‹ Linguistique et dialectologie romanes problèmes et méthodesChapitre 46 sur 149 · PAS DE MORPHOLOGIE SANS PHONÉTIQUE I · texte numérisé non relu

PAS DE MORPHOLOGIE SANS PHONÉTIQUE I

de parfait du subjonctif, enfin de plus-que-parfaii du subjonctif. Les formes qui manquaient d'étoffe ont péri ou végètent. Celles que devait moins atteindre l'usure phonétique, ont résisté, et certaines d'entre elles font même figure d'espèces envahissantes.

Le spectacle d'une telle lutte, vient à l'appui de notre thèse. Il atteste la dépendance étroite dans laquelle se trouve la morphologie par rapport à la phonétique. C'est pourquoi, avoir la prétention de tirer au clair le système morphologique d'un idiome, sans en avoir au préalable étudié la phonétique, n'est-ce pas proprement, comme disent nos voisins d'Outre-Pyrénées, tO}7iar el ràbano por las hojas ?

Ainsi deux gros volumes ont été écrits sur l'histoire des Aires morphologiques dans les parlers populaires du nord-ouest de T Angouniois à l'époque moderne. L'auteur déclare l'étude phonologique scientifiquement impossible (p. 35), ce qui est peut-être excessif. Il souligne les difficultés de l'étude phonétique (p. 37-50) ; et l'on aurait grand tort de nier ces difficultés. Mais ces difficultés ne sont pas assez insurmontabfes et cette impossibilité n'est pas assez réelle, pour que le dialectologue soit autorisé à escamoter la partie fondamentale de sa tâche et à s'enfermer dans l'examen pur et simple de ce qu'il appelle les « systèmes morphologiques ».

En débarrassant le champ des recherches linguistiques de toutes les aspérités qui le hérissent, en se cantonnant dans l'étude exclusive des faits d'emprunt morphologique, ou plus exactement des échanges et des migrations de « systèmes morphologiques », on s'installe, il est vrai, dans une position confortable. Mais on s'expose à de sévères reproches. Qu'est-ce qu'un « système morphologique », qu'est-ce qu'un système linguistique quelconque sans les sons de la langue ?Un édifice qui n'aurait pas d'assises ! L'auteur a voulu inaugurer une nouvelle méthode : commencer par le faîte la construction d'un bâtiment. Tour de force irréa-

140 V. DIFFERENTES PARTIES DF I.A I.INGUISTiaUE

lisable. Voilà pourquoi on trouve dans ce gros livre beaucoup de tableaux d'état civil, beaucoup de calculs et de moyennes et, somme toute, un peu de linguistique.

Et là où l'auteur, qui s'est donné manifestement beaucoup de peine matérielle, arrive à déterminer la nature profonde d'un phénomène morphologique, soit qu'il élucide une question d'origine, soit qu'il précise un procès d'évolution, c'est, chaque fois, qu'il a oublié d'être fidèle au plan adopté à l'avance; c'est, chaque fois, qu'il a... fait de la phonétique.

« Avant d'étudier les désinences personnelles et les modes et temps, il pourra être utile d'indiquer les limites de quelques faits phonétiques liés peut-être zux faits morphologiques ou contribuant en tout cas à les expliquer » {Aires, 81); Il n'y a pas de peut-être. La nécessité de connaître la phonétique du domaine dont on étudie la morphologie, est une nécessité absolue. Toutes ces tergiversations, ces atténuations, lorsqu'il s'agit d'énoncer une vérité aussi évidente, sont significatives. Elles attestent chez l'auteur la présence d'un mal, qui fait des ravages chez plus d'un romaniste de l'heure présente : la phobie de la phonétique.'

On ne veut pas faire de la phonétique, peut-être parce qu'on la redoute, ou simplement parce qu'elle n'est plus en faveur. Mais on est ramené à la phonétique par la force des choses. Lorsque, dans le domaine dont on nous décrit les « systèmes morphologiques », on essaie de déterminer des communautés linguistiques d'après les particularités de chaque parler, on est obligé d'accorder presque autant de place aux faits d'ordre phonétique qu'aux « systèmes » de flexion {Aires, 1 22 à 129). Quand on veut démontrer l'absence d'unité morphologique dans un village, subrepticement on y signale à différentes reprises l'absence d'unité phonétique {ib., 135-8).

N'est-ce point faire déjà de la phonétique — du moins dans la synchronie — que de constater qu'à Puyréaux on

PHONÉTiaUE ET SYNTAXE 14!

a henny c genou » au singulier et hem'iy au pluriel ? Qu'à Rivières on dit brà^ see au singulier et hrà£ése€aey au pluriel ? Qu'à Vindelle on a bœ « bœuf» au singulier et bœ au pluriel (//'., 6 é-7) ?

Au surplus la constatation pure et simple de ces alternances, même si on la corse un peu par la comparaison géographique àes, aires où elles sont répandues, ne peut offrir vraiment quelque intérêt linguistique que lorsqu'on étudie dans la diachronie la cause qui a produit ces alternances. Et cette cause apparaît comme étant d'ordre essen- tiellement phonétique. L'action d'une ancienne s étymologique explique l'alternance du timbre et de la quantité dans des formes comme bœ : kf (cf. Rousselot, Modif., 304).

Il n'est point de petites causes du moment qu'il y a de grands effets. A première vue il semble que la syntaxe, qui est l'ordre même et l'enchaînement de la pensée, doive échapper à l'action de la phonétique. Il n'en est rien.

La phrase est une combinaison de formes et de mots. Les mots et les formes, privés du support des sons, couchés dans les livres à l'état de momies, ou relégués dans le domaine de l'imagination auditive et visuelle du langage intérieur, n'ont qu'une existence bien précaire. La syntaxe, sans les sons ou sans l'image des sons, est une réalité décevante. Il est inutile de nous appesantir sur cette considération.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur le grand nombre de rapports syntaxiques que les langues expriment par de purs moj^ens phonétiques, telles par exemple les ' ' modulations et intonations de la phrase. Le castillan, comme la plupart des langues congénères, obtient la subordination de deux propositions l'une à l'autre, ou de deux groupes de propositions, par une élévation de la voix à la tin du premier élément, principal ou subordonné, et par une descente de la voix à la fin du deuxième élément, subordonné ou principal (Navarro, Pron. esp., 172) :

I42 V. D[FFERENTËS PARTll-S DE LA LlKGUlSTiaUE

Si no pagâis la renia, \ dejad el molhw.

ou bien avec le même mouvement mélodique :

Dejad el molino, \ si no pagâis la renia.

L'appareil grammatical des conjonctions ou mots du même genre a beau être supprimé, la subordination n'en reste pas moins marquée par l'intonation :

Gaviotas por tierra, \ viento sur a la vêla,

c'est-à-dire : « si les mouettes volent vers la terre, le vent du sud souffle dans la voile. »

Le français, l'italien, le portugais, sans parler d'autres langues ou dialectes, offriraient aisément des exemples analogues, qui, pour le moment, ne peuvent guère s'étudier malheureusement qu'en linguistique synchronique.

En linguistique diachronique, — et le fait se vérifie dans toutes les langues romanes, — indépendamment du dessin mélodique de la période et des systèmes d'intonation destinés à mettre en relief les rapports logiques entre les membres de la phrase, on peut remarquer l'existence d'un lien étroit entre nombre d'évolutions syntaxiques et certains phénomènes d'ordre phonétique. Ces innovations intéressent souvent le détail des constructions grammaticales. Souvent aussi elles affectent l'ensemble du mécanisme syntaxique.

Parmi les fliits de détail, un exemple, fourni par le français, est bien probant : c'est celui de l'omission du pronom personnel de la troisième personne régime direct, le, la, les, devant un régime indirect de la même personne, lui, leur. Cette omission, fréquente aujourd'hui dans la langue populaire, se rencontre chez les écrivains du xvii^ siècle, même chez le plus correct de tous : Racine (P. R., IV,

PHONETICiUE ET SYNTAXE I43

567) : Le Pape envoya le Formulaire tel quon lut demandait. Vaugelas remarque que « cette faute » est très répandue, et Patru observe que « dans le discours ordinaire on supprime communément le pronom ». En fait cet usage remonte haut dans la langue. M. Poulet {Petite syntaxe de r ancien français, 107) n'a relevé, dans tout Perreval, que trois passages du type cil la H garda. Partout ailleurs, il y a ellipse du régime direct : qm je ne U die, que ge li envoi.

Il est vrai que, dans des phrases de ce genre, on peut parfois interpréter les // des manuscrits comme se décomposant en /'/, et considérer /' comme représentant l'adverbe ibi jouant le rôle de pronom personnel : mes ge la vi et s'i parlai ÇPerc.).

Mais les cas où li tient lieu de les li, et où par conséquent le régime direct est pluriel. Ses armes vermoilles sont^ e si li donastes, ce dist (Perc.^ tendent à montrer que bon nombre des //' relevés dans les textes sont indécomposables, et doivent être considérés comme la forme simple du régime indirect.

Qu'il faille voir dans cette construction le résultat d'une haplologie syllabique, c'est ce dont aucun linguiste ne doutera, et ce que Vaugelas lui-même entrevoyait en 1647, lorsqu'il attribue l'omission du pronom régime à la « cacophonie des deux // ». A l'appui de son explication, et non sans faire preuve d'un certain sens linguistique, l'auteur des Remarques sur la langue française observe qu'on ne fait pas l'ellipse devant un pronom de la première ou de la deuxième personne, et qu'on ne dit pas par exemple : vous voule^ acheter mon cheval : // faut que je vous montre. On dit' nécessairement : // faut que je vous le montre, « parce que ce n'est qu'avec lui et leur qu'on parle ainsi à cause de la cacophonie des deux // ».

Sans doute, dans ce conflit entre la grammaire et la phonétique, les théoriciens du xvii* siècle — même ceux qui, comme Vaugelas, font profession de s'incliner devant les

Î44 ^^ bllTÉRËNTES PARTIES DE LA LlN'GUlSTiatJE

caprices du bon usage — , ont donné raison à la première contre la seconde. Il n'enipcche que non seulement l'iiaplologie, cause unique de la chute de l'un des pronoms commençant par l-, doit être considérée comme une force s'étant exercée une fois pour toutes à un moment du passé, de telle sorte que je lui dis, pour je le lui dis, ou autres constructions analogues en quelque sorte cristallisées, se sont perpétuées directement dans certains milieux sociaux, comme se sont perpétués des mots réduits une fois pour toutes par le même procédé : idolâtre pour idololdtre, tragicomédie pour tragico-comédie ; mais encore l'action haplologique s'est maintenue à l'état de force latente au cours des âges, et continue de s'exercer, dans les mêmes milieux ou milieux analogues, malgré les prescriptions contraires des grammairiens. Cette action haplologique est comme une force d'inhibition qui interdit aux sujets parlants de créer ' de nouvelles phrases, datant à coup sûr d'une époque moderne, et où les deux pronoms le lui, la lui, etc. entreraient en contact : j'hii téléphonerai pour je le lui téléphonerai. Il apparaît donc que, dans certaines conditions, l'influence de la phonétique sur la syntaxe s'exerce d'une manière permanente, contribuant à donner et à conserver dans chaque langue à plus d'un syntagme sa forme particulière. Le vieil espagnol ge lo, pour le lo, appelle une observation analogue. Pour éviter les deux / de le lo, la langue a eu recours de bonne heure à une autre combinaison, lie lo, attestée en léonais. Quelle que soit l'explication de ce lie lo, qu'il repose sur un datif en hiatus, //// illud, suivant l'opinion de Lenz, ou qu'il soit dû à une forme lie llo, <C (/)/// (jyiud, comme le propose M. Staaf, c'est la dissimilation consonantique qui est en jeu à l'origine. En raison de cette tendance à la dissimilation, produisant ici des effets comparables à ceux de l'haplologie dans la syntaxe des pronoms français, lle'llo n'était guère viable, pas plus que ne pouvait l'être le lo. C'est donc lie lo qui a prévalu tout

Page 1