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PHONÉTIQUE ET SÉMANTIQ.UE I3I

timbre qui ont séparé à de û, ont eu altéré le sentiment de cette solidarité, des sens nouveaux ont par endroits fait tort à l'ancien et s'y sont partiellement substitués. Le vénitien doge est bien resté fidèle à la tradition sémantique primitive ; mais le calabrais doce signifie « la cHeville, la bonde » ; le piémontais ados est « la source » ; le v. fr. dois s'applique à un « canal », etc.

A ces exemples pourraient s'en ajouter un nombre considérable , (cf. Meillet, Ling., 237), qui montreraient l'influence des transformations phonétiques sur la tradition sémantique. Les cas d'étymologie populaire sur lesquels M. Gilliéron a fort justement insisté, et qui seront examinés en détail dans le chapitre xii du présent volume, viennent à l'appui de notre thèse. Le latin cubare « être couché » a pris la signification restreinte de « être couché sur des œufs, couver » cà partir du moment où, le b intervocalique étant passé à ï; ou à un son voisin, il s'est produit une confusion avec ovuin. Cet exemple allégué par l'auteur de ï Abeille (p. 225 ; cf. Et., 26) à l'appui de ses conceptions sur l'étymologie populaire, prouve peut-être, comme le veut l'auteur (p. 224), que « l'étymologie populaire soustrait aux lois phonétiques des mots que ces lois auraient broyés », mais à coup sûr il montre avant tout que ce sont les conditions phonétiques des mots qui sollicitent l'étymologie populaire: ici encore la phonétique commande le mécanisme qui déclenche le mouvement sémantique.

A la sémantique et à la lexicologie est étroitement liée la morphologie, puisqu'une flexion est obligatoirement attachée à un vocable qu'elle fait entrer dans certaines catégories grammaticales exprimant des modalités, des rapports, etc. Comme la lexicologie et la sémantique, la morphologie est sous la dépendance immédiate delà phonétique.

La phonétique explique le maintien, la perte de certaines

l}2 V. Dll-rÉRENTES PARTIES DU LA LlNGUlSTldUË

flexions, la naissance de flexions nouvelles. Elle rend compte des aspects divers sous lesquels apparaissent les flexions.

Selon M. Terracher, dans le nord-ouest de l'Angoumois {Aires, 88 cf. Allas, c. XI), on distingue deux aires principales pour la première personne du pluriel. Il y a une aire A, où les premières personnes du pluriel sont en principe -à à l'imparfait de l'indicatif, sauf pour les verbes en -are, au subjonctif présent et imparfait, au futur et au conditionnel ; elles sont en principe -è à l'imparfait de l'indicatif des verbes en -are, à l'indicatif présent et au parfait. Il y a une aire B, où les premières personnes du pluriel sont en -ô ou en -à.

L'absence de -Ddans la zone B demande une explication. Cette explication, c'est la phonétique qui nous la fournit.

L'examen des traitements phonétiques en vigueur dans ces deux zones a permis à M. Terracher de poser la loi suivante (Aires, 85) :

A an -\- consonne >> à ; en -\- consonne > è : vèdr,

prèdr mais eàta.

B an -|- consonne >> à ; en -\- consonne >» à : vàdr,

pràilr, €àta.

A vrai dire, on ne voit pas comment Fauteur des Aires viorpholoi^iques peut s'appuyer sur cette loi pour en tirer la conséquence que -amiis aboutit à -à partout, tandis que -euiiis aboutit à -è dans la zone A, et se confond avec à ■< -amiis dans la zone B (Jb., 88-9). En effet, ni -annis ni -émus ne répondent aux conditions phonétiques qu'on formule : « an -j- consonne, en -{- consonne. » Je ne sache pas que, dans -amus, Vs finale, même conservée, puisse, après la chute de 1'//, jouer le rôle d'entrave qu'on veut sans doute lui attribuer.

Le véritable point de départ ne serait-il pas la troisième personne du pluriel, dont les terminaisons à et ? offrent,

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entre les zones A et B, la même répartition géographique qu'à la première personne (ib., 93) ? En effet, dans l'Angoumois, comme sur plusieurs points de la France du Nord, depuis le sud de la Lorraine et la Franche-Comté jusqu'au Poitou et à la Saintonge (v. Meyer-Lûbke, Gr., II, 199-200), un déplacement de l'accent s'est produit à la troisième personne du pluriel, qui, de paroxytonique, est devenue oxytonique : càntant > cantânt (cf. Aires, 85). Ce déplacement d'accent, qui s'est accompagné, pour des raisons morphologiques, d'un renforcement phonétique du -/ final, a sans doute pour cause une tendance à l'unification des trois personnes du pluriel, dont la désinence devait ainsi devenir uniformément tonique. Et cette tendance même à l'unification expliquerait en même temps l'influence analogique que nous supposons s'être exercée de la troisième personne du pluriel sur la première, peutêtre d'après le modèle suivant :

i" p. sg. désinence zéro, respectivement -0, -e. 2" p. sg. désinence zéro, respectivement -à, -é. ^^ p. sg. désinence zéro, respectivement -0, -e.

Comparer l'invasion de je à la i'^ pers. du plur., dans une partie du domaine : javô « nous avons » (ib., 91), invasion qui montre l'influence que le système morphologique du singulier a pu avoir sur celui du pluriel.

Q.uoi qu'il faille penser de notre hypothèse, il est bien certain que, dans le nord-ouest de l'Angoumois, la répartition géographique du traitement phonétique de a, e entravés devant nasale explique la répartition géographique de à et de ? à la troisième personne du pluriel. Pour la première personne, la même explication ne serait pas moins sûre, si l'analogie supposée entre 6 et 4 pouvait être définitivement prouvée.

Voici un autre exemple plus simple. Dans l'ensemble du même domaine étudié par M. Terracher, à la troisième

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personne du singulier de l'indicatif présent des verbes en -are, à l'imparfait de l'indicatif et au conditionnel, on ne rencontre de désinence qge dans trois localités {ib., 88). Ces trois localités sont aussi les seules où Va final atone se soit conservé {ib., 85) ; ?/ santo « il chante », it sànîâvo « il chantait », 11 seryo « il serait » correspondent à vàso « vache ». La nature du traitement phonétique conditionne donc la flexion, là où celle-ci est étymologique. Le contraire serait bien surprenant.

Elle conditionne tnême la flexion d'origine analogique, puisqu'il la troisième personne du subjonctif présent, où la désinence est -e, ces trois points géographiques sont aussi les seuls à posséder une désinence. Les faits sont les mêmes à la première personne qui n'off"re de désinence qu'en ces trois points et où -0 représente la désinence étymologique et -e la désinence analogique {Aires, 86-8). Le phonétisme général de ces parlers, qui admettent des paroxytons avec -0 ou -e atones en syllabe finale, conditionne donc la flexion.

Dans la région des Ardennes étudiée par M. Bruneau, les verbes en -Hier, -ier sont passés à la conjugaison en -ir : griller, crier sont devenus grir, n/r (Bruneau, Phon., 487). C'est au traitement phonétique de -ier qu'est dû ce changement morphologique : -Hier s'est réduit à -iyer, puis à -ier, d'où -ir : cf. pani « panier », pir « pierre » etc. (Bruneau, Liui., carte 80, et p. 217 suiv.).

Dans le nord de l'Italie, toute une catégorie de substantifs ayant un ût à la tonique forment leur pluriel en infléchissant Va en e, par exemple à Santa-Maria-Maggiore du Val Vigezzo : rat plur. rèt, gai ghét, kamp kèrnp ; à Barbania : trùf Irèf, ca « clè » ce, bras hrès, etc. ; à Quarna en Novare hrac « bras » bréc\ balni « pierre » belm etc. (voir d'autres exemples : Bertoni, Et. dial., 61). Le linguiste ne peut se borner à constater simplement ces alternances morphologiques. Il doit les expliquer. Seule la phonétique le

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lui permettra : l'altération de Va s'est produite par métaphonie sous l'influence d'un ancien i de flexion disparu aujourd'hui.

Ailleurs, le pluriel des mêmes mots se forme par l'insertion d'un -/ à l'intérieur du radical, immédiatement après Va : Varallo-Sesia : caf « clé » caif, gat gait, etc. Mais k'amp fait kèmp, grand foit grènd, tant fait tènt, vraisemblablement par réduction de ai en e, de manière à éviter la séquence de deux sonantes (^y -\- nasale) en fin de syllabe (v. chap. x) : *kaiinp est devenu kenip. Dans les deux cas, il s'agit d'une attraction de IV final de flexion. L'action des lois phonétiques peut donc avoir pour effet non seulement d'entraîner la modification ou la perte des désinences, mais encore de bouleverser le système flexionnel lui-même, en substituant à l'emploi de désinences, l'emploi ; d'alternances vocaliques (v. chap. xiii).

Souvent même les lois phonétiques entraînent l'évanescence de certaines caractérisations morphologiques.

Dans les parlers picards, le passage bien connu de l'article féminin à le est un phénomène phonétique qui s'explique peut-être par une altération de Va en position intertonique syntactique : illam feminam > la femme, mais ad illam feminam "^ a le femme, ou peut-être aussi par une violente contraction, qui aurait réduit l'article à une simple /, selon M. Gilliéron (Path., I, 29). Quoi qu'il en soit, la « neutralisation de l'article », qui suivit cette altéi'ation phonétique, a eu comme conséquence l'oblitération du genre des substantifs (ib., 17-8). Ainsi les textes anciens révèlent dans cette région un noctem masculin, genre qui, ne se retrouve nulle part, en dehors du domaine de l'article neutralisé. Dans le même domaine, l'adjectif indéfini tout est neutralisé par voie de conséquence (ib., 18).

Dans une partie des villages champenois explorés par M. Bruneau {Lim., 228), l'article s'éUde comme en français devant les substantifs commençant par une voyelle.

1^6 V. DHTKKENTl-S PARTIES DH LA LIXGUISTiaUE

D'autre part, une voyelle suivie d'une nasale articulée se nasalise : on dit en ouvrier et ?ii ouvrière. De ces coïncidences d'ordre phonétique et de quelques autres encore, il résulte que les mots ccrmmençant par une voyelle n'ont plus de marque du genre ; et l'ébranlement morphologique qui s'ensuit gagne même les mots commençant par une consonne. La notion de genre est en voie de disparition.

Causées le plus souvent par la phonétique, les pertes de flexion sont fréquemment réparées par la phonétique. Dans le nord du domaine ardennais, un y transitoire s'est intercalé à une date assez ancienne entre é ou / toniques et 1'^ final atone représentant un -a ancien : -ataui par exemple y était -eyè, -itam -iyè. Lorsque, à une époque relativement récente (Bruneau, Phon., 132), \\^ final est tombé, et que par conséquent la flexion étymologique du féminin a disparu, le -\ devenu final, s'étant maintenu, est devenu la marque du féminin (^ib., 319). Le système de déclinaison suivant prévaut dans ces patois du côté de la région wallonne : masc. kasè fém. kasêy « cassé, -e », masc. pasè fém. pasèy « passé -e », puriy « pourrie », etc. Ce phénomène, limité actuellement au nord de la région ardennaise, a dû à un moment donné être général. Le -v s'est propagé comme morphème en dehors des cas étymologiques. L'alternance morphologique masc. vi fém. ziy « vieux, vieille » est encore bien vivante dans une partie du domaine {ih., 476).

Vers la même région, mais dans d'autres mots, c'est un -/ qui prend la valeur d'une désinence féminine. Du parallélisme entre les participes ou adjectifs féminins/fl'/7(<'), dit{e), tout{e), etc. et les masculins correspondants fni(f), diQ), touÇt^, etc., il est résulté, à une époque moderne, qu'un -t s'est détaché et a servi à former le féminin dans la partie wallonne et champenoise du domaine considéré : fyêrt « fière », nwart « noire », asit, asut « assise », selsit, stèlsit, sœtsit « celle-ci », sêllat, siellat, stilat « celle-là » (Bruneau, Phon., 424).

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Dans tous ces cas, la phonétique sert en quelque sorte de fourrier à l'analogie ; elle procure à la morphologie les matériaux propres à réparer les ravages qu'elle a causés elle-même.

Mais le travail de reconstruction morphologique, succédant à la destruction phonétique, ne suppose pas nécessairement une intervention de l'analogie. Souvent la phonétique agit seule : elle altère certaines formes, certains systèmes, les rendant impropres à tout service ; mais elle en laisse subsister d'autres, qui, selon les besoins de la langue, se substituent à ceux qui ont disparu.

L'imparfait du subjonctif cantarem, timerem que le latin classique s'était créé pour compléter le parallélisme entre les temps de l'indicatif et ceux du subjonctif, n'a eu, dans le latin parlé vers la fin de l'époque impériale qu'une vie précaire, à peu près comme le futur, création relativement récente elle aussi, et qui, destinée phonétiquement à se confondre en partie avec le subjonctif présent, s'est effacée pour cette raison d'une manière presque universelle. Comme pour le futur, les restrictions de l'imparfait du subjonctif dans remploi vulgaire s'expliquent en partie par l'introduction relativement récente de ce temps dans la langue, en partie par des raisons syntaxiques et une sorte de recul général des temps du passé, en partie enfin, et dans une plus large mesure, par l'aspect phonétique des terminaisons -arein, -ereni, sujettes à être confondues plus ou moins rapidement avec les formes syncopées de futur antérieur -aro, -ero et celles de subjonctif parfait -arim, -erini .

L'imminence de cette confusion phonétique a précipité la mort de l'imparfait du subjonctif, et a causé en outre de sensibles dommages au futur antérieur et au parfait du subjonctif. La « collision « phonétique des trois formes,

— pour employer une expression chère aux géographes

— a entraîné pour ces formes sinon une disparition, du

moins des restrictions d'emploi, qu'on pourrait dénommer trilatérales. Le futur antérieur, confondu à toutes les personnes sauf à la première, avec le parfait du subjonctif, a été, des trois, le moins atteint. Conservé en Dalmatie avec la valeur d'un futur simple, kanturo « je chanterai '> et sporadiquement en ancien roumain, clntàre, en macédonien, en vieux sicilien, isgiiardare (Tâllgren, Rin. Acjuino, 5 5 ; cf. Mém. Soc. Néo-phil. Helsingf., V, 277, 4), il n'a joui d'une vitalité véritable qu'en espagnol et en portugais.

Toutes les langues ont éliminé avec soin l'imparfait du subjonctif -arem, -ereiii, etc., qui n'a survécu que dans les parlers ultra-conservateurs de la Sardaigne : log. timere, -ères, -eret, -érennis etc. ; v. log. kantare, -ares, -aret, etc. (v. K. Foth, Rom. Stud., II, 245 et Hofman, Die log. und camp. Mund., 144), et peut-être aussi en roumain septentrional dans certaines périphrases optatives. Partout ailleurs l'imparfait du subjonctif a été remplacé pgr le plus-queparfait, dont la terminaison plus pleine, grâce à la caractéristique-5j- (^-assem, -essem, etc.) a concurrencé victorieusement les terminaisons plus effacées, -arem, etc. de l'imparfiiit du subjonctif. En roumain même, -aisem supplante -averam, sujet à la syncope qui devait le défigurer : jurasem = lat. jiiraveram.

Mais il }'■ a mieux : en lorrain, nous voyons l'imparfait roman du subjonctif s'installer dans les fonctions de subjonctif présent. Ainsi, dans les Vosges méridionales (Bloch, Vo., 181), en dehors des verbes « avoir » et « être », il ne subsiste guère de formes de subjonctif provenant du subjonctif présent latin : la flexion courante du subjonctif présent est partout en -es, qui correspond à la flexion française -asse, ou en -œs pour les autres conjugaisons (Jb., 208).

On peut conclure de tous ces faits qu'un peu partout s'est opérée comme une sélection entre les formes latines d'imparfait du subjonctif, de futur antérieur de l'indicatif.

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