PATOIS ET LANGUES LITTÉRAIRES
langues romanes. Or. ùslium offrirait normalem'ent un il dans la région considérée : cf. carte 769 « trou » pètil, piuètû <i pertûsiiini. Mais le maintien de ôstinm sur une partie du domaine est une hypothèse qui ne peut être rejetée sans examen (cf. les doubles formes dont il y a tant d'exemples en roman commun : januarinm : jetiuariuni, camba : gamba, camiabem : cannapuiu, etc.).
De toute manière, et quoi qu'il faille penser du détail de l'évolution phonétique, le rapprochement de l'italien et du lorrain s'imposait. Il atteste l'imminence et sans doute l'antiquité de la contamination de exire et de osiium.
De même, la forme réduite du pronom personnel pluriel de la première personne, qui est ô <C vos dans les Vosges méridionales, et qui est u dans la région ardennaise (Bruneau, Phon., 386) semble bien historiquement indépendante de la forme espagnole os, qui est à peu près inconnue à l'époque ancienne (v. Gessner^ Zeit.i XVII, 3) et ne se généralise que vers la fin du xV siècle. Mais les exemples de os que Tobler a signalés en vieux français peuvent laisser supposer qu'il a existé un lien entre les formes sans vattestées aux deux extrémités de la Roinania. Ils jetteront en tout cas quelque lumière sur la chronologie des formes sans V dans les patois lorrains actuels.
Quant à M. Gilliéron, il n'a tenu aucun compte dans son étude sur épi et épine, des formes masculines romanes représentant le latin spinum. Ces formes ont existé de tout temps en regard de spïnaui : esp. espino, vfr. espin, prov. espm, it. spino, roum. spin, quel que soit le sens précis qu'elles aient revêtu dans chaque domaine. S'il avait pris en considération l'existence de ce spînum, il aurait peut-être évité de supposer une contamination de spiua par spîcuin (Et. géog. ling., p. 132) pour expliquer le genre du mot dans la région gasconne en même temps que la prétendue adjonction d'un -k qui n'a jamais existé (v. p. 39).
En raison surtout de la communauté d'origine, tout se
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tient dans le domaine roman, à un tel point que l'explication d'un fait isolé en apparence dans un parler particulier, est liée fréquemment à la notion d'autres faits plus ou moins analogues, observables dans d'autres parlers appartenant parfois à des régions tout à fait différentes. Et, comme nos connaissances sont encore très bornées en matière de dialectologie néo-latine, surtout en ce qui concerne les pays étrangers à la Gaule romane, on conçoit que les langues littéraires, dont les faits sont plus accessibles que ceux des patois, et sont mieux établis de longue date, peuvent suppléer dans une certaine mesure à notre documentation dialectale actuellement insuffisante.
En effet, les langues littéraires néo-latines ne sont en principe que des parlers vulgaires ayant existé dans une région politiquement, économiquement ou intellectuellement privilégiée, et érigés au rang de langues de civilisation d'usage général sous la poussée de tendances unificatrices. Ainsi s'expliquent les rapports que l'on découvre entre tel patois et tel idiome littéraire, alors que l'un est géographiquement plus ou moins éloigné de l'autre.
Quant à la langue de civilisation au contact de laquelle un patois déterminé est exposé d'une manière constante, de quelle importance ne doit-elle pas être dans tout ordre de recherches concernant ce patois ? Outre qu'elle est presque toujours, de par ses origines premières, plus proche que toute autre du patois en question, elle exerce sur le développement de tous les parlers auxquels elle se superpose une action permanente, d'autant plus efficace que ces parlers sont plus semblables à elle-même.
Ce rôle des langues littéraires a été souligné fort justement par M. Gilliéron (^Faillite, 67). Le français lui apparaît comme le « tuteur » des patois de la Gaule romane, un tuteur « qui a charge d'âmes », et qui ne marchande pas son appui à ses pupilles en détresse.
Cette influence constante de la langue littéraire sur les
INFLUENCE DES LANGUES LITTERAIRES SUR LES PATOIS lOI
patois se manifeste de cent façons différentes. C'est la langue officielle qui comble les vides des vocabulaires besogneux (Mistral, Trésor : permutacioun, loitngitudo, etc.), qui répare les systèmes morphologiques détraqués (angoum. pf. pu. de « pouvoir », au lieu de pœyi, sii, au lieu de sayi, bu au lieu de beyi), prête la forte armature de sa syntaxe à la phrase souvent inconsistante et floue du patois (berrich. c'est un gars qui ne se plaint ni ne s'écoute au lieu de cte gars, V se plaint pas, y s'acoute pas\ etc.
Sans l'intervention de cette gendarmerie centrale — protectrice dangereuse pour la libre vie individuelle de chacun, mais protectrice tout de même — l'anarchie minerait irréparablement la racaille turbulente et aveugle des patois. Imprévoyante, toujours à court d'avances, cette tourbe miséreuse se dispute sans vergogne les allocations de toute nature que déversent les guichets officiels : terminologie savante ou prétendue telle, suffixes, bouts de phrases, prononciations même soi-disant distinguées, tout lui est bon dans sa course vers une vie plus reluisante.
Ainsi pétri de la même pâte que les autres idiomes romans, rempli d'éléments littéraires de toutes sortes, chaque patois doit être étudié en fonction du tout dont il fait partie. Dans ce sens on peut dire à juste titre qu'en matière de dialectologie, « l'ensemble explique le détail ». De sorte que nous retournerions volontiers la proposition de M. Gilliéron (Faillite, 95) : « En observant le français littéraire isolément de ses congénères populaires, on se prive de la clarté solaire et pn se contente de la clarté lunaire. » Disons plutôt que la lumière combinée de tous les astres du ciel, la connaissance de tous les idiomes romans, ne seraient pas de trop pour éclairer certains dessous ténébreux de la dialectologie.
S'il est donc bien établi que, sans le secours des langues
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littéraires, tout reste obscur dans l'étude des patois, et que, pour étudier les parlcrs populaires d'une région déterminée du domaine roman, il est nécessaire d'instituer une comparaison aussi étendue que possible avec les autres patois du domaine et avec les idiomes de civilisation, si l'on admet en un mot que la dialectologie a de toute façon besoin de la linguistique, on peut se demander maintenant quel est l'intérêt de cette étude des patois considérée en elle-même, et jusqu'à quel point se justifie l'engouement actuel pour les recherches dialectologiques.
Quand on veut étudier les mouvements spontanés du langage, l'observation des patois s'impose. Elle s'impose parce que les parlers populaires, n'étant pas des langues écrites, se développent sinon librement, du moins sans subir la pression d'une puissante tradition grammaticale.
Le code du patois est flottant dans les consciences. Il n'a pas force de loi comme un texte écrit.
Le linguiste qui s'attache à reconstituer le procès des évolutions du langage dans le temps et dans l'espace, a l'occasion, lorsqu'il observe les patois, de saisir en quelque sorte sur le vif certaines phases, parfois les plus fuyantes, de ces évolutions. Les patois sont les espèces rustiques dont sont sorties les langues littéraires, plantes cultivées.
Ce n'est pas dans les jardins qu'on étudie la flore d'un pays.
Dans le vaste champ de la linguistique romane, les patois fournissent les éléments d'une herborisation instructive. La biologie du langage est sous la dépendance étroite de la dialectologie.
Pour s'en convaincre, on peut comparer le chapitre que les grammaires de Diez et de M. Meyer-Lûbke consacrent au traitement phonétique de ë, ô du latin classique. Pour Diez (I, p. 140, 149 suiv. de la traduction française de Brachet et G. Paris, 1874), la diphtongaison de <? et de d est de règle dans l'ensemble du domaine roman. Le por-