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LA PENSÉE ET LA LANGUE

vieille scolistique, est obligée de se réfugier sous l'abri qu'elle voulait démolir. Cette libératrice, elle-même fort asservie, ne nous libère de rien.

Bien au contraire elle nous impose de nouvelles servitudes.

Elle visait par exemple à remplacer les notions de compléments direct et indirect du verbe par celles d'objet et d'objet secondaire de l'action. Dans Je fils soigne son vieux père, le père est l'objet des soins prodigués par le fils. Et l'analyse reste la même dans le fils prend soin de son vieux père. Mais, s'il s'agit de définir linguistiquement, et non plus logiquement, ces deux propositions, nous sommes contraints de parler, dans le premier cas, d'un objet qui est dans un complément de forme directe, et d'un « objet qui est dans un complément de forme indirecte », comme le fait M. Brunot, dans le second (p. 357).

A l'ancienne conception, qui n'était point parfaite sans doute, mais qui offrait du moins l'avantage d'être cohérente, puisqu'elle partait uniquement de la tournure formelle, pour aboutir à l'idée, on superpose une conception bâtarde, qui fatalement doit tout embrouiller.

Guerre aux vieilles parties du discours ! Voilà le grand cheval de bataille. Mais, sans l'aide des parties du discours, qui donc pourrait se reconnaître au milieu de cette classification en 954 pages ? Vouloir ruiner des catégories, dont on est obligé de reconnaître par ailleurs le caractère nécessaire, c'est verser dans l'anarchie.

Avec un beau courage, M. Brunot a entrepris la révision du cadastre grammatical. Et il réaliserait un grand progrès, s'il parvenait à démêler l'enchevêtrement inouï des parcelles. Par malheur il complique tout, puisque, sans supprimer aucun des anciens tenanciers, il installe partout de nouveaux ayants droit. L'adjectif et l'adverbe avaient des domaines contigus, parfois difficiles à délimiter. Les voici maintenant englobés dans les « caractéristiques »,

et, par là, impliques dans une foule de notions nouvelles (p. 577-696), inextricables, comme nous l'avions prévu. L'auteur reconnaît lui-même « qu'il ne faudrait pas se proposer de classer les caractéristiques avec une rigueur absolue, car souvent elles se mêlent et se confondent » (p. 583). Et, en effet, cette confusion ressort de la définition même qu'il nous en donne, définition qui paraîtra à tous extrêmement vague et au surplus légèrement tautologique : « Caractériser, c'est noter les caractères, essentiels ou accessoires, naturels ou acquis, durables ou éphémères d'un être, d'une chose, d'un acte, d'une notion quelconque » (p. )77)...

Il ne nous appartient pas de rechercher ici jusqu'à quel point la théorie nouvelle est de nature à rendre plus aisée et plus claire l'étude pratique de la langue. Ce qui nous intéresse pour l'instant, c'est la connaissance scientifique du développement historique de la phrase.

En examinant la théorie de ce point de vue, nous ne pouvons que maintenir la conclusion à laquelle nous avait conduit tout d'abord notre critique des deux articles de la Revue Univeisiiaire.

L'ouvrage sur la Pensée et la Langue n'est pas à proprement parler une « théorie » du français. Ce n'est qu'une classification des faits de syntaxe et de morphologie et partiellement de vocabulaire attestés dans notre langue, et considérés surtout dans la synchronie actuelle, accessoirement dans certains états périmés (déclinaison des noms en vieux français, p. 237, etc.). Les exposés historiques et explicatifs y sont assez exceptionnels.

Cette classification nous semble en définitive reposer sur une idée juste — que l'on fausse — et sur une idée tausse — qui reste telle.

D'une part, il est juste de dire que « le langage doit être considéré tel qu'il est dans le cerveau du sujet parlant, à l'époque où il parle » (p. b). La vérité de cette proposition

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