UN SOPHISME A DÉTRUIRE
SOUS prétexte que, dans l'étude du langage, nous ne saurions accorder assez d'importance à la réflexion plus ou moins consciente, que l'on croit découvrir, ou que l'on découvre en réalité, chez les collectivités parlantes, on rejette au second plan la connaissance des conditions matérielles dans lesquelles s'accomplit ce fameux « mystère ».
Bien qu'il reconnaisse implicitement dans son oeuvre tout entière le rôle capital joué par la phonétique, et bien qu'il ne puisse à plusieurs reprises s'empêcher d'en souligner formellement l'importance ÇAbeille, 99), l'auteur de la Faillite de Vétymologie phonétique met toute son application à ne pas examiner en lui-même et pour lui-même le problème phonétique.
Sauf deux ou peut-être trois exceptions, il ne tient compte de la phonétique que dans la mesure où elle a exercé une influence flagrante sur les faits particuliers de vocabulaire ou de sémantique qui ont retenu son attention. L'œuvre de destruction accomplie par les lois phonétiques, les conditions précises dans lesquelles cette œuvre s'est poursuivie, l'arrêtent à peine un instant. C'est sur le travail sémantique et lexicologique de réparation qu'il fait porter tout l'effort de son analyse.
Quant à nous, nous poserons deux questions, auxquelles le lecteur répondra de lui-même : La thérapeutique, même jointe à la pathologie, constitue-t-elle toute la physiologie? Est-il légitime que la psychologie dame le pion à toutes les autres sciences biologiques ?
En « reculant les bornes » de la phonétique, et en accordant, au détriment de celte discipline, une place prépondérante à la sémantique et à la lexicologie, on méconnaît l'importance relative des différentes branches de la science du langage. Et l'on obtient ce résultat, qu'on ne recherchait pas apparemment, de cantonner la géographie linguistique dans un domaine restreint. En dehors d'un petit nombre d'articles — tous d'ailleurs d'un haut intérêt —
l60 V. DIFIÉRKNTKS PARTIHS DK LA LINGUISTIQUE
sur Pièce et nicce (Ei. géog. ling., 31), Mirages phonétiques (//;., 49), Roue-rouelle (jh., 77) et quelques autres, l'auteur s'est borné à renouveler par son originale méthode l'étude du mouvement des vocables et de leurs changements de signification, sans se préoccuper des autres problèmes dont le nombre et l'importance sont considérables. Ainsi comprise, la géographie linguistique ne constitue qu'une section, et une section minime, de la linguistique.
Que faudrait-il penser du botaniste qui, négligeant l'histologie, prétendrait fonder toute la science sur la répartition des espèces végétales à la surface du globe ? La connaissance des sons du langage et du procès exact de leurs évolutions est à la linguistique ce qu'est à la biologie l'étude des cellules et des tissus.
La phonétique est fondamentale à un double titre. Tout d'abord elle est indispensable à qui veut interpréter sainement les faits de vocabulaire, de morphologie, de syntaxe, car tous ces faits sont conditionnés dans une large mesure par les faits phonétiques, comme nous pensons l'avoir démontré dans le présent chapitre.
En second lieu, — et ceci ressortira des cinq chapitres suivants — même si la phonétique était sans utilité pour la connaissance des phénomènes linguistiques d'un autre ordre, elle mériterait d'être approfondie pour elle-même. Bien loin d'être une science purement mécanique, ou bien encore une doctrine enveloppée de mystère, bien loin d'échapper au contrôle de la raison, elle peut, lorsqu'on la fonde sur une judicieuse combinaison des méthodes, anciennes ou nouvelles, que nous avons définies, offrir à l'observation un ensemble de faits accessibles à la plus rigoureuse démonstration, enchaînés logiquement, et qui se signalent d'ordinaire comme les manifestations les plus curieuses de la psychologie individuelle et surtout de la psychologie collective, dans le domaine de l'inconscient ou du subconscient.