L AFFINEMENT DES LANGUES LITTÉRAIRES II
sèque — a été bouleversée à différentes reprises par des influences extérieures ?
Comme le dit fort justement M. Gilliéron, revenu de sa crise de mauvaise humeur contre les « langues stagnantes )), le français littéraire est « le musée national » de la langue (^Abeille, io8). L'auteur de la Faillite a reconnu l'intérêt d'une visite dans ce musée, dont il signale avec malice les pièces historiques dépareillées. Heureusement nous pouvons y admirer aussi des séries complètes, dont la collection imposante, instructive pour notre esprit, repose en même temps notre vue des difformités dialectales.
Même pour qui veut se cantonner uniquement dans les questions de linguistique, la connaissance des lois qui régissent la formation et le développement des langues littéraires est un sujet captivant.
L'affinement d'une langue de civilisation est un phénomène qui s'est produit, avec plus ou moins de lenteur, à différents moments de l'histoire. Les moyens employés par les peuples d'une culture supérieure pour réaliser cet atfinement ne relèvent pas uniquement de l'art, c'est-àdire d'un choix libre opéré plus ou moins consciemment par les individus ou même par les collectivités. Ils sont susceptibles d'être réduits en formules rigoureuses par l'analyse scientifique. La matière que les générations ont peu à peu dégrossie et polie a varié suivant les temps et les lieux. Ces variations peuvent être étudiées systématiquement. Et les procédés qui ont été employés, qui sont employés tous les jours, consciemment ou non, par la foule anonyme, par les orateurs^ les déclamateurs, les poètes, les causeurs ou les écrivains, pour épurer la langue, la varier, la nuancer, lui communiquer la douceur, l'énergie, la sonorité, et toutes les autres qualités supérieures, peuvent et doivent être objet de science.
M. Maurice Grammont, à qui cette idée de l'affinement
MiLLARDET. b
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des langues est chère, et qui est un des premiers à en avoir vu le côté philosophique, en même temps qu'il l'exposait selon une méthode scientifique (voir en particulier Le vers français, ses moyens d'expression, son harmonie, 1904 et 19 13) a montré que, contrairement à l'opinion le plus communément répandue, ce n'est pas seulement dans leur lexique ou dans leur syntaxe que les langues cultivées font des progrès (cf. VEsthétiqiic comme science de l'expression cl Linguistique générale de M. Benedetto Croce, 1904; M. de Montoliu, El llenguatge com a [et estèlic i com a fél làgic, Bibl. filol. de Inst. lleng. cat., XIII, 1921, 124-48), mais qu'elles se sont aussi perfectionnées dans leur structure phonique. « Les langues, écrit M. Grammont ÇRev. /. rom., LX, 438) sont, comme toutes les institutions humaines, plus ou moins perfectionnées, plus ou moins civilisées... La parole est un travail extrêmement difficile et délicat. A mesure qu'une langue s'afHne, elle se débarrasse de ce qu'elle pouvait posséder de rude ou de violent, elle remplace les eurts par des nuances, les saccades par des ondulations, et devient plus riche avec moins de dépense. Une langue qui gaspille du souffle à des aspirations, des efforts à des exclamations, dernier reste du cri animal, est à un degré de civilisation inférieur. Le français qui est sans aucune espèce de contestation possible la plus affinée de t(?utes les langues du monde, ne connait pas d'aspirations et n'a pas non plus d'exclamations... Le français n'avait pas érité d'aspirations du latin, qui les avait perdues dès le siècle d'Auguste ; quand il s'est mis à en articuler sous l'influence des invasions germaniques, il a subi un recul. Il s'en est débarrassé assez vite. L'espagnol et le gascon, qui n'en avaient pas érité non plus, en ont refait par évolution des/; mais le gascon qui les garde encore est à un degré de civiUsation bien moins avancé que l'espagnol qui les a depuis longtemps évincées. »
Voilà sans doute une des raisons pour lesquelles la pro-
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nonciation de certains acteurs andalous^ qui aspirent aujour^ d'hui r^ finale, devant consonne ou à la pause, conformément à la phonétique de leur province d'origine, choque désagréablement les oreilles des spectateurs habitués au phonétisme castillan. Voilà pourquoi encore 17; aspirée par laquelle le peuple et la petite bourgeoisie de Toscane remplacent les k initiaux en position syntaxique intervocalique, qnesta \\asa \wstà troppo, ne risque pas de devenir la prononciation correcte dans une langue phoniquement aussi polie et délicate que l'italien.
Il serait facile d'alléguer, à l'appui des vues particulièrement intéressantes de M. Grammont, et en dehors des cas d'élimination des aspirées, une foule de faits qui attestent dans différents idiomes cultivés une élaboration lente mais judicieuse conduisant à l'eurythmie et à l'harmonie. Mais nous devons nous borner.
Peu à peu les langues littéraires se sont adaptées à des fins différentes suivant les besoins particuliers en vue desquels chacune a été constituée.
Tantôt la langue est une œuvre presque complètement artificielle créée pour exprimer le plus pur d'une doctrine adoptée par une élite géographiquement dispersée. Le provençal classique n'est pas à proprement parler la langue d'un groupe politiquement distinct. Langue de civilisation essentiellement poétique, elle a servi de véhicule aux conceptions raffinées de la courtoisie en honneur parmi la noblesse du moyen âge dans toute l'Europe méridionale. De là son usage international. Faite .avant tout pour être lue, déclamée et chantée, beaucoup plus que pour être parlée, elle devait, dès qu'elle eut quitté les serres chaudes des cours féodales pour être transplantée en pleins champs, ne pas tarder à s'étioler et à mourir.
Avec cette langue d'une préciosité extrême, qui ne redoute pas et qui même recherche l'obscurité, qui se plaît aux cadences rares et aux rythmes complexes, le français du
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moyen âge est en complet contraste. Plus mâle, plus énergique, plus clair déjà, notre idiome national s'est, dès le XI' siècle, engagé dans la voie qu'il mettra plusieurs siècles à parcourir. Elle l'a conduit à cette perfection de politesse et de clarté, à cette pénétration d'analyse qui font du français du xviii' siècle la langue idéale de la philosophie, de la discussion à la fois vive, légère et profonde. Les mots, les formes grammaticales, les tours de syntaxe surtout ont été passés à un crible sévère par les grammairiens des xvii^ xviii' siècles, dont l'œuvre, non dépourvue d'étroitesse, a eu néanmoins les plus heureuses conséquences.
A la concision, à l'ordre et à la netteté de la phrase française toujours leste et dégagée, quand on la considère à cette époque qui est un des plus beaux moments de son existence, s'opposent le nombre et la plénitude, la munificence et la rudesse expressive, Tampleur redondante, la truculente emphase de la période espagnole, la douce mélodie, les sonorités voluptueuses et chantantes, en même temps que l'câpreté injurieuse ou les mignardises et les superlatives cérémonies de la poésie et de *la prose italiennes.
Chaque langue dans son domaine particulier a développé des qualités spéciales dont les unes intéressent la nature des sons, les autres la construction des phrases, le choix des mots, divers perfectionnenients encore. Faire le départ entre ces multiples éléments, suivre historiquement dans les textes et dans la réalité vivante les progrès et les reculs de chacun d'eux, déterminer les valeurs expressives des rythmes et des sons, des images, des signes de tout ordre, faire l'analyse et en quelque sorte le dosage rigoureux des différents procédés auxquels ont recours les langues cultivées, voilà une tâche qui est elle aussi du ressort de la linguistique et dont les études à la fois fines, objectives et réalistes que M. Grammont a consacrées à l'harmonie du vers français, au rythme et au nombre de la prose fran-