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LA PENSÉE ET LA LANGUE

éclate en particulier dans le domaine des études de syntaxe. Mais on ne doit jamais perdre de vue que^, dans le cerveau des sujets parlant à un moment déterminé de la durée^ la notion de parties du discours et autres catégories grammaticales essentielles existe réellement. Elle y est entrée grâce h des associations qui relient entre eux, par exemple, tous les substantifs, tous les adjectifs, tous les verbes, etc. Toutes ces notions se maintiennent dans la langue à titre d'« entités abstraites » (de Saussure, Ling. gén., 196). Et ces entités abstraites, qui reposent en dernière analyse sur des entités concrètes, suivant la remarque de F. de Saussure, .et qui sont d'ailleurs susceptibles d'évoluer en même temps que les formes matérielles qui leur servent de support, jouent un rôle capital, que ni la linguistique — ni la grammaire sans doute — ne peuvent impunément méconnaître. C'est ce rôle capital que M. Brunot ignore systématiquement.

D'autre part, l'idée fausse, qui fait la foiblesse de tout le système, c'est que, linguistiquement parlant, le fait de pensée dominerait le fait de langue. Quant à nous, nous persistons à nier qu'on puisse, pour expliquer les faits de langue, ou simplement pour en faire la classification, partir de la logique pour aboutir à l'idiome.

Les mots et les sons qui les constituent, les formes, les types de phrases, et ces entités abstraites d'ordre grammatical, qui flottent plus ou moins nettes dans la conscience des sujets et y vivent d'une vie réelle, comme M. Brunot le reconnaît lui-même accessoirement, sont les faits de la langue. Comme tels, ils ne sauraient, dans une syntaxe évolutive, être subordonnés à des catégories purement logiques, produit d'un efibrt supérieur d'abstraction, et qui sont des créations somme toute extérieures au langage.

Qu'il ne faille pas déduire directement l'étude de la langue d'une analyse de la pensée, c'est ce que suffirait à démontrer la diversité de structure, non seulement des différentes

langues, mais encore d'une seule et même langue considérée à deux époques de son développement.

Pour Rivarol, le français représentait « la logique naturelle à tous les hommes ». Et Schopenhauer, de son côté, considérant l'allemand, si différent par sa syntaxe, l'admirait non seulement parce qu'il est « la langue la plus noble », mais encore et surtout parce qu'il expriiTie toutes les nuances, toutes les « modulations » de la pensée, dont il épouse les formes a comme ferait une draperie humide sur un beau corps », « wie im nassen Gewande » (A. Fauconnet, Esthétique de Schopoihancr, 224).

Cet accord des deux penseurs, de profondeur en vérité inégale, mais l'un et l'autre stylistes raffinés, qui se rencontrent pour donner chacun à sa langue maternelle la palme en matière de clarté et de raison, s'explique aisément si l'on admet que la langue est la première maîtresse de la pensée : « Certains méridionaux ne pensent que quand ils parlent », a dit un romancier contemporain. Mais combien de gens du Nord, au delà même de nos frontières, sont dignes en cela d'être du Midi. Partout, l'enfant reçoit tout fait le moule de la phrase où se coulent ses premières et vagues conceptions. Le psittacisme est à la base de tout langage, et, en dehors peut-être de quelques rudiments d'idées ou représentations tout à fait élémentaires qui traversent instinctivement le cerveau de l'enfant, le psittacisme est également à la base de toute pensée. Plus tard celle-ci déborde, et s'élance hors du berceau où elle s'est lentement formée : mais, de la matrice initiale, elle garde une ineffaçable empreinte.

Voilà pourquoi des peuples, parlant des idiomes bien différents les uns des autres, s'arrogent le monopole de la raison, et croient naïvement, en matière de langage comme en d'autres matières, être « le peuple élu ». ^'oilà pourquoi les classifications les plus subtiles des logiciens et leurs conceptions les plus profondes ne feront guère

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avancer l'étude technique et scientifique des langues et de leur développement.

De même que les phonèmes sont les atomes dont les combinaisons constituent tout le système phonétique, de même le syntagme, véritable cellule linguistique, est l'unité dont il faut partir pour toute étude historique de la phrase.

« Le XIX* siècle est passé ! nous sommes au xx*" siècle. » Cette phrase termine en guise de conclusion l'article de M. Gilliéron sur l'a Hypnotisme phonétique en Suisse » (Path., IV, 81), où les vieilles méthodes sont vigoureusement prises à parti. Elle semble indiquer que l'auteur de cet opuscule a une certaine confiance dans le progrès indéfini de l'esprit humain, et n'envisage pas, du moins présentement, la possibilité d'un recul momentané pour la science. Cet optimisme est peut-être la sagesse. Si la tentative des « bruiteurs » est restée éphémère en musique, les « dadaïstes >) ont apparemment perfectionné d'une manière durable l'art de la peinture, et sans doute sommes-nous à la veille de voir fleurir en linguistique une école « futuriste » qui, « faisant table rase des dogmes » et « brisant les cadres désuets », fera luire à nos yeux dessillés des vérités éblouissantes.

Pânini, observateur de premier ordre, qui enseignait la phonétique quatre cents ans avant Jésus-Christ, a pourtant donné de la prononciation sanscrite une analyse, dont la précision n'a été égalée, pour aucune autre langue, par vingt-deux siècles de grammaire. Quand les gens qui « savent » vraiment, c'est-à-dire qui observent et qui com-

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prennent, disparaissent, et lorsque, pour une raison quelconque, leur enseignement et leur méthode tombent dans l'oubli, il faut beaucoup de temps et de travail pour compenser cette perte.

Ce qu'il y a de rassurant dans le cas de la linguistique romane, c'est que l'hypnotisme phonétique continue à sévir en Suisse et ailleurs encore, même en France, où les excès de l'idéologie grammaticale, de la« phonétique artificielle», et de la dialectologie filmée ou catastrophique n'ont pas réussi à discréditer l'œuvre de la linguistique comparative.

Telle qu'elle est sortie du labeur du xix' siècle, la linguistique romane a reçu des vingt premières années du xx% et en particulier du puissant efiibrt accompli par le fondateur de la méthode géographique, un appréciable supplément de valeur, dont nous ne songeons pas à nier l'importance, tout en répugnant à la voir exagérer par certains. Dans son état actuel elle ofi^re l'image d'une science déjà riche de résultats et surtout pleine de promesses.

Grâce à ces progrès, le domaine roman, mieux que tout autre peut-être, nous permet de démêler les rapports qui existent entre la linguistique et les sciences connexes.

La différence essentielle qui sépare la linguistique de la logique ressort du précédent chapitre sur la méthode en syntaxe. Notre analyse du problème phonétique (chap. vi à IX,) ainsi que notre exposé sur les « lois phonétiques » qui ne sont qu'en partie des « lois aveugles » (chap. x), ont esquissé, sinon traité d'une manière complète et dogmatique, la question des rapports entre la science du langage et la physiologie, d'une part, ou la psychologie individuelle et collective, de l'autre. Notre chapitre iv a signalé la dépendance mutuelle de la science du langage et de l'esthétique. Il nous reste, pour conclure, à marquer la relation entre la linguistique et deux sciences très voisines qui, tantôt, lui empruntent des données et tantôt lui en fournissent : la sociologie et l'histoire.

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Il faut reconnaître que les progrès récents de la géographie linguistique ont beaucoup contribué à resserrer les liens entre ces trois disciplines.

Tout d'abord l'histoire littéraire, cette branche spéciale des sciences historiques, dont une' des tâches et non des moindres consiste à dater d'une manière exacte les oeuvres appartenant au passé, reçoit un précieux concours de la dialectologie.

Déjà la linguistique traditionnelle, par l'application de son procédé favori, la comparaison historique, a permis d'assigner une place bien définie, dans le temps, à une foule de textes du moyen cîgè. Dans l'espace, les identifications deviennent particulièrement précises, grâce aux enseignements de la géographie dialectale, grâce en particulier aux progrès de la lexicologie géographique.

Dans ses Recherches sur les sources latines des Contes et Romans courtois (Paris, 19 13, 279), M. E. Faral reproduit un texte franco-italien, le Gindi^io ^'â^morg, où est décrite une assemblée d'oiseaux. Aux vers 507-8 on lit les mots suivants :

. . .la gardarinna e lo stornel E la sereine e lo dur bec. . .

Le dur bec est le nom ancien et local du « verdier ». Cette dénomination, selon M. Bertoni (7/. diaL, 31), n'est pas d'origine française. Elle lui paraît provenir de la région orientale de l'Emilie ou de la majeure partie du Piémont où le verdier porte de nos jours les noms de heJcdiir ou dûribek (cf. Zalli, Di^. piem., 93). Aussi le romaniste italien conclut à l'origine piémontaise ou émilienne du texte, dans lequel il signale d'autre part : ferogel « verrou», cf. canav. furég (où il y a une métathèse vocalique pour *ferog, dont ferogel semble bien un dérivé).

Le même auteur tire une conclusion analogue de la présence du mot versorio « charrue » dans un document du

xv"^ siècle, d'origine inconnue, conservé à Florence (Bibl. Kx/.. : V. //. (liai:, 29). La géographie des termes désignant la « charrue » dans l'Italie septentrionale, atteste l'extension de dérivésde versare avec cette signification particulière du côté de la Vénétie (Monselice versuro, San-Donà, Motta di Livenza, Longarone varsôr, Mestre t'^mr, etc.); cf. fr. versoir. C'est donc cette région qui, selon M. Bertoni, a donné le jour au texte anonyme de Florence.

Il y aurait quelque danger à ajouter une foi aveugle aux renseignements fournis par la géographie lexicologique. Un livre comme V Abeille, même si l'on fait la part des exagérations manifestes qu'il contient (v. p. 354-5), montre assez combien les vicissitudes du vocabulaire sont considérables dans le tem.ps et dans l'espace. Les mouvements du lexique sont certainement plus accentués et plus précipités que les altérations des sons ou des formes, d'où il résulte que la répartition actuelle des aires lexicales ne correspond pas nécessairement à celle du moyen âge, même si l'on en considère les époques les moins reculées.

En conséquence, lorsqu'on s'efforce de déterminer l'origine géographique d'un texte ancien, il importe, si l'on veut aboutir à des résultats sérieux, de multiplier les observations et d'associer autant que possible l'étude morphologique et phonétique à l'examen du vocabulaire.

Il existe à la Bibliothèque nationale de Madrid, sous le numéro 788^, un manuscrit, dont on ignore la provenance, et que les paléographes font remonter soit au xiV siècle (Mild y Fontanals, Obr. compL, III, 492), soit au xv^ siècle (P. Meyer,i^()w., VI, 15 1-2). Ce texte contient une traduction en langue vulgaire de la Disciplina clericalis de Pierre Alphonse. Un examen rapide de la langue, tel qu'on pouvait le pratiquer avec les méthodes en vigueur il y a une cinquantaine d'années, avait conduit Mila y Fontanals à assigner à cette traduction une origine béarnaise. M. J. Ducamin a montré d'une manière irréfutable qu'il n'en est

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