‹ Linguistique et dialectologie romanes problèmes et méthodesChapitre 47 sur 149 · PHONÉTIQUE ET SYNTAXE I · texte numérisé non relu

PHONÉTIQUE ET SYNTAXE I

d'abord par suite d'une sélection, qui a écarté soit lie Uosohlc h. Le yelo qui a suivi, en léonais, et le gelo, puis le selo, du castillan ne sont qu'une étape nouvelle dans la voie de la dissimilation : tous deux représentent lie lo avec perte de l'élément latéral de la première syllabe sous l'action dissimilante de l'élément latéral contenu dans la seconde. De toute manière, ici encore, la phonétique a créé de la syntaxe.

De même, la répulsion pour l'hiatus est une force puis- i santé, d'ordre phonologique (v. chap. x), à coup sûr plus efficace et d'une application moins restreinte que la force haplologique, et presque aussi générale que la force dissimilante. Suivons-en un curieux effet dans la syntaxe française.

Au xvii^ siècle, Maupas, Oudin, d'autres grammairiens encore, Dupleix par exemple (v. Brunot, Hist. 1. fr., III, 634), avaient condamné l'emploi de la préposition en devant les noms de ville. Hypnotisé sans doute par la syntaxe latine, Dupleix exigeait en devant « les noms des plus grands lieux : en Allemagne », mais réclamait à devant « les noms des moindres lieux », « villes ou châteaux », « même si ces noms commencent par une voyelle, fût-ce par la voyelle û! : à Angers ».

Les meilleurs écrivains du xvii^ siècle, suivant en cela un usage ancien dans la langue, ne se sont pas fait faute de transgresser cette règle. Ils ont employé en devant des noms de ville commençant par une consonne. xMais c'est surtout devant voyelle, et en particulier devant a, que en a été employé : en Avignon, Balzac ; m Alger, Corneille, Molière ; en Alexandrie, Vaugelas ; en Argos-, Racine ; en Epidanre, La Bruyère.

Dans ce cas, c'est-à-dire devant une initiale vocalique, l'usage de la langue parlée était en faveur de en, comme l'atteste en 1687 Thomas Corneille citant Ménage, qui défendait cette construction chez Balzac : « Il y a quelques années qu'on a commencé à dire ^7 Arles, à Avignon, comme on dit à Angers, à Angoulénie malgré le bâillement des deux

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voyelles. » L'observation est pénétrante. L'hiatus à Arles est plus caractérisé encore que l'hiatus à Angers.

C'est à coup sûr pour éviter ce « bâillement », contraire aux tendances générales phonologiques de l'idiome (v. chap. x), que les paysans saintongeais les plus illettrés du canton de Pérignac (Charente-Inférieure) disent aujourd'hui d'instinct, et sans y manquer une fois : fvais en Ars (Ars, commune limitrophe dudit canton), mais fvais à Pérignac. Ainsi donc, comme il existe une sélection morphologique (voir Revue dial. rom., II, 87 ; cf. chap. xiii), qui retient, élimine ou crée les formes verbales conformément aux besoins de la flexion, il y a aussi une sélection entre les tours de syntaxe, et le principe qui préside à cette sélection est souvent de nature phonologique.

L'influence de la phonétique sur la syntaxe se manifeste souvent sur une plus vaste échelle.

On a beaucoup écrit depuis quelques années sur la disparition du passé défini en français et sur son remplacement par le passé composé. Après avoir soutenu {Abeille, 224) que cette disparition est due à l'extension de l'emploi du présent de l'indicatif, de l'imparfait et du passé indéfini, M. Gilliéron est revenu sur cette interprétation {Faillite, 106) en des termes qui attestent la plus haute et la plus respectable probité scientifique, et il s'est rangé à l'opinion qui a été défendue par divers linguistes (v. Meillet, Ling., 149), et qui semble être l'expression de la vérité : le passé défini a été éliminé parce que ses formes, dans les verbes irréguliers et même dans les verbes réguliers, off'raient trop de disparates.

N'oublions pas que ces disparates sont le résultat direct du traitement phonétique auquel ont été soumises les diverses formes, le plus souvent fortes et assez hétéroclites déjà^ des parfaits latins.

La disparition d'un temps primitivement aussi usuel que' le parfait n'est pas sans exemples dans les domaines franco-

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provençal et provençal, en vaudois moderne particulièrement, et 11 Menton (Ronjat, Essai de syntaxe des parlers provençaux modernes, 191). On la constate même dans l'Italie septentrionale, au nord d'une ligne passant au-dessus de la Spezia, Plaisance et longeant le Pô jusqu'à son embouchure (Bertoni, //. dial., 179). Il n'est pas douteux que la complexité morphologique des paradigmes du parfait ne soit, ici encore, l'écueil que la langue a su éviter par la substitution, aux formes simples, de formes périphrastiques. Mais cette complexité morphologique elle-même — on ne saurait trop répéter cette vérité — avait, ici comme ailleurs, sa source dans les transformations phonétiques, qui ont causé un trouble d'autant plus profond dans la conjugaison du parfait que le phonétisme de tous ces parlers gallo-italiens est plus sujet aux contractions et aux altérations graves. Les régions de la Péninsule où le passé simple s'est mieux maintenu, sont aussi les plus conservatrices en fait de phonétique, du moins en ce qui concerne la tendance à l'amuïssement.

En ItaUe aussi bien qu'en France, la disparition du parfait simple n'est pas purement un fait de flexion. Elle intéresse en même temps la construction de la phrase, comme il est arrivé aussi, à peu près dans toutes les langues romanes, pour le futur périphrastique, qui a éliminé les formes du futur simple latin, phonétiquement trop débiles : ainsi il y a lutte en vieil espagnol entre direvos et de^ir vos he, et l'ordre des termes de toute la proposition est influencé par la place qu'occupe le futur dans celle-ci {Roman. Forsch., XXIII, 628). D'où il ressort que l'action de la phonétique, s'exerçant sur la morphologie, peut se répercuter jusque sur la syntaxe.

Comme il arrive dans le domaine de la lexicolos:ie, l'usure phonétique des mots ou des formes donne fréquemment le branle à tout un mouvement syntaxique.

Déjà en roman commun, la chute des consonnes finales

I4S V. DIMKKHNTKS PAKTIHS Di; LA LlNdUlSTlQUlî

/;/, r, etc., avait été l'une des principales raisons qui avaient entraîné la disparition du passif synthétique usité en latin littéraire et le remplac».ment de cette voix par les formes analytiques ou les tournures réfléchies. Amo(r\ ama- IhiÇ^r), etc., vagues homonymes de amo, amaba{j}i), etc., ont été supplantés par amatiis siim, me ai)iat, — celui-ci pourtant bien peu commode — ou autres tournures analogues, dont toute la fortune repose sur la débilité phonique des temps simples du passif latin. Des formes en apparence aussi absurdes — si on les décompose et si on les prend au pied de la lettre — que esp. los Moros .se niatan = « Mauri truciduntur », d'où par emprunt fr. la soupe se mange, dont SQ moquait Béroalde de Vervil le, n'ont en réalité d'autre raison d'être que la primitive et lointaine confusion phonique des formes passives et actives en latin parlé.

La réduction de la négation non, devenue en position atone nen, ne, n' en français littéraire, et partiellement tie, n , formes proclitiques à côté de nonn, non, dans les parlers provençaux modernes, a eu de graves conséquences..

En vieux français, comme dans les autres langues romanes, l'emploi des mots de renforcement est resté facultatif à côté des formes pleines de la négation ; au surplus il y est rare : pas, point, mie, etc., n'accompagnent en principe ni }ion ni même ;/(•// : Voir non ai, mère, non ai, non ÇPerc). Non ferai. Non jach. Nel se:{ tu ? Je non, etc. La forme réduite ne s'est aussi tout d'abord suffi à ellemême en ancien français : // ne vont estre ses amis (Chat. Verg.^. Guillaume ne cuidoit que... (Vair Pal.), etc. Mais on tend de bonne heure à la renforcer par des adjectifs ou des pronoms, nul, min, etc., par des adverbes, plus, mes, onques, gueres, etc., ou par des substantifs pas, mie, point, goutte, rien, etc.

Au fur et à mesure que la voyelle de ne devenait moins solide, suivant l'évolution générale des monosyllabes terminés par un e dit « muet », la nécessité d'exprimer une

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particule de renforcement à côté de la négation devenait plus pressante. Déjà, à l'époque de Commynes, l'usage de la négation composée est presque constant. Si au xvi^ siècle ne est encore souvent employé seul, par exemple chez Rabelais, Meigret trouve « bien froedes » des locutions comme // na argent, et Palsgrave (406) veut qu'on ajoute pas, point, etc., surtout à l'indicatif. Au xvii= siècle, Malherbe blâmé che? Desportes vous naure:^ grand honneur. Maupas pose les règles fondamentales qu'Oudin puis Vaugelas perfectionneront (Brunot, Hist. l. fr., III, 615). Vers 1647, l'usage actuel est à peu près général à la Cour. Toute fois, l'auteur des Remarques sur la langue française observe que « presque tous ceux de delà la Loire s'écartent de cet usage » .

Cette faute que commettaient les Méridionaux du XVII' siècle lorsqu'ils parlaient français, était la conséquence de leurs habitudes linguistiques propres. Les parlers provençaux, ayant conservé les formes pleines noun, non, à côté des formes réduites ne, n , étaient moins portés vers l'emploi des mots de renforcement^ accessoires de la négation. De nos jours, d'après M. Ronjat (Essai de syntaxe des parlers provençaux modernes, 245), ne et n sont usités seulement en cas de proclise, et exigent toujours l'adjonction d'un mot de renforcement : N'êro-ti pas « n'était-ce pas « s'oppose à lou remèdi noun ôuperè « le remède n'opéra point ».

Le témoignage du provençal vient donc corroborer celui du français : là où la négation non se présente sous un volume phonétique suffisant, l'emploi des mots négatifs accessoires est resté un pur luxe, selon l'usage du roman commun et déjà du latin archaïque de Plaute et Térence. Là au contraire où la négation non devait s'altérer plus ou moins gravement, on observe une recrudescence dans l'usage de la négation double. L'obligation d'exprimer les particules de renforcement croît en raison directe de la dégradation phonétique subie par les adverbes négatifs.

La phonétique, la morphologie et la syntaxe apparaissent

150 V. DIFFKRENTES PARTIHS DR LA LINGUISTIQUE

comme des variables reliées entre elles par une même fonction. C'est ce que montre un autre exemple tiré du français. Au cours du xiv' siècle, une véritable révolution s'est accomplie dans la syntaxe du français littéraire. Jusqu'à cette époque, l'ordre des termes de la proposition était très libre. On trouve dans les textes les six combinaisons suivantes, dont les quatre premières étaient les plus usuelles :

Snjct'-\- verbe -\- compUwent.

Sujet -\- complément -\- verbe.

Verbe + sujet -\- complément.

Complément -\- verbe + sujet.

Complément -\- sujet + verbe.

Verbe + complément -\- sujet.

Deux constructions surtout étaient répandues : vraisemblablement c'étaient les constructions favorites de la langue parlée (Foulet, Petite syntaxe de V ancien français, 256-8) : Verbe -\- sujet -\- complément et Sujet -\- verbe -\- complément . L'inversion du sujet était courante en toutes sortes de propositions.

Avec le xiv= siècle, l'inversion devient de plus en plus rare et, en principe, et sauf cas particulier, une seule construction subsiste, celle qui a prévalu en français moderne : Sujet -f- verbe + complément. Voilà désormais le type de phrase modèle de la langue jusqu'à l'époque actuelle.

On ne peut s'empêcher de remarquer que cette réorganisation de la syntaxe coïncide chronologiquement avec la disparition de la déclinaison, disparition qui coïncide ellemême avec l'amuïssement de 1'.^ finale intervenue vers la même époque.

On a soutenu l'étrange thèse que la chute de la déclinaison a été le résultat des conditions syntaxiques nouvelles et de la fixité introduite dans l'ordre des termes de la proposition. En vérité, c'est là prendre proprement la cause pour l'etfet, et c'est méconnaître la signification véritable de la triple coïncidence que nous venons de signaler.

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Cette coïncidence est d'autant plus significative et facile à interpréter, qu'en italien, où 1'^ finale était tombée dès les origines, l'inversion du sujet a été abandonnée bien plus tôt qu'en français. Pietro ama Paolo a, dès l'abord, tiré son sens de la place occupée par les deux substantifs relativement au verbe, tandis que cette place était, en vieux français, grammaticalement indifférente : Pierres aime Paul ou Paul aime Pierres.

Elle l'est restée tant que 1'^ finale s'est maintenue dans la prononciation en toute position syntactique. Lorsque,au xiii^ siècle, 1'^ finale est tombée devant une consonne commençant le mot suivant, et un peu plus tard devant vo3'elle {homÇes^ aler, Gaufr., 13, cité par Tobler, Fr. Fers.), la déclinaison a été ébranlée, et avec elle l'ordre des mots dans la proposition, et par suite toute la construction de la phrase française.

Les innovations syntaxiques qui se sont introduites en français par suite de cette transformation générale sont nombreuses. Ainsi, le vieux français ce sriis-je, exclusivement usité jusqu'au milieu du xiv^ siècle, a été remplacé à cette époque par c'est mot, dont le premier exemple signalé est de 1371 (Poulet, Rotn., XLVI, 57).

M. Poulet a bien montré comment s'est opérée cette substitution, qui, bien qu'intéressant une construction de détail, n'en a pas moins une véritable importance, vu le caractère usuel de la tournure.

L'ordre des mots étant devenu invariable au xiv* siècle, et la formule sujet -\~ verbe -\- attribut s'étant implantée en principe dans la langue, le groupe syntaxique ce snis-je, qui représentait étymologiquement l'ordre latin attribut -|vérbe -f- sujet tendit à se conformer au nouveau type. Ce, d'attribut qu'il était, est devenu sujet, et l'inverse s'est produit pour je.

Entre cesuis-je ezc est moi, i\ aurait dû, semble-t-il, se produire une forme intermédiaire : *cestje. Cette forme n'est pas intervenue. C'est moistsx. directement substitué ïce suis-je.

])2 V. DIFFKRHXTKS PARTIES DK I.A LINGUISTIQUE

Pour rendre compte de l'absence de *c'est je, jusqu'à quel point faut-il aller dans la voie d'une explication phonétique ? D'après M. Foulet ÇRoin., XLVI, 58), « je ne saurait ni se séparer du verbe, ni porter d'accent en aucun cas. Cette dernière interdiction est absolue... Tant que l'on conserve la forme traditionnelle ce sitis-je, le pronom je, penché sur son verbe et éclairé par une forme caractéristique de la première personne, fait encore bonne figure. Mais qu'on vienne à changer ce suis en c'est, il n'y aura plus rien dans <ette syllabe indifférente qui soutienne ou explique je : le pronom ne peut plus désormais compter que sur lui-même. Je réduit à l'état de simple consonne, n'était pas de taille à tenir ce rôle. Il cède la place à moi..., seconde forme de je, plus massive, plus indépendante, moins assujettie à la tyrannie du verbe. »

Il y a une grande part de vérité dans cette explication. Mais elle se heurte à quelques objections qui vont mettre à sa juste place l'action de la phonétique, et montrer d'une manière éclatante la collaboration étroite de la norme phonétique et de la norme grammaticale dans l'évolution du syntagme.

Nous concéderons volontiers que 1'^ « muet, sourd ou caduc », comme on l'appelle le plus souvent, est, moins qu'une autre voyelle, propre à prendre l'accent sous des influences syntaxiques. C'est ce qu'indique la différence d'accentuation qui existe en français littéraire moderne entredes groupes comme sais-je, où je est en clitique, et sais tu, sait il, où tu et // sont accentués.

Mais le cas du fr. mod. prends Je, où le a fini par attirer l'accent, et même le cas de v. fr. prends-le. où le est enclitique, montrent, qu'à s'en tenir strictement dans le domaine des possibilités phonétiques ou phonologiques, le groupe *c'est je (avec un je tonique, ou atone, ou même réduit à l'état de simple consonne) était parfaitement licite. Au surplus le français moderne connaît bien suis-j{e), puis-i(e),

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