DE L EXISTENCE DES DIALECTES
et qui consistait à tracer de village à village, depuis l'Océan jusqu'aux Alpes, la frontière linguistique des patois français et provençaux n'offre pas grand intérêt scientifique. Les explorateurs ont eu beau restreindre au minimum les caractères distinctifs qu'ils assignaient à chacun des deux groupes d'idiomes, ils n'ont pu empêcher que tantôt l'un tantôt l'autre des traits soi-disant provençaux ou français ne débordât au delà de la frontière dont ils tendaient cà établir le tracé, et réciproquement.
« Cette muraille imaginaire, a dit G. Paris dans le discours programme qu'il prononça, sur les parlers de France, à la réunion des Sociétés Savantes en mai 1888, et qui est resté justement célèbre, la science, aujourd'hui mieux armée, la renverse et nous apprend qu'il n'y a pas deux France,. . . et que d'un bout à l'autre du sol national nos parlers populaires étendent une vaste tapisserie dont les couleurs variées se fondent sur tous les points en nuances insensiblement dégradées. »
Grâce surtout à la puissante impulsion initiale de Gaston Paris lui-même, la science est encore mieux armée aujourd'hui" qu'elle ne l'était il y a trente-deux ans ; et les travaux de dialectologie, que ce soient des travaux d'ensemble comme la vaste enquête de MM. Gilliéron et Edmont, ou des études de détail, telles qu'elles se sont multipliées au xx^ siècle en France et dans le reste de l'Europe romane, tendent à nous faire rejeter, au moins en partie, la théorie de Gaston Paris ci-dessus résumée, et nous conduisent à des conclusions assez différentes.
Tout d'abord, pour ce qui concerne la France, par exemple, un fait ne peut être nié : c'est que, depuis le moyen âge la notion d'une division fondamentale entre le domaine provençal et le domaine français s'est maintenue dans la tradition.
L'unité particulière que possède chacune des deux grandes
régions et qui les oppose l'une n l'autre, se manifeste, nous disent les historiens (voir Dognon, Institutions politiques et administratives des Pays de Languedoc, 1895, p. 4), d'une manière concrète. Au point de vue des institutions juridiques, la France du moyen âge se divise en deux domaines : celui du Nord, de droit coutumier, celui du Sud, de droit écrit. La frontière géographique de ces deux grandes zones coïncide à peu de chose près, ajoute-t-on, avec celle que l'opinion courante établit entre le français et le provençal.
Pouvons-nous concilier un fait de ce genre, relevant de l'opinion traditionnelle, avec la théorie de Gaston Paris ? Oui, à condition de nous rappeler la différence précédemment établie (v. p. 14) entre les parlers populaires locaux ou patois et les langues littéraires ou idiomes de civilisation. Opposer linguistiquement la France du Nord à la France du Midi, c'est, au moins en ce qui concerne une certaine époque, mettre en antithèse le français littéraire et le provençal classique.
Ces deux langues de civilisation se sont partagé à un moment donné le territoire de la France, et c'est sur cette répartition que repose la notion d'une frontière linguistique entre le provençal et le français.
Deux tendances générales poussent en effet les populations parlantes dans deux directions diamétralement opposées : l'unification d'une part, la différenciation de l'autre (v. Meillet, Scienlia, IX, V, (1911), XVIII, 2). Et c'est l'histoire seule, prise dans son sens le plus général d'histoire politique et d'histoire de la civilisation, qui peut donner chaque fois la raison de ce double mouvement.
Toute unification linguistique suppose une unification politique ou économique et le triomphe plus ou moins complet d'une civilisation sur d'autres civilisations. Toute différenciation linguistique est le résultat d'une désagrégation des Etats et d'une décomposition des civilisations.
UNIFICATIONS ET DESAGRÉGATIONS 475
L'unité romane primitive, toute relative qu'elle pût être d'ailleurs (v. p. 366 et p. 401) du point de vue linguistique, a cédé la place à un morcellement progressif à partir du moment où l'Empire romain a cessé d'exister.
Lorsque disparurent les relations administratives, littéraires, commerciales et les liens de toute nature que la vie mondaine entretenait entre la capitale et les différentes parties de l'Empire, la langue a évolué partout avec plus ou moins de rapidité.
Dans le domaine du langage comme dans celui de l'histoire politique, ce qui caractérise la période qui suivit la chute de l'Empire romain et la disparition de la grande culture romaine, après le iv^ siècle de notre ère, c'est l'esprit de particularisme.
Dès le v^ siècle, le corps immense de l'Empire romain est mort. Sur les restes de l'ancienne latinité, de la « Romania », comme on disait alors, fermentent et pullulent bientôt des langues nouvelles. Par une décentralisation progressive, chaque domaine féodal, chaque coin de terre, tend inconsciemment à se créer un idiome particulier, différant plus ou moins des idiomes d'alentour. A l'unité d'autrefois a succédé insensiblement une véritable féodaUté linguistique.
Mais cet état de morcellement, qui n'a fait que s'accroître jusqu'à nos jours dans les parlers populaires d'un usage purement local, n'était pas sans gêner les relations d'ordre plus général, qui sont devenues de plus en plus nécessaires. C'est alors que se sont formées de nouvelles langues communes, qu'a dû précéder d'abord la constitution de « parlers directeurs » (Abeille 93, 102), puis de grands dialectes ayant une extension plus ou moins développée.
Etudier la formation de ces idiomes nouveaux, langues communes, langues littéraires, langues de civilisation à divers titres, c'est suivre la tendance inverse de celle qui vient d'être indiquée : la tendance à l'unification.
476 XV. LINGUISTiaUE ROMANE ET SCIENCES CONNEXES
Ces deux courants de direction diamétralement opposée et qui peuvent coexister en un même temps et en un même lieu, expliquent toutes les difficultés et toutes les contradictions apparentes qui nous arrêtaient tout à l'heure, lorsque nous constations l'antinomie entre l'opinion de Gaston Paris, fondée sur des considérations scientifiques, et l'opinion courante en ce qui concerne le problème de l'existence des dialectes.
C'est l'histoire, avons-nous dit, qui nous révèle les causes de la formation et de la désagrégation des langues communes. Comme les progrès de la puissance politique et de la civilisation romaine expliquent que jadis le parler du Latium s'est étendu au détriment des parlers italiques pour devenir la langue de civilisation par excellence, l'idiome de tout l'Empire romain, le latin, de même dans l'Europe romane, au cours du moyen âge, puis des temps modernes, lorsque les peuples se sont peu à peu constitués en groupements définis et sont arrivés, sinon tout d'abord à l'unité politique, du moins à la conscience d'une certaine unité nationale et surtout au sentiment de l'uniformité de leurs besoins sociaux et de leur civilisation, les langues modernes se sont peu à peu constituées.
Sans qu'il soit nécessaire d'entrer dans le détail des faits historiques, on peut dire que l'extension d'un idiome qui devient la langue de civilisation d'un groupe de population déterminé, s'est opérée, en fait, selon des modes assez différents.
Tantôt l'unification s'établit en quelque sorte sur place, et la langue commune qui se développe est celle d'un centre particulièrement influent, faisant en quelque sorte tache d'huile, et au langage duquel s'agrègent certains traits, propres aux idiomes immédiatement voisins et que les propagateurs, ouvriers inconscients de la nouvelle v.zvrr,, trouvent particulièrement commodes pour l'expression de leur pensée. Ainsi paraît s'être constitué peu à peu dans
INFLUENCE DES SUBSTRATS 477
le centre de la Gaule septentrionale, autour de l'ile de France, l'idiome qui est devenu le français littéraire.
Mais il arrive aussi que la langue de civilisation s'impose à des populations géographiquement éloignées du berceau primitif de la langue commune, et qui, même rapprochées dans l'espace, peuvent parler un idiome sensiblement différent de l'idiome envahisseur qu'elles jugent supérieur et préférable au leur propre. C'est ainsi que le français, grâce aux progrès du pouvoir royal, est devenu peu à peu la langue de civilisation des populations de la France méridionale. Un fait analogue s'était produit sur une vaste échelle aux siècles de la romanisation des divers territoires de l'Empire romain.
Les langues ainsi importées et destinées à supplanter des idiomes locaux subissent dans une mesure plus ou moins grande l'influence de ces idiomes préexistant sur chaque point; de telle sorte qu'il n'est pas tout à fait exact de dire que le français, l'espagnol, le roumain, ne sont autres que du latin ayant subi selon les lieux des transformations diverses. En réalité, la couleur particulière qu'ont prise les différents idiomes dans les diverses parties du monde roman, est due, au moins en partie, à la combinaison de la norme idéale latine, relativement une, et des différents substrats linguistiques que cette norme rencontrait dans chaque province.
L'influence des substrats semble indéniable dans le développement ancien des langues aéo-latines (v. V. Brondal, Substràter og laan i romansk og germansk, Copenhague, 19 17), bien qu'il ne faille pas l'exagérer (voir les observations de M. Grammont RLR., LX, 119). Ainsi les parlers romans du nord de l'Italie ont plus d'un trait commun avec ceux de la Gaule romane, par exemple, sauf exceptions ou cas particuliers, la chute de toutes les voyelles finales, en dehors de -a. Comme, au moment de la lati-
478 >^V. LINGUISTIQ.UH ROMANE ET SCIEN'CES CONNEXES
nisation des deux pays, une bonne partie des populations était de langue gauloise, il est vraisemblable que le traitement des voyelles finales latines a subi l'influence des habitudes linguistiques répandues de part et d'autre des Alpes.
Quant au passage de n à //, que l'on constate également dans les deux pays, l'influence celtique semble un peu moins évidente, car l'existence du son û en gaulois n'est rien moins que prouvée : les û des parlers brittoniques semblent y être le résultat d'une évolution individuelle de ces parlers et non d'une tendance générale panceltique (v. Grammont, op. cit., 118). Il faut observer toutefois que Vu gallo-roman, particulièrement languedocien, s'arrête à la frontière du catalan. On ne peut s'empêcher de rapprocher de ce phénomène linguistique deux faits historiques : la permanence prolongée de l'élément ibérique en Roussillon, et l'arrêt de la poussée celtique sur les rives de la Têt (v. Jullian, Histoire de la Gaule, I, 3 10). Rapprochée des données fournies par l'Italie septentrionale et la Gaule romane, cette coïncidence tend à montrer qu'il y a, d'une manière ou de Tautre, une certaine relation entre l'altération non conditionnée de u en û et la présence d'un substrat celtique.
Quant à l'affaiblissement des consonnes entre voyelles, que l'on observe en gaulois, comme en gaélique et en brittonique (v. Meillet, BSL., XXII, 91) il est non moins caractéristique. En gallo-roman, et surtout en français, où le substrat celtique a été particulièrement dense, ce phénomène important a été plus accentué que dans n'importe quelle langue romane.
La détermination précise du rôle des substrats et de leur influence sur l'emplacement de certaines limites dialectales est un des problèmes les plus difficiles qui se posent en linguistique romane. Il ne peut recevoir quelque lumière, du moins pour ce qui regarde le passé, que d'un
LIMITES DIALECTALES ET LIMITES DIOCÉSAINES 479
progrès parallèle, réalisé à la fois par les sciences historiques et la géographie linguistique.
La nécessité d'allier à une exploration géographique, minutieuse d'exactes investigations d'ordre historique apparaît dans tous les travaux où la question des dialectes et de leurs limites a été tant soit peu creusée. M. O. Tallgren, dans un substantiel article intitulé Un desideratum : l'Atlas linguistique roman et paru dans le 5" de dial. roui., I, 20, a insisté sur l'étendue des ressources que l'histoire peut fournir au problème dialectal. Il est évident qu'on ne saurait remonter assez haut dans le temps lorsqu'il s'agit d'étudier linfluence que les substrats peuvent avoir eue à plus ou moins longue échéance sur les langues envahissantes. Il importe au plus haut point que l'on connaisse l'existence des divers groupements politiques ou économiques ayant pu jouer un rôle dans la formation ou la propagation d'idiomes communs et, par suite, dans l'établissement des limites dialectales.
Il est peut-être excessif d'essayer de remonter, comme certains ont affecté de le faire (Terracher, ^«m, ^-4, Atlas, carte E) jusqu'aux temps nébuleux où vivait l'homme des cavernes. Il existe du moins un principe général que M. Longnon a bien établi dès 1878 dans sa Géographie de la Gaule au VP siècle, c'est que, en Gaule, les limites diocésaines du temps de l'ancien régime continuaient le plus souvent — sauf quelques dédoublements ou autres modifications légères, — les anciennes limites des civitales latines, lesquelles, établies par Auguste, vingt-sept ans avant J.-C, perpétuaient grosso modo les frontières d'anciennes circonscriptions portant les noms des peuples de la Gaule préromaine (voir quelques réserves par J. B. Bury dansl'^/Z^j de Poole, I). Il est curieux de noter que, déjà au xiv^ siècle, les Leys d'amors, II, 210, etc., 388, reconnaissaient plus ou moins implicitement l'importance linguistique des divisions par diocèses.
En 1870, avec des preuves historiques à l'appui, M. Schuchardt appelle l'attention des romanistes sur la coïncidence de certaines divisions ecclésiastiques avec des limites dialectales. Depuis, on ne compte plus les constatations de ce genre, surtout à partir du début du xx' siècle. En 1901, Salvioni signale des concordances semblables dans le Tessin (cf. Morf, Arch. f. d. slud. d. n. Spr., CXXIV, 194).
En 1908, M. Menéndez Pidal (v. Primer Congrès internacion. de la llengua catal. Barcelona, 1908, 342) constate que dans la région de Segorbe et dans presque tout le sudouest de la province actuelle de Castellôn, la limite entre l'enclave de langue aragonaise et le valencien, concorde avec celle des juridictions ecclésiastiques : la seule exception est le village de Franzara, dont les habitants parlent aragonais mais relèvent de l'évèché de Tortosa. Il est vrai que, dans cette contrée, les faits sont assez obscurs et que les mouvements de populations amenés par l'immigration en masse des habitants d'un diocèse aragonais semblent avoir été en jeu et avoir influé sur l'emplacement des limites linguistiques. Mais des mouvements de cette importance ne semblent point être intervenus à date historique dans la région de la Gaule où Morf a étudié la question qui nous occupe.
En 1909, cet auteur montre {B. dial. r. I, 12 suiv.) la superposition de la limite ouest du franco-provençal avec les frontières diocésaines. En 191 1, le même auteur prouve, dans un long travail consacré à l'étude de la limite picarde-francienne, que cette limite est tout à fait indépendante des frontières politiques tandis qu'elle concorde avec celle des diocèses (Morf, Ziir sprachl. Gliederimg Frank reichs dans Abh., d. Kgl. Preuss. Akad. d. Wissenschaft., Phil. hist. Classe, 191 1, Abh. II, 248, 32-7).
Pour arriver à des conclusions précises en une telle matière, il importe de serrer, d'aussi près que possible.
LIMITES DIALECTALES ET LIMITES DIOCÉSAINES 48 1
d'une part, la vérité historique de plus en plus fuyante à mesure qu'on remonte plus haut dans le passé, d'autre part, la réalité géographique et linguistique actuelle, extrêmement complexe.
La précision en ces deux matières dissemblables est assez rare et peu de linguistes ont su la pratiquer d'une manière satisfaisante. L'étude historique et l'exposé de géographie politique ou économique contenus dans le chapitre premier des Aires morphologiques de M. Terracher (p. 1-34) et dans la série A.K. des cartes de son Allas sont minutieux, mais, par contre, le nombre des traits linguistiques dont l'auteur suit la répartition sur le terrain (carte i-xvii) est tout à fait insuffisant.
L'étude de M. Bruneau sur les Limites des dialectes wallon, champenois et lorrain en Ardenne est, à tous égards, bien supérieure. Dans ce beau livre nourri à la fois de faits historiques, géographiques et linguistiques, un des ouvrages où la question de la natufé et de la raison d'être des limites dialectales est le mieux étudiée, on peut suivre d'assez près dans le détail et preuves en main l'influence des substrats sur l'idiome. La prédominance de l'élément germanique au Nord, de l'élément roman à l'Ouest, enfin le mélange plus intime des deux fonds au Sud, expliquent la répartition dialectale dont il subsiste des traces à l'époque actuelle, plus nette entre le wallon et le champenois qu'entre le champenois et le lorrain {op. cit., 147, 232, s.).
Ces limites dialectales, vraisemblablement assez confuses et irrégulières déjà à l'origine, sont devenues plus irrégulières et plus confuses encore au cours du temps. Cette dégradation des anciennes frontières linguistiques se constate un peu partout. Elle semble moins grave cependant là où les frontières des antiques « civitates », perpétuées par les circonscriptions diocésaines médiévales ou modernes, ont concordé pendant plus ou moins longtemps avec des limites séculières, administratives, politiques ou autres.
MiLLARDET.
Ainsi la ligne qui sépare le languedocien du catalan est une des mieux connues, grâce aux travaux de M. F. Krùger {Sprachgeographische Untersuchungen 'ni Languedoc und Ronssillon, Hamburg, 1913) et aussi de M. R. Salow ÇSprachgcograpbiscbe Untersuthiiiigen iïher den ostUchen Teil des Kalalanisch-Laiignedokiscben Grenigebieles, Hamburg, 19 12). Ici, les limites ecclésiastiques et séculières sont restées très proches pendant de longs siècles (voir en particulier VHisloriscbe Ubersicbtskarie, n° 2). La frontière entre le Confient, le Vallespir, le Roussillon et les pays Narbonnais d'une part, et les évêchés d'Elne et de Narbonne de l'autre, passe à peu près exactement entre les mêmes villages. Il est instructif de confronter ces tracés avec la carte synthétique des limites phonétiques, morphologiques et lexicales (c. n" i), et de constater un nombre considérable de coïncidences.
De nos jours, où l'exploration des aires dialectales existant cà Tépoque actuelle sur le territoire de l'ancienne Gaule est relativement avancée, et où Ion possède des connaissances assez exactes en matière de géographie linguistique, l'étude de l'influence des substrats sur l'adaptation et le développement d'une langue conimune telle que le français littéraire promet, lorsqu'elle sera conduite d'une manière méthodique, d'être des plus attachantes. Dès 1910, l'intérêt d'un travail de ce genre a été marqué (P^/. Atl., LII-III).
La répartition géographique des substrats n'est pas le seul élément d'explication capable de rendre compte de l'entrecroisement obser^'é partout dans la géographie des phénomènes dialectaux. Pour expliquer cet enchevêtrement des divers faits linguistiques, qui est presque inextricable à l'époque actuelle et qui paraît si extraordinaire, nous devons faire entrer en ligne de compte une foule de causes qui ont combiné ou contrarié leurs effets de diverses
ÉPAISSEUR DES SEDIMENTS ETHNiaUES 483
manières, et qui ont agi, les unes dans un passé très lointain, les autres à des époques plus modernes.
Ainsi le triple étage qui constitue vraisemblablement . le sous-sol linguistique du Languedoc actuel, le tuf ligure et ibérique, la terre franche et l'humus gaulois (v. Jullian, Histoire de la Gaule, I, 110-8 ; 262; 281-32), voilà le terrain où la plante romaine a poussé ses racines. Mais la proportion des trois couches n'est pas partout uniforme, même si l'on ne considère qu'une étendue de pays restreinte, une ou deux provinces, comme les deux anciennes Narbonnaises, par exemple. L'absence d'un de nos trois éléments, de l'élément ibérique, à l'est du Rhône (v. Jullian, op. cit., 266) a pu contribuer dans une certaine mesure à' différencier les traits linguistiques purement « provençaux » des régions d'Arles et d'Avignon de ceux qu'on observe à Montpellier ou à Béziers, et qui sont plus particulièrement « languedociens ». Si les parlers de la région de Nîmes ressemblent, par un grand nombre de traits linguistiques, relativement plus à ceux de la Provence qu'à ceux du Languedoc, une des raisons en est peut-être que l'influence ibérique a été moins prolongée et moins profonde vers l'est de l'Hérault qu'à l'ouest de ce fleuve (v. pour les faits historiques, Jullian, op. cit., 266).
La conquête celtique s'est faite dans le Nord de la Gaule plus tôt que dans le Sud (v. Jullian, op. cit., 245-6), et l'inverse s'est produit, comme chacun sait, pour la conquête romaine. L'épaisseur de la couche latine est, ici, plus considérable que là-bas, et les sédiments celtiques sont, là-bas, plus importants qu'ici (o/>. cit., 310). Toutes ces circonstances ont dû influer sur le mode d'assimilation, sur la rapidité de l'évolution ultérieure du latin dans chaque pays.
Bien plus, sans sortir des limites strictes d'une région très restreinte, telle que le Languedoc, en supposant que la langue des Ligures y ait été partout la même, — ce qui n'est rien moins que sûr — on ne peut croire que.les Ibères,
puis les Celtes puis les Romains aient apporté partout et à la même date leur influence. L'introduction en Languedoc de chacune de ces trois langues s'est certainement faite par étapes et dans le temps et dans l'espace. Les plaines ont été les premières conquises. Les collines des Cévennes sont restées plus longtemps le refuge des anciennes populations, donc des anciens dialectes (cf. op. cit., 278). Il y a eu sans doute des îlots de langues plus ou moins persistants, comme on peut le constater de nos jours en Sicile, où des colonies gallo-italiques se maintiennent linguistiquemcnt isolées depuis un nombre respectable de siècles.
Ce qui s'est passé en grand pour l'ensemble de la Remania, s'est produit en détail dans les diverses parties du domaine. Sans qu'il faille méconnaître les causes modernes des déplacements de frontières linguistiques, on peut penser que les aires phonétiques, dont les limites se coupent et se recoupent aujourd'hui dans le plus grand désordre, ne font souvent que continuer chacune quelque ancienne unité linguistique ayant existé pendant plus ou moins de temps à un moment donné d'un passé plus ou moins reculé.
Le terrain linguistique primitif, sur lequel l'empire romain a étendu sa langue, a été en quelque sorte submergé par la mer latine qui constitue l'ensemble du domaine roman. Et la variété des teintes qui apparaissent aujourd'hui à la surface de cette mer, s'explique en partie par la nature et aussi par la hauteur des fonds.
Mais, d'autres faits encore, les jeux de lumière, les coloris des nuages, contribuent à nuancer les teintes de la mer. De même, la diversité des substrats linguistiques d'une part, et les différentes dates de la celtisation, de la romanisation, etc., de l'autre, n'expliquent pas à elles seules la diaprure infinie de la carte romane actuelle.