PHONÉTIQUE ET TOPONYMIE I
incorporé dans son fonds toponymique le nom d'un propriétaire foncier nouvellement établi dans le pays, ou bien celle d'un repeuplement ayant entraîné, avec la migration des individus, celle des noms propres qui leur sont familiers : cf. Santiago (Chili), Montpelier (État de Vermont, États- Unis), etc.^ etc.
De toute façon, placé par le hasard précisément à côté d'un Gensac <C Gentiacum, dont il est limitrophe, Genté atteste éloquemment^ avec son voisin, que si, depuis bien avant Mahomet les lieux, pas plus que les montagnes, ne changent de place, les noms de lieu sont par contre éminemment susceptibles de se déplacer. Voilà une vérité qui se vérifie dans tous les pays du monde.
De ces voyages des noms de lieu, quelles que soient les circonstances historiques qui les ont causés, la phonétique est, quoi qu'on en dise, un excellent indice. Elle tranche souverainement en matière d'emprunts toponymiques. Dans les parler s actuels de l'Angoumois, Cognac, Juillac, Gensac, La Frenade, La Saii:(ade sont à coup sûr des mots d'emprunt. Genté par contre n'en est un en aucune façon. A la question limitée et bien définie qu'on lui pose: « Y a-t-il eu, oui ou non, emprunt toponymique? », la phonétique donne hardiment une réponse très nette. C'est que le problème en discussion est un problème linguistique, et n'est qu'un problème linguistique.
Mais s'agit-il de rechercher les conditions dans lesquelles se sont produits ces emprunts ? Veut-on démontrer qu'ici une langue a été substituée à une autre sans que le gros de la population ait changé de place, et que là un mouvement plus ou moins brusque et général de population explique telle ou telle révolution toponymique. La phonétique pourra peut-être fournir des présomptions ; elle n'apportera aucune preuve décisive.
La parole est à l'histoire dans un débat essentiellement historique.
MiLLARDET. Û
130 V. DIirÉRENTES PARTIES DE LA LINGUISTIQUE
Si la phonétique est dans un rapport intime avec la toponymie ou la lexicologie en général, elle est tout aussi étroitement liée à la sémantique, discipline inséparable de la lexicologie.
Le substantif statio « station, poste militaire » faisait partie, en latin, de toute une série de mots marquant la position debout : stare « se tenir debout » et les quinze verbes composés formés avec lui, status « attitude », statua « statue )., statura « stature », etc. Les mots de la même famille étaient en nombre considérable. Le sens primitif de statio, qui est un sens local, devait normalement se maintenir tant que les rapports avec la série continuaient d'être sentis. Mais, les lois phonétiques eu vigueur dans le domaine italien a3^ant transformé stationem en stagione, h grave altération subie par le / -|- yod dans ces conditions particulières d'accentuation a rendu le mot assez différent des autres mots stat- pour que stagione ait cessé d'être perçu comme faisant partie de la famille. Une signification nouvelle, purement temporelle, s'est alors développée au détriment de toute autre, celle de « saison ». Cette signification était contenue en puissance dans des expressions latines telles que stationes hibernae « quartiers d'hiver ». Par un progrès nouveau et une spécialisation de sens, dont il y a tant d'exemples en sémantique, le sicilien stasoni, où se constate une altération analogue du t -\- yod, en est arrivé à signifier « été ».
Le latin ducem « guide, chef », malgré son û, était apparenté au radical du verbe di'ico. La différence de quantité n'empêchait pas les latins de sentir le rapport entre les deux mots, car Priscien (IX, 28) remarque que la voyelle de dilco, longue au présent, est brève par nature au parfait duxi et au participe ductus. L;i solidarité de dûcem avec toute la famille de dûco devait contribuer à garder au mot sa signification primitive. A partir du moment où le jeu des lois phonétiques, en particulier les différences de