LA METHODE GEOGRAPH1Q.UE
Dans ces conditions, qui sont bien loin d'être atteintes en Tétat actuel de la science, et dans ces conditions seules, les démonstrations de la géographie linguistique pourraient peut-être offrir ce caractère de certitude mathématique que d'aucuns ambitionnent pour elles : « Est-il téméraire de prétendre, écrit l'auteur de l'Abeille, que la géographie linguistique est capable d'apporter aux faits qui lui sont soumis des preuves aussi tangibles, aussi solides que celles que peuvent apporter les sciences exactes ? En est-il de même des autres disciplines linguistiques ?« (v.p. 15-6; 73 ; 75 : cf. les réserves, trop timides, de M. Jaberg, Rom., XLVI, 130).
Ainsi donc la linguistique géographique se place délibérément en dehors et au-dessus delà linguistique comparative. A l'en croire, elle est seule en mesure de trouver les solutions définitives des problèmes. Est-elle fondée à prendre une telle position ? La nouvelle méthode est-elle destinée à supplanter les anciennes?
Ceci tuera-t-il cela ?
A cette question les chapitres suivants essaieront de donner une réponse impartiale. Mais auparavant il importe d'examiner dans le fond les deux disciplines adverses et de voir si elles sont en réalité aussi étrangères Tune à l'autre qu'on veut bien le dire. Ya-t-il entre elles incompatibilité? Et, si aucune antinomie fondamentale ne les sépare, dans quelle mesure est-il possibleet souhaitable de les combiner?
Deux ravons lumineux convergeant sur un même objet l'éclairenr plus puissamment qu'un de ces rayons isolé. Estil chimérique de vouloir, sur les points obscurs de la linguistique romane, faire converger les méthodes ?
« Il y avait une fois un pays où, depuis plus d'un millénaire, luttaient deux sectes de philosophes : les uns prétendaient qu'il faut procéder du particulier au général ; les autres du général au particulier... »
Un pareil avenir de discussions stériles menacerait-il la linguistique romane ? On le croirait, à lire certain article paru il y a deux ans {B. S. L, XXI, 151) : « En réalité, écrivait l'auteur de cet article, ce sont deux conceptions fondamentalement opposées qui se heurtent : l'une, celle de M. Gilliéron, affirme que les détails ne s'éclairent que par l'ensemble ; l'autre, la conception courante, espère inconsciemment construire l'ensemble avec les détails. Il serait inquiétant de prétendre que la vérité d'ensemble se construira avec des erreurs de détail ; mais il serait plus dangereux encore de croire qu'on atteint des vérités de détail quand on n'a pas de conception d'ensemble. »
Voilà qui serait dangereux en effet ; et une telle crainte, exprimée sans détour, n'est pas à la louange des partisans de l'ancienne méthode, ouvriers « inconscients » et sans doute désorganisés. « Qui veut noyer son chien »... Mais ni Diez, ni Gaston Paris, ni Paul Meyer, ni Ascoli, ni les meilleurs romanistes « non géographes » qui vivent à l'heure actuelle, n'ont péché, autant que voudrait le faire croire M. Terracher, par étroitesse de vues et absence d'idées générales.
Quant à la question soulevée dans le passage qui vient d'être cité, elle demande un examen. L'opposition marquée entre la méthode géographique et la méthode comparative paraîtra, — si l'on se rappelle ce qui a été dit précédemment (p. 27), — bien conforme à l'opinion de
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M. Gilliéron. M. Terracher la reproduit en disciple docile. Mais cette opposition est-elle fondée ei; fait et en droit ? Et les romanistes doivent-ils de toute nécessité, comme les sectateurs de Mithra, se partager en deux camps irréconciliables, et entrer dans le temple les uns toujours du pied gauche, les autres toujours du pied droit ?
Remarquons d'abord que, de tout temps, le romanisme a essayé d'expliquer des détails par un ensemble, et l'on a exposé plus haut (p. 12-3) que les comparatistes adoptent volontiers une marche déductive après avoir suivi la marche inverse. Dans le domaine néo-latin, ils partent souvent des parlers actuels pour remonter au roman commun ; mais il n'est pas rare qu'ils déduisent du roman commun l'explication des formes actuelles.
Les lois phonétiques établies par la méthode comparative ont un caractère général. En les appliquant à des cas particuliers, on en a tiré, et on en tire tous les jours, des vérités particulières. Faire appel à la notion de ces lois phonétiques pour expliquer un fait donné, n'est-ce point « éclairer les détails par l'ensemble » ?
Mais il s'agit de s'entendre. Les romanistes nouveau jeu donnent à ces mots « ensemble et détails » une signification qui n"est pas la nôtre. Et la meilleure preuve c'est qu'ils repoussent avec indignation l'idée de partir du roman commun pour interpréter les patois modernes (Bloch, Vo., XVI), et que renonciation de ces simples mots (f lois phonétiques » — , du moins lorsqu'on invoque ces lois pour expliquer une forme romane par le latin, — les fait volontiers sourire.
En réalité, lorsqu'il parle de « l'ensemble » et « des détails », M. Terracher, à la suite de M. Gilliéron (Abeille, 118), oppose la notion du développement individuel des patois à celle du développement de ces patois considérés comme faisant partie d'une masse linguistique formant un ensemble.
LA « aURRELLE DES UNIVERSAUX » 57
Aux yeux de l'école géographique, seul l'ensemble offre une évolution logique et cohérente. A quiconque ignore cet ensemble, il est impossible d'interpréter le détail.
Veut-on, par exemple, rendre compte de la forme lé op qui s'offre au point 294 de V Atlas linguistique avec le sens d'« essaim »? Cette forme, dans sa sémantique, dans son étymologie, reste incompréhensible, si l'on examine uniquement les faits recueillis au point 294 — , qu'on les compare, ou non, avec les faits latins — . L'existence de cette forme* au point 294, avec les particularités phonétiques et surtout sémantiques qui l'y caractérisent, repose sur un enchaînement de faits linguistiques où sont impliqués, non seulement le point 29-j, mais encore une foule de points situés dans les régions wallonnes, picardes et dans d'autres régions plus éloignées encore. Pour interpréter sainement /g' 0/) « essaim », il faut savoir 1° qnapeiii est resté au point 294 dans l'expression qui traduit « rucher » fàfâ d œ ^= « vaisseau d'cs » (es = « abeille »), et que la position de ce mot œ, à la lisière orientale d'une aire apem qui s'étend vers l'ouest jusqu'à la Manche, est l'indice du recul de apem vers l'Occident ; 2° qu'au point 294 et dans d'autres points dont ce point est, ou a été, solidaire, essaim a signifié « abeille » ; 3° que l'idée « guêpe » y est rendue par le mot guêpe, emprunté au français ; 4° que l'idée d'« abeille >■ y est traduit par bête à miel, et qu'à l'est et au sud du point 294 s'étend un vaste domaine où r« abeille » est une mouche à miel et où l'» essaim » est une mouche... Il faut savoir encore beaucoup d'autres choses que M. Gilliéron expose avec une grande précision de détails et qui l'amènent à conclure que op est le mot *iuespa, lequel a signifié primitivement la « guêpe », et qui, après bien des allées et des venues, après des actions et des réactions de tout genre, se trouve momentanément au point 294 dans les conditions spéciales phonétiques et sémantiques qui ont été exposées.
Veut-on un autre exemple ? A Sauveterrc-de-Béarn, point 691 de V Atlas linguistique de la Fiance (cf. fig. ^, p. 47), au milieu de l'aire où le « coq » se dit le faisan, M. Edmont a recueilli pour le « coq » la forme gah. Cette forme paraît obscure à M. Gilliéron. Il déclare que la présence de gah en pleine aire ha:{an < phasianum « donnerait à croire que le territoire de ha:{an <C phasianum appartenait jadis à gaJliim, qui aujourd'hui, recouvert par la couche nouvelle, affleurerait encore en un point isolé et sous une forme dérivée. Mais il faudrait croire que gah est un mot autochtone » fil y a donc des mots « autochtones ! »] « et nous n'avons pour le moment aucun moyen sûr de résoudre ce problème » (Et. géog. ling., 124).
Le moyen existe cependant à portée de la main. Il suffit d'ouvrir le Dictionnaire béarnais de Lespy et Raymond, dans lequel sont citées comme courantes les formes galh, gaîhe, galhou avec le sens de « coq ». Dès le xv*^ siècle h galh figure dans les Récits d'histoire sainte en béarnais. Il est assurément bien antérieur au xv^ siècle, comme le montrent les dérivés galhi « cocher », galhère « saison de rut » mentionnés par Lespy. Le mot gaih continue un dérivé latin posé par M. Meyer-Lubke, 3663, un *gaîlium, que permettent de restituer sicil. gaggyu, sav. ga!h, etc. *GalIiuni est cà galluni ce que fageum est à fagum : cf. esp. haya « hêtre » <ifagectm\arborem]. (Sur et swiÇixt voir Thomas, Ess., 82.)
Mais ce sont là des témoignages fondés sur la pure comparaison et sur l'histoire. L'école géographique les récuse d'ordinaire avec dédain. Nous entrions dans la question du pied gauche. Il paraît qu'il faut y entrer du pied droit.
Eh bien ! soit. C'est donc par la géographie et par l'application du fameux principe : « l'ensemble éclaire les détails », que nous allons démontrer le caractère héréditaire de galo et àt galh en Béarn, au point 691 et dans les environs. La carte 1002 « perdreau » de V Atlas linguis-