DIALECTOLOGIE ET HISTOIRE LITTÉRAIRE
rien (J. Ducamin, Pierre Alphonse, Disciplines de Clergie et de Moralités, 1908, xx-iii), et que le texte de Madrid est un échantillon authentique de gascon girondin.
M. Ducamin a combiné le plus heureusement du monde les divers éléments de preuve dont la philologie peut disposer en l'espèce.
D'une part, il a comparé les faits linguistiques attestés dans cette traduction avec les faits analogues qui se retrouvent dans les documents du moyen âge. Dans ceux-ci l'emploi des formes pronominales toniques aux cas obliques, min « moi y>,sin, « soi » est caractéristique de la région la plus occidentale du domaine gascon, Bordeaux compris (//'., xxi.)
D'autre part, le savant éditeur de la traduction de Pierie Alphonse a repéré un certain nombre de mots dont la répartition géographique moderne est bien connue. C'est ainsi que le texte étudié contient le mot beguey <^vicaritim, dans le sens de « coq », et M. Ducamin n'a pas manqué de relever cette particularité (p. xxiii), qui tend à prouver que l'œuvre en question est originaire de la région nord-ouest du domaine gascon (v. p. 47), localisation non moins précise.
Enfin il a relevé la présence de certains traits phonétiques {p-\-y > i^ '• coxani > cuche, côctuni >> cuit, fôlia >- bulbe, nôctem > nuit, etc. ; — fôcuni >> bue ; -o-{- -l >■ -on : dôlet >> don ; — bôvcm >> b^î).
En comparant la distribution géographique de tous ces traits à l'époque actuelle avec les éléments lexicologiques et morphologiques anciens ou modernes déjà mentionnés, M. Ducamin est arrivé à cette conclusion très rigoureuse que le traducteur médiéval de la version madrilène de la Disciplina clericalis parlait peut-être, mais à coup sûr écrivait, un idiome en vigueur dans un petif triangle dont les trois sommets sont formés par la Pointe du Médoc {A. L., 547), La-Teste-de-Buch (662) et enfin Targon (643), trois localités situées dans le département actuel de la Gironde.
Un tel exemple montre combien est précieuse l'aide que la linguistique peut apporter à l'histoire littéraire. Nombre de données précises, définitivement acquises par celle-ci, reposent sur les enseignements de celle-là.
Inversement, les sciences historiques sont destinées à jouer un grand rôle dans l'examen des problèmes difficiles que soulève l'étude des limites dialectales et de leurs raisons d'être, ainsi que la question toujours pendante de l'existence même des dialectes.
Il fitut rendre à la géographie linguistique cette justice qu'elle a renouvelé l'étude de ces questions, dont il serait trop long, ici, de retracer en détail l'historique (voir la bibliographie de M. L. Gauchat, jusqu'en 1904, Gibt es Mundartgren^en, Arch. f. d. Stiid. d. neuer. Spr., CXI, 365. Cf. plus récemment J. Huber, Sprachgeograpbie, B. dial. roiii., l, 1909, 105 ; Terracher, Aires, I-II, n. 3, i).
Il y a trente ou quarante ans, une des préoccupations de la science était d'établir une classification détaillée et complète des dialectes. Cette entreprise a séduit plus d'un romaniste. C'est ainsi que le colonel L. Laniouche, à qui on doit entre autres travaux d'utiles études sur le judéoespagnolde Salonique(i?(7/;/. ,F(9r5(:/7. XXIII, 968),s'est efforcé de tracer un tableau d'ensemble des Dialectes de la Langue d'Oc (Trentenairede la Soc. pour F Etude des L. Rom., Montpellier, 1901, 113-25).
Dans ce domaine, le colonel Lamouche distingue cinq « grands dialectes » (gascon, catalan, languedocien, provençal, limousin-dauphinois), divisés eux-mêmes en dix groupes et subdivisés en trente-deux dialectes, sans compter les sous-dialectes. Sur le papier, une telle classification fait un effet admirable. De grandes accolades en embrassent de plus petites, qui en embrassent d'autres à leur tour. Les colonnes s'alignent dans le plus bel ordre, comme sur les registres d'un bureau de recrutement bien tenu.