SPÉCIALISATION EXCESSIVE
« arbre », yep <C yerb « herbe », bap <C harb « barbe », etc. Sans doute nous ne nions pas la possibilité de régressions et de renversements de ce genre (v. chap. viii), mais on avouera qu'en l'espèce l'explication qu'on nous propose ne brille pas par la simplicité. Il est vrai qu'aux yeux de son inventeur elle tire peut-être son mérite de sa complication même.
Mais, si le maître de la géographie linguistique, chez lequel on a loué avec raison (p. 55) le souci d'expliquer les détails par l'ensemble, néglige justement l'ensemble dans plusieurs de ses explications de détail, quel n'est pas l'abus commis dans ce sens par certains autres dialectologues qui ont limité leurs recherches à une portion infime du domaine gallo-roman ?
La myopie est un accident ordinaire pour qui travaille au microscope.
Dans les Vosges méridionales, M. O. Bloch relève (p. 122, cf. Lex., 106), les représentants locaux de lat. plus, savoir pu, pus. Il pense que « 17 s'est amuï, comme en français populaire, sans doute sans passer par *pyu ». L'intermédiaire *pyu n'est en effet aucunement vraisemblable. Mais n'était-il pas indispensable de rappeler que les formes sans / sont attestées non seulement dans de nombreux dialectes gallo-romans, dès le moyen âge, par exemple dans le domaine provençal et notamment en provençal littéraire, concurremment avec plus, mais qu'elles apparaissent aussi dans des textes génois du xiii' siècle. Rime genovesi, III, 57 (Monaci, Crest., 448), pu, dans le Frioul, pui, pi. Ces formes sans / sont normales en catalan, pu, en vieux portugais/?«;. L'r de logoud.^m^, de laquelle il y a aussi des exemples douteux en vieux provençal (v. Levy, Stip^ fVôrt., s. v°) et des exemples sûrs en provençal moderne, dauph. prus (v. Mistral, v" plus), tend à prouver que le mot plus a subi une dissimilation de VI sans doute sous l'influence d'un article précédent lo plus.
96 IV. DIALFXtOLOGtE KT LINGtJISTlaUK
Cette dissimilation consonantique a pu se produire, il est vrai, d'une manière indépendante dans chaque domaine particulier, bien que la chose soit peu vraisemblable pour la plupart des formes pus qui viennent d'être alléguées. A coup sûr le pu de l'ancien génois doit être rapporté à une époque bien ancienne. Car, s'il est vrai, comme tout le laisse supposer, que pu s'explique par une dissimilation de /, il suppose un groupe pi non altéré en p\. Or l'altération de pi en ^v remonte très haut en génois, comme dans le reste de l'Italie. On lit déjà çhu = plus dans le ms. M, au vers 15 du fameux Descorî de Raimbaud de Vaqueiras, dans la strophe génoise, et chu au vers 25 de la tenson avec la dame génoise. Ces formes concordent merveilleusement bien avec le c'iï du génois moderne (Bertoni, Ital. diah, 96).
Très anciennes ailleurs, les formes sans / ne le sont-elles pas en lorrain ? De toute façon le problème méritait d'être soulevé ainsi que la question de savoir quelle est la nature exacte de la solidarité que l'on constate ici entre la Lorraine et les autres pays romans.
D'une manière analogue la forme hfir-û\ « courroie », notée par le même dialectologue chez un sujet de Maxonchamp et chez un autre de Saint-Amé (Vosges), peut être rapprochée avec intérêt de la forme knhixè qui recouvre une portion de la Gascogne occidentale (.-/ L. 337 ; Pet. atl. 179).
Le hifm'c gascon est vraisemblablement un emprunt ancien au français. Il remonte à une époque où -oi- du fr. courroie se prononçait -ôy-, sinon dans le français littéraire proprement dit, du moins dans le français local qui a véhiculé le mot jusqu'au gascon. Cette étape -ôy- a d'ailleurs existé même en français littéraire, comme on en a la preuve au moins théorique (v. chap. x). Le parler gascon emprunteur a traité Vô fermé comme les propres ô fermés de son fonds indigène. Ce rapprochement renforce l'explica-
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tion de M. O. Bloch (Vo., 113), qui interprète Vîù vosgien de kurny et mots analogues comme le produit de l'évolution d'un 6 ancien : vuy <C voie <C vlam. Les Vosges ont possédé ây avec â fermé, tout comme le français local, importateur de kurniyé en Gasgogne. Aux deux extrémités du domaine gallo-roman l'évolution est comparable.
L'/ de vosg. €evirô « chevron » s'explique-t-il par un traitement vosgien de è entre consonne et r : biverprôt « bergeronnette », ainsi que le propose dubitativement M. Bloch {Vo., 115) ? Nous ne le pensons pas. Le catalan connaît cahirô, comme le vieux béarnais cabiroo, le gascon et le languedocien cabiroun, etc. Ces formes semblent dues à une métathèse de cahrion, lequel est attesté parLevy, Altprov. Siip. IV., Mistral, etc. Cette métathèse s'est opérée, à une époque vraisemblablement très ancienne, suivant le processus exposé dans le chapitre x de ce livre à propos de la syllabation : kabryn '^kabirii. Et cette ancienneté même expliquerait la présence de formes en -bir-, -vir- dans différentes parties de la Gaule. Le portugais caibros "^d-ût éloquemment en faveur de la base *cqpreiini, proposée par M. Meyer-Lûbke {Rom. Et., W., 1650), et qui peut être considérée comme le résultat d'une reformation d'après capreolum. La carte 184 « chevreuil » de V Atlas linguistique des Vosges méridionales offre des aires eeveryce, contiguës à des aires ^evirœ. Dans les premières, le groupe lourd -bry-, initial de syllabe (v. chap. x) dans la forme primitive kabryu, a été allégé par l'anaptyx de l'r, d'où -very-. Dans les secondes, il y a eu métathèse en même temps que vocalisation de la semi-voyelle, comme dans €evirô et cabiroun. La configuration géographique des aires, où -vir- est, dans les Vosges méridionales, solidaire de -very-, vient à l'appui de notre explication. Nous pouvons dire que -vir- et -very- sont tous deux des améliorations à un -vry- phonologiquement défectueux : et c'est ce qui explique l'évolution de ^^tw >- eevirô.
MiLLARDET. -
Si le romaniste doit éviter de rester confiné dans un petit domaine, sil a l'obligation de faire intervenir la comparaison du plus grand nombre de parlers populaires possible, il n'est pas dispensé non plus de tenir compte des langues de civilisation apparentées. L'explication d'un fait dialectal est souvent fournie par une langue littéraire qui peut être géographiquement assez éloignée.
Vers la partie nord-ouest du domaine qu'il a exploré dans les Vosges méridionales, aux points 11, 13-4, lé, M. Bloch signale (p. 114) un traitement aberrant de œ devenu ô dans les trois mots oçi <C exire, oçifyœ « printemps », oç « porte » < ostiuin.
Remarquons d'abord que ces trois mots et ces trois prétendus cas aberrants du traitement de œ, n'en font qu'un. Il est aisé de voir, — et M. Bloch n'y manque pas, — qu'il a existé un rapport analogique entre ces trois mots. En effet, oçifyœ « printemps » correspond, selon la belle étymologie proposée par M. Bloch lui-même, à quelque chose comme lat. exire foris. Pour M. Bloch, le traitement aberrant serait amené par la rivalité d'd et d'^ en syllabe protonique dans les formes à'exire \ le substantif « porte » aurait donc subi l'influence du verbe « sortir ».
N'est-ce point l'inverse qui s'est produit ? L'italien, où la rivalité de ô et û? en syllabe protonique n'entre pas en ligne de compte, possède néanmoins nscire. En vosgien méridional, la forme ôc « porte » peut remonter phonétiquement à ôstiiim : cf. non seulement fyô <iflôrein, myô<i tneliôrcni, dans la région limitrophe 17-22, qui montrent un passage de il issu de ô latin à ô (cf. Fo., p. 112), mais encore et surtout -y6<C. -iôriuin : dèvœdyô « dévidoir » à Saint-Etienne -15, c'est-à-dire dans un village qui touche l'aire 13-4 et lé, où M. Bloch a constaté le traitement aberrant de œ >ô.
Notre interprétation a contre elle, il est vrai, le fait que ûstiuni, et non ôstium, semble s'être généralisé dans les