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PORTÉE DE LA PREUVE GEOGRAPHIQUE

D'où il résulte, pour en revenir à notre point de départ, que l'explication du fait isolé, de nature lexicologique, constaté au point 691-Sauveterre-de-Béarn, peut être tirée d'un examen géographique des conditions générales dans lesquelles se sont trouvés, avec le point 691, un grand nombre d'autres points se rattachant plus ou moins étroitement à la même région linguistique.

Il est vrai que la simple application des procédés traditionnels du romanisme historique et comparatif nous avait tout d'abord conduit aisément et en droite ligne au même résultat.

Toutefois, outre qu'on ne saurait épargner sa peine pour établir solidement une vérité linguistique, personne ne niera que la combinaison des deux méthodes ne soit de nature à jeter une lumière plus éclatante sur ces problèmes obscurs.

Qu'il s'agisse de mots indigènes, comme dans le dernier exemple, ou de mots d'emprunt, comme dans le cas de lé op « essaim » au point 294, il importe, pour expliquer un fait donné d'un parler donné, que nous connaissions la répartition générale d'un nombre indéfini de faits dans une vaste région englobant ce point particulier.

En ce sens on peut soutenir avec M. Terracher que « les détails ne s'éclairent que par l'ensemble ».

La portée exacte de cette formule et la part de vérité qu'elle contient ressortent dés deux exemples qui ont été choisis. Dire que l'ensemble explique le détail, c'est énoncer une proposition d'une compréhension trop large. Il faudrait la limiter et dire que la notion géographique de l'ensemble explique la v exilé géographique àt détail.

Grâce à la géographie générale du gallo-roman septentrional, ou du moins grâce à la connaissance géographique d'un certain nombre de faits linguistiques ayant existé dans cette région, l'on a pu expliquer la présence au

point 294 de lé op dans le sens d' « essaim ». IJ op est un mot qui a voyagé, beaucoup voyagé. Grâce à la géograpliic générale de l'aquitano-roman. ou du moins grâce à la connaissance géographique d'un certain nombre de faits linguistiques qui se sont produits dans l'Aquitaine, l'on peut expliquer la présence de gah « coq » au point 691, et l'on peut affirmer que ce mot y est un mot indigène. S'il a fait quelques escapades, il ne s'est jamais beaucoup écarté de l'endroit où l'a déposé, à une époque ancienne, la tradition latine.

Dans un cas comme dans l'autre, le résultat auquel conduit la méthode géographique est essentiellement un résultat d'ordre géographique. D'une manière générale — et sauf exceptions qui seront notées à la place opportune — , de la géographie, on ne peut tirer que de la géographie. Pour connaître la constitution intime d'un fragment de roche, qu'avons-nous besoin de la géologie ? Une bonne analyse chimique et des réactifs appropriés en disent plus long que toutes les cartes et toutes les coupes du monde.

C'est un grand abus de croire que la géographie linguistique, livrée à ses propres moyens, est toujours capable de donner, d'un fait déterminé, une explication véritable. Il ne faut pas confondre deux notions que la logique distingue soigneusement : la notion de preuve et celle d'explication.

La méthode géographique explique à l'ordinaire des faits de nature géographique, soit présents soit passés. Elle nexpliqne qu'exceptionnellement les faits d'un autre ordre. Ce qu'elle peut faire — et elle a réussi fréquemment dans cette entreprise — c'est administrer la preuve des explications fournies par la méthode comparative.

Pour avoir méconnu cette distinction entre la preuve et l'explication, certains de nos romanistes du xx' siècle donnent le spectacle amusant de grands inventeurs qui ont découvert des vérités que le commun des hommes connaissait depuis longtemps.

PORTÉE DE LA PKKUVE GÉOGRAPHiaUE 6)

M. Terracher s'est avancé un peu imprudemment lorsqu'il écrit {B.S.L., XXI, 151) : « L'histoire de tel mot en tel point peut dépendre des indications qu'apporteraient des atlas linguistiques de l'Italie ou de l'Espagne beaucoup plus que des données réelles on supposées du latin vulgaire. »

En vérité les géographes assumeraient une rude tâche s'il leur fallait, avec le seul témoignage de leurs cartes linguistiques, et après avoir fait table rase de tous autres documents, reconstituer même en partie 1' « histoire » lexicologique et sémantique des largues romanes telle simplement qu'on pouvait la connaître vers 1900, à l'aube des temps nouveaux.

Nous ne parlons, ni de la morphologie, ni de la syntaxe, ni de la phonétique, pour ne pas avoir la partie trop belle.

Mais, si l'on veut rester sur le terrain des considérations d'ordre purement géographique, il est certain que la méthode nouvelle est d'un grand secours. Pour interpréter scientifiquement la présence actuelle de lé op dans le sens d' « essaim » sur la case 294 de l'échiquier, nous devons essayer de reconstituer toute la partie qui s est jouée depuis des siècles dans le nord de la Gaule, dans la Gaule tout entière et même dans l'ensemble de la Romauia .

Cette reconstitution de la partie d'échecs est proprement le tait de la géographie ou de la géologie linguistiques.

Et c'est dans cette reconstitution que les modernistes font consister à peu près toute la science linguistique.

Logique avec lui-même, en bon amateur d'échecs, M. Gilliéron ne voit que la partie qui se joue. Il n'a cure ni de l'origine, ni de la nature intrinsèque, ni de l'histoire de chaque pièce considérée à part. Ni le bizarre haian, ni bécrey^ ni gai, ni lé op ne l'arrêtent bien longtemps. S'ils l'arrêtent, c'est dans la mesure où il est nécessaire d'expliquer comment chacun d'entre eux se comporte à l'égard de l'ensemble. Individuellement ils ne l'intéressent pas.

Mu.LARDEÏ. ;

La destinée curieuse de ce mot grec phasianos^ emprunté par le latin, maintenu en gascon sous une forme qui paraît populaire, le laisse indifférent. Quelle est la valeur primitive de l'image contenue dans bégey <C vicarium « coq » ? Est-ce l'écho d'une satire anticléricale, nous reportant à l'inspiration des fabliaux ? Ou bien le « coq » est-il le « vice-roi » du poulailler, ou bien autre chose encore? Dans quel milieu social a pu se développer tout d'abord le sens nouveau ? Le mot est-il savant ou héréditaire ? Tous ces points sont à peine mentionnés.

On nous donne bien une étymologie de op ; et cette étymologie, on la fonde sur la phonétique. Mais, c'est là besogne accessoire aux 5'^eux du géographe, qui met toute son application à débrouiller la généalogie des formes ayant servi à l'expression de telle ou telle idée, mais qui s'occupe fort peu du matériel de la langue. Ce sont les valeurs qui l'intéressent, et il met tout son soin à suivre les migrations de ces valeurs dans l'espace et à reconstituer d'après les vestiges laissés sur le terrain, l'ordre de leur succession dans le temps.

Même Hmitée à cet objet, qui — on le verra dans la suite (chap. v) — est loin de comprendre toute la linguistique, la géographie se suffit à peine à elle-même.

Car enfin, pour en revenir aux exemples allégués dans le chapitre précédent, le principe de la configuration géographique est-il capable, s'il n'est aidé par quelque considération étrangère à la géographie, de prouver à lui tout seul l'ancienneté des aires apem aux quatre coins de la Gaule ? L'aspect fragmentaire et la position excentrique de ces quatre aires (v. fig. 3, p. 45) ne peuvent déceler l'existence d'une ancienne aire cohérente apem, qu'aux yeux du romaniste déjà averti, par la comparaison et par Thistoire, de l'antiquité de cet apem qu'il sait antérieur à toutes les autres formes du mot, romanes ou même latines.

GÉOGRAPHIE LT COMPARATISME 67

Quant à la sporadicité de la forme fosinol dans le domaine landais, choisie comme deuxième exemple (v. fig. 4, p. 46), pourquoi doit-elle au contraire être interprétée comme la marque d'une intrusion récente de cette forme rosinql ? Pourquoi la dispersion des formes est-elle, ici, la preuve d'un emprunt, alors que, là-bas, elle est l'indice d'un état de chose tout différent ? N'est-ce pas en raison de notions extra-géographiques, familières depuis longtemps à tout romaniste ? Bien avant la naissance de la nouvelle méthode, chacun a connu l'existence de rossignol et dans le provençal et dans le français littéraires, et chacun a mesuré par ailleurs l'influence que ces deux langues de civilisation et surtout 1^ dernière ont eue sur les langues communes qui se sont développées dans la France méridionale et aussi sur les parlers locaux de la même région.

Si les connaissances de ce genre, acquises depuis longtemps en dehors de toute géographie linguistique, nous faisaient défaut, pourrions-nous, limitant notre documentation à l'examen exclusif des cartes linguistiques, éviter de confondre, par exemple, le cas de apem avec celui de mouche} En effet mouche se présente dans le sens d' « abeille » en six points différents, situés en bordure du domaine gallo-roman, et la distribution de ces six aires est, géographiquement parlant^ exactement analogue à celle des quatre aires de apem (v. fig. 3, p. 45). Quelle considération nous empêche donc de confondre le fait linguistique de formation secondaire ou tertiaire avec le fait de couche primaire ?

Inversement pourquoi les fosinol modernes épars dans les Landes ne sont-ils pas considérés comme les épaves dissénjinées d'une forme ayant régné dans tout ce territoire et en passe d'être engloutie par la marée montante des formes nouvelles (v. fig. 4, p. 46)?

C'est l'histoire, c'est la comparaison, et non point la géographie qui nous mettent sur la voie de l'interprétation correcte.

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Il s'ensuit que le principe de la configuration géographique, principe très original et très fécond, a cependant besoin, pour donner des résultats sérieux, d'être étayé de notions qui ne sont nullement d'ordre géographique.

La même constatation pourrait aisément être faite à propos du principe de superposition des aires.

La présence de l^abél avec le sens d' « épi » dans le sudouest de la France s'explique, selon M. Gilliéron (Et. géog. 1., 132 suiv.), par la « collision » phonétique de spiiia et de spicum, réduits respectivement à espi(k), espi{a). Pour éviter cette homonymie gênante, les parlers ont adopté un terme nouveau : kahel « épi ».

La réalité de cette collision et la substitution de habel à spicum qui s'ensuit, sont démontrées, entre autres preuves, par la coïncidence géographique de Taire kabel « épi » avec l'aire des substituts de spiiia dans le sens d' « épine » et enfin avec l'aire où est attestée la chute de Vti intervocalique.

Mais, à supposer que la géographie pure permette de distinguer dans ce dernier doniaine les mots qui ont eu primitivement une n intervocalique de ceux qui n'en ont pas eu, il faut convenir que le secours de la lexicographie latine ne lui est pas inutile pour démêler les rapports réciproques des représentants de spicum, de capilitJiim, de spina et des substituts de spina.

La vérité est que la méthode géographique est dans la nécessité constante de s'appuyer sur la méthode historique et comparative. Celle-ci reçoit à son tour de la première une aide précieuse. Loin de s'exclure l'une l'autre, ces deux disciplines se prêtent une assistance mutuelle. Dès 1872, suivant la remarque qu'en fait M. Meillet (cf. Dial. i.-eiirop. 9), Joh. Schmidt, dans ses Verwandtschaftsverhàltnissc der indogermaiiischen Sprachen (Weimar), où est exposée la théorie des ondes, faisait de la géographie linguistique dans la mesure où les misérables moyens dont

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disposait la grammaire comparée d'alors pouvaient le permettre.

Les romanistes mieux armés aujourd'hui doivent combiner les applications des deux méthodes, de même qu'ils doivent, selon les circonstances et l'objet précis de leurs recherches, tantôt expliquer les détails par l'ensemble, tantôt perfectionner la notion de l'ensemble par une connaissance plus précise des faits de détail.

Certains nous présenteraient volontiers ces « vues d'ensemble » comme un flambeau merveilleux, allumé à volonté par la Géographie linguistique, et projetant sur les problèmes de détail, où peinent les obscurs romanistes, une lumière subite.

Ce n'est pas en un jour que se fait la science. La vérité, aussi bien générale que particulière, n'est pas telle qu'elle puisse sortir tout armée de la tête de Jupiter. « Toujours plus près de la vérité », telle est la formule vraiment scientifique d'Herbert Spencer.

La pire folie serait de croire qu'un sentier unique mène par enchantement au temple de la déesse, et surtout qu'on n'atteindra ce temple qu'en évitant de parti pris tout tronçon de voie déjà frayée.

Les erreurs de la Géographie linguistique s'expliquent presque toutes par la présomption qu'elle a eue de vouloir marcher seule dans des chemins jusqu'alors ignorés de tous.

Ainsi dans la discussion qui s'est ouverte entre M. Gilliéron et M. Meyer-Liibke à propos de 1' « aire clavelltts » (^Deutsche Literatur'eituiig, 1914, n. 44-5 ; Path., I, 51), il faut bien reconnaître que la position du romanisme traditionnel est forte.

M. Gilliéron avait soutenu que, dans Taire gallo-romane où -// aboutit à -t, le suffixe -ëllum s'est confondu avec le suffixe -tttutn >> -et.

Sur cette coïncidence géographique repose toute la théo-

70 m. CONVERGENCE DES METHODES

rie de la « dédiminutivisation » des mots gascons en -d, tel clavellum >> kJawel devenu khnu.

M. Meyer-Lûbke s'élève contre la possibilité d'une confusion phonétique cmre -èllum et iltiim en gascon. En effet il y a beau temps que les provençalistes distinguent, dans la France méridionale, les è ouverts et les é fermés, suivant que les voyelles toniques correspondantes sont des è ouverts ou des é fermés en roman commun, c'est-à-dire suivant qu'ils représentent des ë ou des è, î du latin classique.

Cette distinction est fondée d'une part sur le témoignage formel des grammairiens du moyen âge qui ont codifié l'usage du provençal littéraire, et d'autre part sur une étude systématique des rimes qui a été entreprise par les provençalistes du xix^ siècle. Cette distinction a été observée par tous les poètes gascons qui ont écrit en provençal^ Cercamon, Marcabru, Arnaut Guilhem de Marsan... Elle l'a été aussi, sauf exceptions ou cas particuliers, par les poètes postérieurs qui ont écrit en gascon. Elle est cependant niée par M. Gilliéron qui se retranche derrière les notations de son collaborateur.

Ainsi donc l'oreille de M. Edmont tient en échec l'oreille des générations de poètes indigènes !

C'est à juste titre, répondra-t-on, car les troubadours se sont appliqués, dans leurs compositions, à reproduire une langue de civilisation, langue artificielle entre toutes les langues similaires, et qui n'a rien à voir, ou bien peu, avec les patois modernes parlés dans le domaine spécial visé dans l'étude sur clavellus.

Rien n'est plus vrai. Mais la question qui se pose est plus précise : elle consiste à savoir si, en ce qui concerne le fait particulier du timbre de l'f, ouvert ou fermé suivant qu'il représente un è ou un é du latin vulgaire, les parlers gascons vivant à l'heure actuelle n'offrent point en fait un certain parallélisme avec la langue littéraire telle que l'ont

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