine quelques exceptions dans le style familier {ab aestu relictae naves, Caes.). Elle est en recul dès l'époque ancienne dans la plupart des langues romanes.
Au contraire, elle semble s'être développée d'une manière toute nouvelle, du moins dans une partie du domaine, pour le régime direct des verbes transitifs. C'est un trait à peu près spécifique, et bien connu de l'espagnol, que l'emploi de la préposition â devant le complément direct, si ce complément direct est une personne : He visto a tu padre. Mais, devant un nom de chose, la préposition est omise : He visto tu casa. Les animaux sont considérés comme des choses : He visto el perro, ce qui montre que les faits ne correspondent pas exactement à la primitive distinction préhistorique en indo-européen de l'animé et
de l'inanimé. Toutefois l'espagnol moderne est plus strict encore que le vieil espagnol, et il applique la règle avec plus de constance. Le Cantar de mio Cid écrivait recibir las diiei'ias (1583), vercnios niiestra mugier (210), niataras el iiioiv (3325), casastes sus fijas (2939). Et, s'il est vrai que de nos jours inatar et casar s'emploient encore parfois sans préposition, cet usage se retrouve dans l'ancien texte pour toutes sortes de verbes : los otros espanta {ib., 3274), consseiô los yfantes (2999), etc. (v. Pidal, Canlar, 339-40). D'autres textes anciens offrent un état de choses comparable, mais de bonne heure la syntaxe actuelle tend à s'introduire, puisque le copiste du Poema de Feniàn Gon:;^âle~ corrige déjcà : que (a) Pelayo vuscassen.
Il est vraisemblable que le tour a ses racines profondes jusqu'à l'époque romane commune, bien que les premiers exemples qu'on puisse en citer, decepii ad suo germano; ad illa una niatabit, ne remontent qu'au xi^ siècle, dans des chartes en latin (Bourciez, Eh'ui., 277). Ce syntagme, qu'on relève aussi en portugais, amar a Dcos e ao proxinio, a pu, il est vrai, s'y développer sous des influences castillanes. Mais, comme il est répandu aussi en Sicile, Taviti vistu a me frati?, en Calabre, kyaiiui a Maria ; pijja a f râtela, dans la Fouille, les Abruzzes, a Ite te pigliaÇF'inamove), jusqu'à Rome, senliîeme a ni me (dans les sonnets de G. G. Belli en « romanesco », 2, 8), comme il se retrouve encore dans l'île d'Elbe, en Corse (v. Bertoni, //. dial., 178) et en Sardaigne, et d'autre part en istrique et dans l'Engadine, amar a Dieu . . . e al prossein, comme il est bien encore vivant dans la France méridionale, depuis la Gascogne, jusque vers Carcassonne et Narbonne (cf. Ronjat, Synt. pari, prov., 87-9), et aussi en Suisse dans le canton, de Fribourg (Tappolet, B. Gloss. Pat. S. R., 1908, 38), du moins devant l'apposition du régime direct ^Comment tu me traites à moi avec celle hauteur : Molière), comme enfin on me le signale dans le français familier de Bruxelles