‹ Linguistique et dialectologie romanes problèmes et méthodesChapitre 136 sur 149 · SYNTAXE ET GEOGRAPHIE LINGUISTIQUE · texte numérisé non relu

SYNTAXE ET GEOGRAPHIE LINGUISTIQUE

( témoignage de M. A. Vatlet), il n'est pas téméraire de penser que ce tour n'était pas inconnu au roman commun.

Il est vrai que le slave présente une innovation comparable (Meiller, Ling., 208), et que la distinction entre l'animé et l'inanimé, là où elle se produit, dans le groupe des grands idiomes indo-européens, comme par exemple en anglais moderne, semble toujours résulter d'un développement nouveau propre à telle ou telle langue (//'.).

Toutefois l'existence de la règle latine pour le complé' ment des verbes passifs, si on la rapproche de la distribution géographique de la préposition ad emploj'ée devant le régime direct des noms d'êtres animés, confère la plus grande vraisemblance à l'hypothèse- que nous émettons. Une documentation géographique plus ample sur la question nous permettrait sans doute d'aboutir à une évolution certaine.

La géographie n'est donc pas moins nécessaire en matière de syntaxe que dans les autres branches de la linguistique. M. Gilliéron a montré que l'emploi surabondant du pronom-sujet là où le sujet est déjà exprimé 'sous forme de substantif, le patroii il est là, est devenu normal dans la région picarde qui a confondu l'article féminin le avec l'article masculin, de telle manière que la distinction des genres se trouve sauvegardée grâce à cet artifice (Path., I, 22-3). Et il est certain que la répartition géographique de l'emploi du que déclaratif en préposition principale affirmative, jou que sny bienut = « je suis venu », est bien près d'être linguistiquement aussi caractéristique que tel ou tel trait phonétique ou morphologique propre aux par- 1ers gascons.

Il faut néanmoins reconnaître que d'une manière générale les limites géographiques des faits de syntaxe sont moins tranchées que celles des autres faits linguistiques. On peut comparer par exemple, dans le Petit atlas, les

4 5 [ XIV. DE LA Ml'iTHODE KN SYNTAXE

cartes « en tombant » (503) et « en courant » (367). Les domaines respectifs de en + gérondif ou en -\- infinitif ne se recouvrent que très approximativement d'une carte à l'autre. L'aire en ouvrir ne concorde quen gros avec l'aire en tomber. La disposition générale des deux aires est la même, mais il y a, dans le détail, une discordance sensible que ne suffisent pas à expliquer les différences morphologiques des verbes qui entrent en jeu dans la locution. Il est vraisemblable qu'une enquête dialectologique renouvelée un certain nombre de fois et visant spécialement ce fait aboutirait à des tracés cartographiques chaque fois assez différents.

Ce caractère relativement flottant de la géographie syntaxique a sa raison d'être dans la nature intrinsèque du syntagme. Comme l'a remarqué F. de Saussure (Ling. gén., 179), il n'}' a pas, en syntaxe, de ligne de démarcation nette entre le fait de langue, produit d'un usage collectif, et le fait de parole, qui dépend de conditions individuelles. La combinaison des mots et des tours dans le langage n'exclut pas une certaine part d'arbitraire, d'origine individuelle, qia'on retrouve aussi dans la lexicologie, mais qui est plus restreinte en morphologie et surtout en phonétique.

En dépit de cette réserve, la géographie syntaxique offre toujours de l'intérêt. Elle est particulièrement instructive pour l'étude des faits de contamination dont l'importance est si grande en syntaxe. C'est ainsi que, dans la carte 503 « en tombant » à laquelle il a été renvoyé (cf. fig. 40), les points 22, 30, 43, 72 et partiellement 52 constituent une petite aire où, entre la préposition ('// et l'infinitif, s'intercale l'adjectif bcUum : en bet tuniba, littéralement « en beau tomber », « au beau milieu du fait de tomber >?. Cette tournure est d'un type analogue à celle des points 87, 77 (soulignés d'un trait) en tut ka^ê, littéralement « en tout tomber » : cf. Ader, Cal.,

DE LA MÉTHODE GÉOGRAPHiaUE OU SYNTAXE 45 5

LVI, en tout moiiri a en mourant », ib., LU, 4, en ben serbi « en servant ». Entre cette aire en bet tmnba et l'aire en tnmba ou en kaiè, le tour par le gérondifs» iuniban semble

FiG. 40. — « En tombant, il s'est cassé la cuisse » (dans les Landes). ■ Les parties ombrées représentent en -f- gérondif. Les parties non ombrées représentent en + infinitif. Les croix représentent en beau tomber. La croix double à huit branches représente en beau lovihani.

dominer : points 23, 31, ^4, 33, etc. Or nous voyons naître au point 32 une nouvelle tournure : en bet tnntban (croix double à huit branches), compromis manifeste entre les deux tours voisins. Et où nait-il ce tour nouveau, création hybride de la langue ? Il naît précisément à la frontière de en tomber et de en tombant, c'est-à-dire dans la ^one où la norme syntaxique est particulièrement indécise, et qui est par conséquent propice aux phénomènes de contamination (v. chap. xiii début).

Cet exemple de contamination exogène dans le domaine de la syntaxe vient à l'appui des explications qui ont été proposées par la grammaire comparée, dans le même domaine, pour les langues littéraires, et qui font reposer la production de nouveaux syntagmes sur des contaminations du type endogène : fr. tu es plus fraîche que nesl une rose <C tu es plus fraîche qu'une rose X une rose n'est pas plus fraîche ; v. prov. tôt lopins rie e'I plus melhor <C lo plus rie X lo melhor ; cf. lat. vg. inagis melior et déjà Plante inagis stultius <C stultius X magis stultus.

L'observation géographique jointe à la comparaison et à l'étude historique des faits est donc le fondement de la syntaxe.

« La grammaire historique, écrit M. Brunot, n'est pas celle qui peut fournir le cadre d'un exposé exact et réel de la langue d'aujourd'hui. Elle explique comment notre usage est sorti de l'usage antérieur ; ce n'est pas elle qui permet de voir ce qu'est exactement l'usage présent » (ib.,XXlX, 162).

Nous donnerons bien volontiers notre adhésion à cette remarque en faisant observer que, même si la méthode logique ou idéologique permettait d'aboutir à un « exposé exact et réel de la langue », elle s'appliquerait uniquement à une étude synchronique de la syntaxe. Mais, dans le champ de la linguistique diachronique, la logique et l'idéologie pures sont condamnées à demeurer des instruments dépourvus de toute utilité scientifique. Cette vérité ressort de la phrase même que nous venons de citer.

Les catégories grammaticales, si l'on met à part un certain nombre d'entre elles de nature très générale (substantif, verbe, etc.), varient suivant les époques et suivant les langues. Vouloir couler tous les faits de syntaxe dans le même moule logique, c'est se résigner à n'avoir qu'une apparence superficielle de la réalité.

Ce qui a justement ôté tout crédit à l'ancienne « grammaire générale et raisonnée », c'est qu'elle a spéculé sur les concepts et les rapports soi-disant logiques auxquels elle subordonnait les faits objectifs. Le danger de l'abstraction est encore plus grave en syntaxe que partout ailleurs en linguistique. Ici, le fait de langage étant d'apparence moins matérielle, partant plus difficile à atteindre, le linguiste court le risque de bâtir des systèmes qui n'ont jamais existé ailleurs que dans sa tête. La spéculation pure, voilà l'ennemi dans tous les ordres de sciences.

Page 1