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MÉPRIS POUR LA PHONETIQUE II

pas en même temps le jeu des centres nerveux qui les commandent, car il n'y a pas de fait linguistique, de quelque domaine qu'il relève, qui ne suppose une activité psychique (Meillet, Ling., 6). La question est de savoir ensuite si l'idée exprimée par le mot est seule digne d'une observation et d'une interprétation scientifiques, ou bien si les transformations de la matière même du langage, indépendamment de la pensée qu'elle véhicule, sont capables d''être réduites en systèmes, de faire par conséquent l'objet d'une étude intéressant l'esprit humain.

Dire que l'état phonétique d'une langue « n'est qu'un vêtement continuellement rapiécé et rafistolé au cours des âges et auquel il ne reste souvent de son état primitif qu'une misérable pièce » {Faillite, 95), laisser entendre que l'examen de ce vêtement est sans intérêt pour le linguiste, que seule la pensée qu'il recouvre mérite vraiment d'être étudiée, c'est méconnaître l'objet véritable de la science du langage.

La linguistique ne s'attache à connaître ni la pensée prise en elle-même, ni les modes de la pensée; la linguistique n'est pas la psychologie ; elle n'est pas la logique. Certaine école à l'heure actuelle oubUe trop facilement cette vérité (v. chap. XI v). La linguistique est essentiellement la science des mots, des phrases, de tout le matériel concret du langage considéré dans ses rapports avec la pensée à exprimer. A chacun son métier : aux métaphysiciens la spéculation sur les idées pures ; aux linguistes l'étude des langues. Que dirait-on d'un tailleur qui, négligeant les vêtements de ses pratiques, réserverait tous ses soins à leur corps et à leur âme ?

C'est apparemment au nom du principe de la supériorité de la pensée sur la matière que les disciples de la foi nouvelle se font les annonciateurs d'une ère de progrès : désormais, écrivent-ils, « la phonétique brutale fait à la psychologie souple et complexe une place de plus en plus

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importante » (Terracher, Bull. Soc. L., XXI, 241). Aux « lois aveugles régissant les sons » on prétend substituer « des lois valant pour des ensembles de mots sémantiquement et socialement groupés » (Terracher, Aires, 39).

Cette opposition entre les mots et les sons découle des mêmes préoccupations spiritualistes, oserais-je dire, qui font perdre de vue à nos enthousiastes réformateurs les réalités tangibles. Sans les sons, que seraient les mots, et de quelle existence précaire vivraient-ils ? Le linguiste, s'il veut éviter de rester suspendu dans le vide, comme Socrate dans sa nacelle aristophanesque, et de spéculer à perte de vue sur les concepts, au lieu de se rendre compte des faits concrets du langage, sera bien obligé de connaître ces sons dont se composent les mots aussi « sémantiquement et socialement groupés » qu'ils puissent être !

Et, lorsqu'il aura constaté que du sort des dits sons, des altérations qui les affectent au cours de leur transmission, dans le temps et dans l'espace, de leur disparition, de leur maintien, dépend tout l'appareil de la langue, il sera bien réduit, — si du moins il veut faire œuvre de science véritable et remonter aux causes des phénomènes — à étudier dans le détail les conditions du maintien, de la perte et des transformations des sons. Comme nous-même, il aboutira nécessairement à cette conclusion, qui irritera peut-être certains sectateurs de la discipline nouvelle, c'est que la phonétique est la base fondamentale sur laquelle repose tout l'édifice d'une langue, que l'étude des conditions dans lesquelles s'introduisent les innovations et se continuent les traditions phonétiques, est le point de départ nécessaire de toute spéculation sur la sémantique et la lexicologie, sur la toponymie et l'onomastique, branches spéciales de la lexicologie, sur la morphologie, sur la syntaxe.

Bien loin d'être dans la linguistique la section négligeable que l'on écarte par prétention ou à laquelle, comme

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