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LA PHONETIQUE PIVOT DE LA LINGUISTIQ.UE

font les géographes actuels, ou a recours en cas de nécessité urgente sans lui accorder la place prépondérante à laquelle elle a droit, elle est le pivot autour duquel tourne toute la machine. Toutes les théories sur le sémantisme, le bisémantisme, l'homonymie, les étymologies i, ii, m et IV et autres inventions merveilleuses n'ont pas plus de consistance que de jolies bulles de savon si elles ne sont fondées sur une étude substantielle et complète de la phonétique.

Que la phonétique conditionne la lexicologie, c'est une proposition évidente delle-mème.

L'idée de « cervelle » est rendu en italien par le mot cervello, en béarnais par cerbet, en sarde par harveddu, en espagnol par scso, en sicilien par midudda, en galicien par miolos, en roumain par tninte. Voilà des sons ou groupes de sons différents, qui, dans des langues sœurs, recouvrent une seule et même idée, ou du moins des idées très rapprochées les unes des autres. Peut-on se borner à enregistrer cette diversité de sons et cette identité de sens, sans essayer d'en donner une explication ? Ce serait la négation même de la linguistique.

En présence de ces faits qu'il a le devoir d'expliquer, que fera le linguiste nouveau jeu ? Dissertera-t-il sur l'idée pure de cervelle ? Il laissera ces discussions aux métaphysiciens. Entreprendra-t-il l'étude géographique des aires de seso, cervello etc. ? Assurément. Et, ce faisant, il est bien obligé, malgré qu'il en ait, de faire entrer en ligne de compte la phonétique.

Mais s'il veut satisfaire en nous la curiosité linguistique, il faudra bien qu'il nous dise quels sont les rapports de ces sons actuels représentatifs de l'idée de « cervelle » avec d'autres sons attestés, à telle ou telle époque passée, dans les langues considérées et représentatifs de la même idée. Il faudra qu'il démêle les rapports que les sons actuels ont

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entre eux dun idiome à l'autre. Il faudra qu'il nous prouve, par la comparaison du traitement des sons dans les différentes langues, qu'ital. cervello, log. karveddti et béarn. cerhet ne font que continuer le même mot latin cerebelliitii, que le -t béarnais et le -dd- du logoudorien sont, dans ces langues, le produit régulier et normal de // placé dans ces conditions ; que, de mêmç, il y a une parenté entre sicil. midndda et galicien inielos, puisqu'ils continuent tous deux lat. meduUain ou mediiUuvi ; que l'espagnol seso est le prolongement de latin sensum, tandis que le roumain mintc est le latin mentem ; que par conséquent ces sons ou groupes de sons, différents les uns des autres, bien qu'exprimant une seule et même idée, représentent tantôt les mêmes groupes de sons originaires, tantôt des groupes de sons originairement différents ; qu'on n'a pas le droit de conclure de leur diversité actuelle à une diversité initiale ; et qu'inversement l'unité sémantique d'aujourd'hui n'est pas la garantie d'une unité étymologique d'autrefois. D'où il ressort avec la dernière évidence que toute étude lexicologique, si elle ne se borne pas à ; la pure constatation des faits, doit reposer sur un examen phonétique non seulement de certains « mots sémantiquement et socialement groupés » mais encore de tout l'appareil linguistique de l'idiome considéré et de ses congénères.

Sans la phonétique la lexicologie — même géographique — n'est qu'un jeu d'esprit dénué de toute conséquence.

La constitution phonétique des mots est le ressort puissant qui met en branle tout le lexique. Et c'est dans les volumes mêmes que M. Gilliéron a consacrés à l'étude raisonnée de la lexicologie gallo-romane, que nous rencontrons la plus éloquente démonstration de cette vérité. Si bien que nous serions tentés de décerner à la phonétique, science tant décriée au moins verbalement, les éloges que l'auteur

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de V Abeille prodigue à la géographie « qui n'est peut-être, nous dit-il (p. 6), qu'une humble servante de la linguistique, mais une servante qui souvent fait marcher la maison en l'absence fréquente des autres membres, et dont la voix doit toujours être écoutée même en leur présence ».

En malmenant la phonétique, comme il le fait si souvent, lorsqu'il croit n'en avoir plus besoin, l'auteur de la Faillite de Vélyniologie phonétique nous rappelle ces enfants ingrats qui battent leur nourrice.

Quelle est la cause immédiate de l'échec subi par carnem en français et de tout le « mouvement lexical » consécutif? Quelle- est la cause de la substitution partielle de vivenda à carnem dans la Gaule romane {Path., I, 2 suiv.), puis de la substitution, partielle encore, de nourriture, aliment, etc. à vivenda ? Quelle est la cause du dépérissement de chère « visage » ? M. Gilliéron n'a-t-il pas montré luimême que c'est l'évolution phonétique de -ar- en -er-, laquelle a fait à un moment donné coïncider dans la prononciation char <i carnem avec chère <C caram réduits l'un et l'autre à €er} Pourquoi certains patois du nord de la France (Pas-de-Calais, Nord) et de la Belgique disent-ils char = carnem et non kar comme leurs voisins immédiats, sinon parce que, dans des parlers où l'article féminin s'est confondu — phonétiquement — avec l'article masculin, on a emprunté char du français littéraire pour le distinguer de kar <C carrnhi ? Telle est du moins l'explication que propose M. Gilliéron (ib., 12-3), et l'auteur de Pathologie et Thérapeutique verbales ne peut que recueillir l'approbation unanime lorsqu'il conclut (Jh., 14) : « Il n'est aucune loi phonétique qui, dans le long cours d'un parler, s'effectue sans causer des dommages nécessitant une œuvre de réparation et des modifications de tout ordre. La phonétique est responsable de la disparition d'une grande partiedes mots du patrimoine latin. Une foule de disparus sont des déchets de l'usure phonétique. Une foule de mots

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nouveaux sont des compensations plus ou moins heureuses à ces déchets. »

Si telle est l'influence de la phonétique sur la vie générale du vocabulaire, le géographe peut-il, sans une contradiction criante, nous ne disons pas seulement railler ceux qui font profession d'étudier « les mouvements des organes phonateurs », mais encore négliger d'approfondir luimême et pour son propre compte les conditions et les circonstances des évolutions phonétiques ?

On nous répondra sans doute que, des deux tâches qui sont proposées à la linguistique, celle d'établir les lois phonétiques, forces destructives, et celle d'étudier les procédés de reconstruction et de compensation emplo3'és par la langue, la deuxième est, seule, vraiment digne d'occuper l'esprit. La première se réduirait à l'observation et à la constatation d'un fait brutal^ donnée pure et simple du problème linguistique, et n'ayant point d'autre portée. Le soin de poser ces données élémentaires reviendrait à ces manœuvres inférieurs qui s'appellent les phonéticiens. Au lexicologue géographe serait réservée la mission plus importante de considérer, dans son essence même, le problème infiniment complexe, et d'élaborer les solutions vraiment définitives.

Mais le fait brutal, s'il faut vraiment l'appeler ainsi, n'en est pas moins important par les conséquences qu'il entraîne. Et, comme il se manifeste, du moins à première vue, dans des conditions régulières et constantes, il mérite qu'on ^ précise ces conditions. Tout matériel qu'il paraisse, il est le plus souvent d'une complexité au moins égale à celle des faits de réparation et de reconstruction, dont l'étude séduit tant nos lexicologues, et dont la complication apparente se ramène d'ordinaire en dernière analyse à des formules simplistes de substitution (y. chap. xi). En aucune façon l'étude de ce dernier ordre de phénomènes ne nous dispense d'examiner attentivement les premiers.

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Capitale pour In lexicologie proprement dite et pour la connaissance rationnelle des bouleversements du vocabulaire, la phonétique n'a pas moins d'utilité dans ce domaine spécial de la lexicologie où le mouvement des vocables semble réduit au minimum, nous voulons parler de la toponymie.

Le problème de l'origine des noms de lieu charentais en -ac, qui a déjà fait couler pas mal d'encre, et qui a été repris récemment par M. Terracher (^/r<?5, 46-7), est un bel exemple capable de montrer l'importance de la phonétique dans les questions de toponymie.

Selon M. Terracher, « il ne suffit pas de dire : -ac est en contradiction avec la phonétique des patois de la région ; donc, cette région a été primitivement habitée par des populations méridionales, ou bien sa phonétique a été primitivement provençale. Il faut qu'on explique Gentê entre Juillac et Cognac, Luxé entre Marcillac et Echoisy, Roffit entre Magnac et Vénat. La phonétique, comme il arrive souvent, pose le problème (en constatant les concordances et les divergences), ,mais elle ne le résout pas, et il se peut que le rôle capital revienne dans cette question à la géographie et à l'histoire ».

Examinons un peu cette dernière proposition : la phonétique pose le problème toponymique sans le résoudre. Quel est en pareille matière le degré d'impuissance de la phonétique ?

Dans la partie de l'Angoumois fournissant les exemples des noms en ac- qu'a choisis M. Terracher pour montrer l'insuffisance de la phonétique, il y a en vérité un certain mélange de noms en -ac et de noms en -é. Mais là ne s'arrêtent pas les anomaUes. Je veux en signaler une autre, car en pareille matière on ne saurait trop s'efforcer de faire le tour des questions.

Dans les communes mêmes limitrophes de Cognac, de Juillac et enfin de Genté dont on nous parle, auxquelles

j'ajouterai Javreiac et Lon^ac qui sont contiguës, se rencontrent des noms de lieu terminés en -ade, tel La Frenade (c"' de Merpins, limitrophe de Cognac et de Javre:iac), La Sauiadc (c"= de Gimeux, limitrophe de Genté et de Lon:{ac).

Ce suffixe toponymiquc -adc <i-alaiii n'est pas rare dans tout ce pays qui est à la limite même de la Saintonge et de l'Angoumois. L'aire de W^; s'étend fort loin vers l'Ouest, en Saintonge, jusqu'à l'Océan : La Treniblade, La Cbenadc (c" de Marennes, etc.).

L'origine en est assez claire : c'est sans doute le suffixe -ataiii marquant d'abord le « contenu », d'où la « collection », la « plantation » : La Frenade = « La Fresnaie », La Saiiyade = « La Saussaie » Cf. v. prov. ohnada « ormaie », prov. mod. oiimado, ourmarado, Irembhido, iremoulado (Mistral). La forme masculine -atum semble offrir la même extension sémantique : Foiigerat, Le Pérat sont des formes très répandues dans la même région des Charentes comme noms de lieux-dits, de lieux habités ou de personnes.

Comment expliquer le traitement provençal de ce suffixe toponymique -atain dans un pays dont les patois actuels sont de type français, et qui est situé à une soixantaine de kilomètres au moins de la limite séparant -é de -a <i-arc, -atiim\cî. Terracher, Aires, 83; Atlas, carte X)?

Comme il est arrivé lorsqu'on a voulu rendre compte de la présence de -ac dans la même contrée, deux hypothèses s'offrent à l'esprit.

Ou bien les habitants actuels de cette région sont des autochtones qui ont, dans le cours des temps, renoncé à parler leur langage indigène, de type provençal, pour adopter un langage, jugé supérieur, et de type français. Cette explication concorderait assez bien avec les conclusions auxquelles ont abouti MM. Rousselot (Mo^z/. , 291-2) et Terracher (^Aires, 84) pour une région plus orientale

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des Charentes, et au sein de laquelle ces deux auteurs sont d'accord pour noter, dans la langue vulgaire courante et non pas seulement en toponymie, un recul de -a, -ad{e) devant -<?, -c{è), venus de l'Ouest.

Ou bien, seconde hypothèse, une ancienne population de langue méridionale a été remplacée par un peuplement venu du domaine linguistique à'oïl, et les membres de ce peuplement ont adopté les noms de lieux habités qu'ils trouvaient dans le pa3^s.

La phonétique apporte-t-elle quelque preuve capable de nous décider en faveur de l'une ou de l'autre de ces deux explications ?

La phonétique parle, timidement il est vrai, en faveur de la seconde hypothèse. En effet une population autochtone, ayant changé de langue, aurait pu à la rigueur respecter à peu près la forme primitive du suffixe -ac, lequel est particulier à la toponymie : les formes provençales Cognac, Lon:(ac, etc. qui sont plus ou moins devenues Cognât, Lon^at dans la prononciation courante, auraient pu conserver leur couleur phonétique méridionale.

Mais un suffixe comme -ade, -atam, La Frenade, La Saii^ade, qui est cent fois plus fréquent hors de la toponymie que dans la toponymie, n'aurait-il pas été entraîné dans le glissement général de l'idiome ? Que ce glissement du type provençal vers le type français se soit produit par voie d'évolution phonétique directe, ou par voie de reconstruction, ou même par voie de simples emprunts pratiqués sur une très vaste échelle, il paraît assez peu vraisemblable que le suffixe -atam, formatif de noms de lieu dont le sens originaire devait rester clair, n'ait pas suivi le suffixe -atam, formatif de participes, de substantifs ou d'adjectifs..

A en juger par les apparences, La Frenade, La Sau^ade ne sont donc pas, dans les parlers considérés, des reliques d'un état ancien. Bien que noms de lieu, ils font, dans ces parlers, figure de mots d'emprunt.

Ils semblent être les frères authentiques d'un autre vocable, nom commun celui-ci, que les lexicographes n'ont pas encore signalé à notre connaissance, mais qui est bien vivant dans le même coin de pays : chaque petit propriétaire de La Frenade ou de Lu Sau:^ade. . . possède une ou deux ou plusieurs levades, c'est-à-dire de « petites pièces de bois », littéralement des « levées de terre situées dans des endroits marécageux ou du moins humides, complantés en arbres d'essences diverses. »

Comment s'explique la présence de levade dans ce pays dont les parlers actuels offrent en principe -é en regard de -atum, -atam ? Levade a-t-il, quoique nom commun, échappé, comme La Sau:^ade ou La Frenade, au changement général qui aurait substitué é français à a provençal ? Et levade est-il alors, dans la langue, plus ancien que le participe levée} Plus encore que pour le cas de La Frenade, La Sau:{ade, une réponse affirmative à cette question risquerait de choquer la vraisemblance ?

Mais alors levade, comme limonade, salade, etc., doit être considéré comme un emprunt, emprunt des parlers septentrionaux à des parlers du Midi, mais emprunt venu par des voies et à des époques sans doute bien différentes. Limonade, entré dans ces parlers à une date assez récente par le canal du français littéraire, a fait vraisemblablement un long circuit ; il en est de même de salade à une époque un peu plus ancienne ; levade, terme local, n'a guère voyagé sans doute : on est venu l'emprunter sur place ainsi que les noms de lieu La Frenade, La Saii~ade, etc. Tous ont été adoptés tels quels par des populations envahissantes venues du domaine d'oïl, — s'il est bien vrai qu'il en soit venu, — et qui ont de même trouvé sur place et conservé dans leurs parlers Cognac, Lon::^ac et autres noms de lieu en -a£.

Quant à Genté, il apparaît comme un mot voyageur, quelle que soit l'hypothèse que l'on accepte : celle d'une population indigène ayant changé de langue et ayant

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