DE L EXISTENCE DES DIALECTES
Mais à quelle réalité répond cette parfaite ordonnance ? Gaston Paris (v. G. Paris, Mél. ling., 434) et Paul Meyer avaient, dès avant 1888, soutenu cette thèse que, dans la masse des parlers vivants, si l'on veut serrer de près la réalité, il n'y a pas à proprement parler de dialectes. Il n'y a que des phénomènes linguistiques, phonétiqties, morphologiques, syntaxiques ou lexicaux, dont chacun couvre une aire géographique indépendante des autres. A la notion abstraite de dialecte, ces savants ont voulu substituer la notion concrète de fait linguistique.
Ainsi les -a finaux des mots latins sont demeurés à peu près intacts dans une région bien délimitée autour de Montpellier. Le latin castanea « châtaigne » par exemple y est resté kastaya ou kastaijâ,Gt on prononce ainsi jusqu'à Frontignan, Paulhan, Lodève, les Matelles, Lunel et même jusqu'à Caveirac dans le Gard (cf. A. L. v° « châtaigne»).
Plus loin tous les -a finaux ont pris un timbre labial -0, sans doute par une anticipation prématurée de la position des lèvres lorsque les organes phonateurs sont à l'état de repos, et l'on prononce kasiano déjà vers Agde, à Lamalou, Alais, etc.
Mais, que l'on considère maintenant le traitement des vinitiaux du latin : la géographie de ce phénomène est tout à fait différente. Soit : latin : vado, *vao « je vais ». Ici, c'est Montpellier qui innove et dit bon en changeant les v en un h de nature légèrement spirante, h, altération qui se retrouve non seulement vers Frontignan, mais encore à Agde, à Lamalou, plus loin encore à Béziers, à Toulouse, à Auch, dans tout le Sud-Ouest de la France, jusqu'à l'Océan.
Vers l'Est au contraire, les v- étymologiques et conformes à la tradition latine reparaissent : bien avant Lunel, bien avant Sumène, nous trouvons vou, et le v se perpétue sans exception notable jusqu'à la frontière des Alpes (^A. L. s. vO.
-172 XV. LINGUlSTiaUE ROMANE ET SCIENCES CONNEXES
La limite géographique entre v- et b- ne coïncide en aucune façon avec celle de -a et de -o de kastana : kastqiw. Et, comme les traits linguistiques de tout ordre qui recouvrent chacun un domaine géographique particulier, sont en nombre considérable, il en résulte un enchevêtrement presque infini.
On ne saurait mieux comparer cet état de choses qu'à l'entrecroisement des mouvances féodales du moyen âge. Au XII' siècle, le seigneur de Montpellier par exemple relevait à la fois des rois d'Aragon et des rois de France, des comtes de Toulouse, des évêques de Maguelone et du Pape !
Les faits présentent un aspect analogue si on les considère du point de vue linguistique, — et sans qu'il faille donner à ce rapprochement une autre valeur que celle d'une simple comparaison entre les choses du langage et celles de l'histoire. — Montpellier relève aujourd'hui de Toulouse et de Bordeaux pour les b- initiaux ; de Lodève pour les -a fîhaux ; d'Adge ou de Pézenas pour la diphtongue io représentant latin o 4- y : fiolha, pioch, etc. etc.
De cet enchevêtrement inouï des aires linguistiques, que l'on soupçonnait dès 1880 ou 1885, avant les progrès de la géographie linguistique, et qui s'affirme plus considérable encore de nos jours, du moins si l'on jette un coup d'œil rapide sur les cartes de V Allas linguistique de la France ou sur d'autres atlas linguistiques plus détaillés encore (voir en particulier Petit atlas, passini),G. Paris avait conclu que le travail dépensé par les philologues pour établir l'existence de dialectes, de sous-dialectes, etc. est un travail à peu près complètement perdu.
L'illustre romaniste n'exceptait même pas de ce jugement le labeur qui a été consacré à établir une ligne de démarcation précise entre les parlers du Midi et ceux du Nord de la France. Et il est bien certain que l'œuvre entreprise il y a une cinquantaine d'années par Tourtoulon et Bringuier,