‹ Linguistique et dialectologie romanes problèmes et méthodesChapitre 39 sur 149 · UTILITE DE LA DIALECTOLOGIE IO · texte numérisé non relu

UTILITE DE LA DIALECTOLOGIE IO

La cause profonde de l'altération est pourtant la même aux deux endroits : c'est la force assimilatrice du la et l'influence fermante et vélarisante de la nasale (cf. angl. norm. graunt, gront, Fraunce, etc. ; v. prov. pân, màn avec â vélaire; lim. mod., rouerg. mod., po < panem, lono •< lanam, etc.) Elles s'exercent, la première dans un sens progressif, la deuxième dans un sens régressif.

De l'exemple de cette évolution saisie en quelque sorte sur le vif, et dont la réalité est aussi minutieusement contrôlée qu'il est possible en linguistique diachronique (op. cit., 81), il résulte qu'une seule et même transformation, conditionnée par les mêmes contmgences d'ordre linguistique, peut se reproduire à des dates différentes et en des points différents d'un domaine dialectal relativement homogène. L'évolution est en quelque sorte en puissance dans la région tout entière : elle se propage par foyers successifs qui peuvent s'éteindre, couver sourdement, se rallumer, jusqu'au jour où l'innovation victorieuse, devenue consciente et réfléchie chez les sujets parlants, finit par s'installer solidement dans un secteur défini (jF).

Vraisemblablement les conditions de la production des diphtongues no et ie dans l'ensemble du domaine roman sont, mutaîis mutandis, assez comparables. La force qui agit pour amener la diphtongaison de ô et de d est partout la même : c'est la force différenciatrice. Elle tend à séparer la voyelle en deux éléments dont le second met en relief, par opposition au premier, le caractère ouvert de la voyelle, d'où no, ie. Suivant les lieux et les temps, cette force a été mise en échec par la force assimilatrice et avant tout par la tendance à la conservation de la tradition. Entre ces forces opposées il y a eu lutte, avec des alternatives de succès divers. De là, viennent les variations de date dans la diphtongaison ; de là, les solutions de continuité dans la géographie du phénomène ; de là enfin, la diversité relative des conditions dans lesquelles il intervient. La cristallisation

s'est produite avant que l'innovation ait submergé le territoire roman dans son ensemble (/^.)-

L'étude des patois poussée dans le plus minutieux détail, mais non confinée dans un étroit domaine — ce qui est bien différent — , offre donc un double intérêt. D'une part elle rend possible une explication rationnelle des faits patois eux-mêmes. D'autre part elle éclaire, soit directement soit par voie de comparaison, l'histoire des langues littéraires. « L'évolution du latin dans les divers villages du domaine roman, écrit M. Meillet ÇLing. gén., 306), offre assurément le plus bel ensemble à qui veut étudier comment les langues se développent au cours du temps. »

S'ensuit-il que la dialectologie soit la seule branche de la science digne d'occuper l'attention des romanistes ?

Nous avons déjà montré que l'examen des langues littéraires est indispensable pour qui veut interpréter les faits dialectaux. Mais il faut aller plus loin.

Par leur importance politique et sociale comme instruments de civilisation, par leur valeur esthétique, par leur nature même et leur constitution protonde, les langues littéraires doivent être considérées, même si on les étudie d'un point de vue purement linguistique, comme ayant beaucoup plus d'importance que les patois.

« Vous n'allez pas pourtant passer votre vie à vous occuper de patois ! » disait, il y a environ quarante ans, feu W. Foerster à ses élèves d'Outre-Rhin. Et il faut voir comme M. Gilliéron, qui nous rapporte cette boutade (^Abeille, 199), la relève vertement! Selon le maître de la dialectologie gallo-romane, la connaissance de ce qui se passe dans les « langues stagnantes », — entendez dans les idiomes littéraires — , n'est guère de nature à faire avancer l'étude des questions qui « constituent au fond la somme delà linguistique » {ib. in fine).

L'auteur de la Faillite de Fétymologie phonétique (v. p. 7)

LANGUES LttTéKÀIkES ET (( ftloLOGlÉ » tO^

s'est pourtant risqué à faire une escapade dans le domaine du français littéraire, où il a pénétré un jour par maraude en sautant le mur de l'enclos. Jusqu'à quel point les dégâts commis par le visiteur ont-ils été importants et le bouleversement durable ? L'escalade s'est-elle passée sans dommages pour son auteur ? C'est ce qui sera examiné en son temps (v. chap. xii). Mais dès maintenant il importe de relever le qualificatif de « langues stagnantes », qui est un peu précipitamment décerné à tout ce qui n'est pas « parler vulgaire » ou patois.

Car, si l'on invoque la notion de vie du langage, comme c'est la mode chez ceux qui sont férus de « biologie linguistique », — alors qu'ils ignorent souvent ce qu'est vraiment la biologie linguistique — ce n'est pas surtout à propos des patois, mais bien plutôt des langues littéraires qu'il convient de l'invoquer. Les progrès mêmes que font les langues littéraires au détriment des patois indiquent assez leur vitalité supérieure. Le plus vigoureux de deux lutteurs serait-il donc celui qui a constamment le dessous ? N'oublions point que la langue littéraire n'est pas uniquement écrite, mais qu'elle est au moins autant orale. Sous forme de français, d'espagnol ou d'italien, — commun, régional ou local, — elle vole chaque jour sur toutes les lèvres d'un peuple. Ces prétendues langues « stagnantes » sont bien vivantes, puisqu'elles combattent et puisqu'elles vainquent.

Pourquoi mesurer la vitalité d'un idiome au nombre des innovations d'ordre linguistique qui l'affectent ? A ce compte le plus humble, le plus débile des patois aurait plus de force vitale que les langues les plus répandues, les plus saines et les mieux équilibrées.

Celles-ci, pour être littéraires, n'en subissent pas moins certaines innovations ; tel le. français qui, à une époque relativement moderne, a fixé sa prononciation de -oi- représentant un é fermé latin : i° wé ^ è, 2° ivê ^ wa: tel

ilO IV. ÛIALËCTOLOGIH KT LINGUISTIQUE

encore le castillan, dont les ^ ç initiaux, les/, s, ^, ç intervocaliques ont subi de profondes modifications dans la prononciation des xvi-xvii* siècles, période la plus brillante de la littérature espagnole.

De tels exemples montrent que, dans les langues littéraires, les innovations ne sont pas nécessairement « connues sous forme achevée et fixée », comme le prétend indûment M. Terracher (Aires, 222). La transformation de 17 mouillée française est un phénomène qui s'est accompli en entier durant la période Httéraire de la vie du français (1650-1789). Et un fait analogue, qui a un point de départ dialectal dans l'Italie du Nord, est peut-être à la veille de se produire en italien littéraire, si du moins l'élite italienne suit l'exemple des classes populaires vivant à Rome. De même, en espagnol, le yeismo andalou, répandu aussi en hispano-américain (T. Navarro Tomâs, in Hispania, IV, 164) finira peut-être par s'implanter dans la prononciation correcte {cahayo pour caballo), comme le seseo (Jdaser pour hacer), pourrait bien le faire de son côté, et cela malgré les observations des puristes. Tout ce qu'on peut dire, c'est donc que, dans une langue littéraire, les innovations sont simplement moins nombreuses — • du moins si l'on fait abstraction du lexique — et moins précipitées, ce qui donne aux idiomes de ce genre une cohésion, gage d'un rayonnement inconnu aux patois, et à coup sûr ne leur enlève rien de leur vitalité.

Ce sont précisément la confusion, l'instabilité de leur système linguistique et l'étroitesse du champ social où ils se meuvent, qui causent la mort des patois. Nombre d'entre eux, ceux en particulier qui sont le plus exposés aux assauts d'une langue commune envahissante, ne sont que des moyens informes d'expression, tant les divergences individuelles y sont nombreuses.

Ils ne peuvent servir qu'à la communication de rudiments de pensée entre de minuscules groupes sociaux d'un intellect le plus souvent borné.

INTERET SUPÉRIEUR DES LANGUES LITTÉRAIRES I î î

Tel est le jour sous lequel nous apparaissent plusieurs des parlers populaires de l'Angoumois, celui du village des Blancheteaux par exemple, que M. Terracher a étudié en entrant dans le détail des habitudes particulières aux quarante-six individus dont se compose la population de ce village (^Aires^ 146-éi). La désagrégation du système morphologique en usage dans ce hameau ou plutôt l'interpénétration de systèmes morphologiques différents, venus de divers points géographiques, y est telle qu'il n'y a pour ainsi dire, aux Blancheteaux, aucune trace d'une norme linguistique au moins en ce qui concerne la déclinaison et la conjugaison. Le patois est à la veille de perdre toute forme organique, comme il arrive à un cadavre en décomposition.

Ailleurs, par exemple dans le cas du slavo-italien et de l'italo-slave, décrits par M. Schuchardt, nous avons affaire à des parlers de populations inférieures. Ces parlers sont destinés à disparaître à échéance plus ou moins brève, résorbés dans les langues littéraires ambiantes, comme les porteurs de ces parlers sont condamnés eux-mêmes à être évincés par des voisins plus avancés en civilisation.

Presque partout enfin, les sujets parlants sont enclins à se rallier dès la première occasion à la langue de civilisation que les diverses circonstances économiques et politiques introduisent dans leur entourage et qui le plus souvent écrase le patois de son prestige. Dans toute la France actuelle, les personnes, pour lesquelles le patois est véritablement la langue usuelle, deviennent tous les jours plus rares. En bien des points, comme l'a remarqué M. Bruneau pour les Ardennes (Litn., 148), le patois, là où il est parlé, est réduit au rôle d'idiome secondaire.

C'est pourquoi, sans méconnaître l'intérêt scientifique qu'offre Tétude des patois en voie de disparition, — et cet intérêt n'est pas minime, comme il ressort de ce qui a été exposé dans toute la première partie de ce chapitre —,

ÎÎ2 IV. DlALËCIOl.OGlE Et Lli<GtJIStlQ.UE

nous engagerons les chercheurs à ne pas perdre de vue l'importance Hnguistique des idioiTies de civilisation. Il est temps que les romanistes modèrent leurs assiduités auprès des comparses et retrouvent leur empressement de jadis pour les premiers rôles, si du moins ils pensent qu'il est légitime de mesurer l'intérêt d'une langue à sa diffusion comme instrument de communication.

Fortes de leur prééminence sociale, moins altérées que les patois par les flottements individuels et les compromissions journalières qui affectent les langages plus ou moins honteux d'eux-mêmes, les langues littéraires offrent aux investigations des linguistes un champ d'autant plus attrayant et d'autant plus vaste qu'elles ont laissé dans le piissé des monuments écrits plus nombreux.

On a dit qu'un idiome existe — ou a existé — en dehors des sujets parlants qui le pratiquent ; qu'il peut être considéré comme ayant une réalité à la fois sociale et linguistique, parce qu'il constitue — ou a constitué — un système de communication entre les membres d'un groupe social (Meillet, Liiig., i6). Par conséquent l'existence d'une langue littéraire, où le système, organisme vigoureux, est maintenu plus ou moins fidèlement par une tradition ancienne acceptée tacitement par un peuple entier et parfois d'une manière formelle par une Académie officielle, doit être regardée comme étant d'un ordre supérieur à celle d'un simple patois, système restreint, imparfait et avarié. Qui des deux est plus digne d'être pris en considération ?

Si l'objet de la linguistique est de déterminer la nature profonde et le procès exact de la tradition entre une forme ancienne et une forme postérieure d'un idiome donné, les phases depuis longtemps périmées, ne risquent-elles pas d'apparaître, dans une langue ayant son histoire, avec plus d'évidence, que dans un patois, dont l'évolution intrinsèque — si tant est qu'elle ait été véritablement intrin-

Page 1