SOCIOLOGIE ET LIXGUISTIQ.UE
linguistiques, en fonction de faits d'ordre sociologique, tels par exemple que le mariage, est, a priori, tout à fait séduisante. Que les unions matrimoniales, que la constitution de nouvelles familles, avec tous les déplacements et les naissances d'individus qu'elles comportent, et avec les contacts, les antagonismes et les mélanges de normes linguistiques qu'elles entraînent, soient un facteur important dans la formation et dans l'évolution des langues, c'est une vérité qui paraît évidente, et qui en effet a été clairement conçue et exprimée déjà depuis un nombre respectable de siècles.
« Ejus civitatis lingua modo convorsa connubio Numidarum, legum, cultusque pleraque Sidonica. »
Ainsi donc, la théorie des mariages et des inter-mariages, qui est apparemment le dernier cri en matière de linguistique sociologique, et qu'on nous vante comme une des inventions les plus profondes du romanisme nouveau jeu, se trouve déjà énoncée, au premier siècle avant notre ère, avec une concision toute latine, par Salluste {Jugurtha,
LXXVIIl).
D'après l'illustre historien romain, la langue des habitants de Leptis, primitivement phénicienne, s'est modifiée avec le temps par suite des unions conjugales que les habitants avaient contractées avec leurs voisins, les Numides. Grâce aux mariages les changements d'habitudes linguistiques ont été plus prompts que ceux mêmes des lois ou des autres coutumes.
Quelques sociologues convaincus, doublés de linguistes, ou aspirant à l'être, regretteront peut-être que, dans son palais somptueux. Gains Sallustius Crispus ait consacré ses journées et ses veilles à la confection du Jngnrtha et du Catilina, ou à d'autres occupations encore d'ordre moins austère ! Que n'a-t-il élaboré quelques-unes de ces vastes statistiques qui auraient fait de lui le précurseur de nos dialectologues actuels !
Il est vrai qu'il nous apprend en trois mots à peu près autant que d'autres en trois volumes. Tous les tableaux des mariages et des inter-mariages, toutes les cartes des densités matrimoniales indigènes, toutes les statistiques de « femmes et d'hommes rapportés des aires moins patoises vers les aires plus patoises » ou réciproquement ne nous fournissent, malgré leurs apparences rigoureuses, aucun enseignement plus positif, aucune idée générale plus digne d'être retenue, que ne le fait la phrase lapidaire de Salluste « lingua convorsa connubio ».
L'auteur des Aires morphologiques, dont on ne peut nier, et dont on doit même admirer la patience et la conscience vraiment dignes d'un objet scientifiquement plus utile, reconnaît implicitement lui-même le résultat négatif de sa longue enquête. Il nous dit bien que la persistance ou la désagrégation des normes linguistiques est strictement parallèle aux faits démographiques et matrimoniaux ; « que la désagrégation sans afflux de population étrangère et la non-désagrégation malgré l'afflux dépopulation étrangère ne se sont pas produites » (p. 120). Mais cette constatation est à peu près annulée par la conclusion générale qui clôt toute la thèse, et dont nous ne pouvons que louer la prudence.
« Je ne me flatte pas de l'illusion, écrit M. Terracher, que le mouvement matrimonial des xvii^-xviii' siècles suffise à expliquer l'inexplicable, à débrouiller l'enchevêtrement des faits généraux et des faits locaux, et le conflit toujours possible entre la tradition et les innovations. »
Une telle appréciation n'est pas loin d'être valable pour la période de temps que l'auteur étudie spécialement, de 1800 à 1900, dans la région qu'il a choisie.
La « confusion », à vrai dire indéniable, des résultats auxquels il aboutit me semble procéder de deux causes. En premier lieu, le fait du mariage, tel que l'envisage M. Terracher, et à l'étude duquel il a appliqué toute son attention.