‹ Linguistique et dialectologie romanes problèmes et méthodesChapitre 50 sur 149 · CONFLIT DE FORCES I · texte numérisé non relu

CONFLIT DE FORCES I

c'est ensuite une force d), d'ordre phonétique, et qui consiste dans la répulsion qu'éprouve l'idiome pour une forme ayant un e caduc dans cette position. Ces deux forces d'innovation, c)-\- d), s'additionnant l'une à l'autre, ont eu vite fait de venir à bout du rudiment de force conservatrice que pouvait posséder ce pâle *cest je, véritable mort-né — si tant est qu'il soit né. — D'où cest moi.

Au poste 2, la graphie nous laisse, il est vrai, dans l'incertitude. Nous ne pouvons déterminer exactement si le verbe est à la deuxième ou à la troisième personne : ces tu ou c'est tu. Mais, dans une hypothèse comme dans l'autre, se manifeste une différence remarquable avec le poste I . En effet^ lit-on c'es lu ? Alors pourquoi les forces b) c) n'ont-elles pas agi dans ce poste, comme en i, et pourquoi la force a) y est-elle restée maîtresse ? N'est-ce pas parce que les forces b) c) y sont restées privées de l'appoint que la force d) leur apportait au poste i ? — Faut-il au contraire lire c'est tu et admettre que la force b) a exercé son action avec succès ? Alors pourquoi la force c) n'a-t-elle pas réussi à entraîner c'est tu jusqu'à c'est toi ? Quelle est la raison de cette différence de traitement entre les postes i et 2 ? Cette raison n'est-elle pas que, au poste 2, la force d) n'avait pas lieu, par définition, de s'exercer ? La force c), réduite ici à elle-même, est donc restée inopérante. — Il en a été de même au poste 3.

Si, après le xv^ siècle, les postes 2 et 3 ont enfin cédé à la, pression exercée par la force c), et si désormais, après une période plus ou moins longue d'incertitude et de tâtonnement, les formules c'est lui, c'est toi, ont fini par s'implanter dans la langue, la raison en est bien claire. La force c), bien qu'agissant seule en 2 et en 3, avait à cette époque acquis une intensité nouvelle. Cet accroissement d'intensité s'explique par l'apparition du syntagme c'est moi, qui venait de se développer et de se fixer au poste I. Ce syntagme vivace récemment introduit dans

la langue, et dont la relation avec les postes 2 et 3 devait de toute nécessité être particulièrement étroite, beaucoup plus encore que ne l'était la relation de suis moi, suis toi, par moi, par loi, etc., a constitué une force supplémentaire c'), qui ne pouvait qu'augmenter l'énergie de la force c) et a entraîné la production et la victoire définitive de la construction cest lui, parallèle à cest moi. Enfin, un peu plus tard, est né c'est toi sous l'action combinée des forces b), c), c'), auxquelles est venue s'ajouter c"), c'est-à-dire le supplément de force analogique, constitué par la fixation de c'est lui au poste 3 .

Ces trois constructions cest moi, cest toi, c'est lui, sont en

DES OKIGINtS A I ;7I

14601500 3JC0 A NOS JOURS

1 ^^i;< lUîi je ^c'esl je-

-^f til moi-

( restes de^tv suis-je)

-^c est >«0'

2 c'ei lu

-^c'es(l) lu

— ^c'es{l)lii

J^c'eit loi

3 cesl-il'

-^c'eil-i

-^c'esi lui-

-^'fst lui

(restes de c'est il)

Direction des forces

■Direction des résultantes:

a ^= tradition conservatrice, b ;= norme grammaticale (sujei-\-verbe-{-aiirihut)c = analogie (suis moi, par moi), c' = analogie {c'est moi), c" = analogie (c'est lui), d = répulsion phonétique pour Vé accentué.

quelque sorte les résultantes de l'action combinée des quatre forces agissant soit directement, soit indirectement, sur chacun des trois postes.

CONFLIT DK FORCES 1 57

L'exemple du passage de et suis je à cest moi montre qu'une innovation syntaxique, tout comme une innovation phonétique, peut fort bien ne se produire que sous l'influence de plusieurs tendances combinées. Quatre conditions ont été nécessaires pour produire le passage de e à / en vieux provençal : i° la position de la voyelle à l'initiale absolue, — 2° devant un groupe de trois consonnes, — 3° devant une nasale, — 4" dans une syllabe atone : int{ii)s > iji:^, hitrare >> intrar, etc. (v. Rev. i. roui., LVII, 203 : A propos de pro-v. (d)ins). Prise isolément, chacune de ces conditions n'aurait pu entraîner l'évolution. Il a fallu le concours de ces quatre forces agissant simultanément sur la voyelle pour que le phénomène se produise, déclenché en quelque sorte par leur combinaison.

De même, dans le domaine de la syntaxe, plusieurs forces, appliquées en un même point, ont été nécessaires pour amener le v. fr. ce suis je, etc. à c'est moi, etc.

Cet exemple montre en outre que les forces convergentes capables de déclencher une innovation donnée, et en particulier une innovation d'ordre syntaxique, peuvent être, et sont effectivement le plus souvent d'ordres diflerents : phonétique, homonymique, morphologique, analogique, etc.

Notre analyse des tours ce suis je > c'est moi, etc., qui rend cette vérité bien palpable, ne donne qu'une faible idée de l'enchevêtrement des actions et réactions réciproques de la phonétique sur la flexion et la construction. Les choses sont certainement beaucoup plus complexes dans la réalité.

Quoi qu'il en soit, si l'on veut remonter jusqu'à la cause initiale qui a produit tout ce mouvement dans la syntaxe française durant deux ou trois siècles, — mouvement qui n'est pas encore tout à fait terminé (lutte toujours active de c'est eux contre ce sont eux) — , on est bien obligé de reconnaître que le fait phonétique de l'amuïssement de Vs finale, phénomène insignifiant en apparence, a donné la première impulsion à tous les déplacements postérieurs.

r58 V. DllTHRENTHS PARllES DE LA LINGUISTIQ.UE

Plus court, nous dit-on, le ne/ de Cléopâtre eût changela face du monde. La syntaxe du français, elle aussi, est un petit monde : la simple mutilation phonétique du cas sujet a suffi pour le bouleverser profondément.

Mais nlors, si le rôle que la phonétique a joué dans l'évolution de la syntaxe, de la morphologie, de la sémantique et de la lexicologie des langues romanes a bien toute l'importance que nous lui reconnaissons à propos des exemples allégués dans ce chapitre, et qui sont choisis entre mille, que devons-nous penser des nouveaux prophètes, que hantent sans doute des préoccupations métaphysiques, et qui, sous prétexte d'étudier l'âme et non le corps du langage, veulent reléguer la « science dite phonétique » au rang des connaissances accessoires, et la considèrent comme une discipline dépourvue d'intérêt en elle-même ?

Car enfin telle semble bien être la pensée des novateurs. La Faillite de fétymologie phonétique (p. 133) se termine sur des conseils aux « jeunes gens » qu'il n'est pas inutile de méditer : « Ne soumettez provisoirement à l'observation phonétique, écrit l'auteur, que ce que vous croyez qui échappe à l'observation historique, en vous souvenant toujours que votre ennemi, c'est l'inconnu, l'impénétrable pour le linguiste, c'est le mystère ph^'siologique, et que ce mystère ne pourra se révéler comme impénétrable qu'en en reculant d'abord les bornes à l'aide de l'histoire et du raisonnement. — Observez, comme si à la base des évolutions, il n'y avait aucun mystère physiologique, mais simplement une oeuvre de réflexion, plus ou moins consciente, à laquelle votre raison peut atteindre. »

Ainsi donc, sous prétexte que le « mystère physiologique », — entendez les difficultés du problème phonétique — échappe, dit-on, à l'observation historique et ne peut, dit-on encore, être atteint par la raison, on se refuse à faire de ce « mystère » un objet de science. Ainsi donc,

Page 1