LE PROBLÈME PHONÉTIOUE : I. « MIRAGES PHONÉTIQUES
« Mirages phonétiques. » Sous ce titre suggestif, comme il excelle à en trouver, M. Gilliéron, dans un important article qu'il a publié en collaboration avec M. M. Roques dans la Revue de philologie française et de littérature, XX, 1 18, a examiné le problème phonétique et proposé une solution hardie. Réimprimé dans les Etudes de géographie linguistique parues en 19 12, pp. 49-80, cet article n'a jamais, à notre connaissance, été discuté en détail ni réfuté à fond, chose étrange, car les conclusions auxquelles il aboutit ne tendent à rien moins qu'à renverser de fond en comble les notions habituellement admises touchant un des points essentiels de la linguistique. Comblé d'éloges par les uns, timidement ou maladroitement critiqué par les autres (Herzog, v. Zeit.f. neufr. Spr. iind Lit., XXXIV, I, 304; d. Path., II, 5 suiv.), il a franchi sans grand encombre près d'une décade et demie d'années. Les romanistes de la vieille école, sans paraître effrayés de ce manifeste révolutionnaire, ont continué leur petit bonhomme de chemin dans la voie traditionnelle ; et les linguistes non-romanistes, jugeant sans doute que le litige n'intéressait que leurs voisins de la petite maison, n'ont pas jugé utile d'instituer un débat en règle sur une question qui, pensaient-ils, ne les regardait pas.
Nous nous sommes abstenu jusqu'à l'heure actuelle de présenter nos objections, estimant qu'une réponse plus
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autorisée se ferait entendre. Mais puisque rien n'est venu, ou du moins si peu de chose, il est temps que nous essayions de tirer au clair la théorie exposée dans ces trente pages et qui, si elle était admise sans restriction, risquerait de ruiner les résultats acquis non seulement dans le domaine du romanisme et de la linguistique indo-européenne ou générale, mais encore — ce qui parait plus piquant — dans celui même de la linguistique nouvelle fondée sur la géographie.
Quatre principes généraux se dégagent de l'étude particulière qui fait l'objet des Mirages phonétiques. Ils peuvent se formuler ainsi :
Dans un patois roman considéré à l'époque actuelle : 1° il n'y a pas de tradition phonétique locale remontant à l'antiquité latine ; 2° il n'y a pas, il n'y a sans doute jamais eu, de régularité phonétique, et tout patois est un « bâtard » ; 3° si la régularité phonétique apparaît, elle n'est ou peut n'être qu'un mirage, qui ne fait que voiler l'incohérence et la confusion ; 4° cette régularité apparente, là où elle se manifeste, est le fruit d'un travail plus ou moins récent du patois.
Qu'il n'y ait pas, pour tous les parlers romans, une tradition phonétique indigène remontant à la latinité, c'est ce qui ressort avec évidence de la constatation déjà faite à la page 79. Mais il ne s'ensuit nullement que les agglomérations humaines existant dès l'époque de la romanisation des territoires, et s'étant maintenues depuis sans interruption, n'offrent pas une tradition phonétique locale ininterrompue, c'est-à-dire une tradition phonétique locale remontant à la latinité.
D'autre part, qu'il y ait des patois sang-mèlé, et même que tous les patois soient des sang-mêlé, c'est ce que nous admettrons sans difficulté, puisque les langues littéraires les plus pures sont elles-mêmes, nous l'avons vu, pétries
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d'éléments empruntés de toutes pièces. Mais s'ensuit-il que la proportion des mélanges soit telle qu'il n'y ait, dans aucun de ces parlers, et qu'il n'y ait eu à un moment du passé, aucune régularité phonétique ? S'ensuit-il que la régularité phonétique, là où elle se manifeste, soit un pur mensonge, et comme la surface unie d'un lac dont l'image nette et plane recouvrirait la réalité d'un fond inégal, rocailleux, tourmenté ? S'ensuit-il que tous les apports les plus disparates se soient coulés dans un moule uniforme rendant impossible toute distinction entre un groupe d'éléments phonétiques indigènes et la cohue des éléments étrangers ?
Répondre par l'affirmative à toutes ces questions, c'est, qu'on y prenne garde, ébranler la notion de loi phonétique, telle que la linguistique romane ou indo-européenne l'avait établie, c'est rendre impossibles les déductions mêmes de la science nouvelle, la lexicologie géographique, qui s'appuie constamment, comme on le verra plus loin, sur la constance des traitements phonétiques, véritable pierre de touche indispensable à toute spéculation linguistique.
Suivons de près le raisonnement serré, logiquement irréfutable en apparence, qui a conduit l'auteur à ces conclusions pleines de dangers pour ses propres théories comme pour celles des linguistes de toute école.
M. Gilliéron s'appuie sur les matériaux de son Jtlas linguistique. Nous accepterons ce point de départ sans élever aucun doute sur la réalité d'aucun des faits allégués. Nous résumerons tout d'abord son exposé, le plus fidèlement et le plus clairement possible, en suivant pas cà pas son argumentation, et en conservant même à maintes reprises les propres termes dans lesquels est énoncée la démonstration.
L'auteur étudie le traitement phonétique de kJ,fl initiaux dans quarante patois qu'il répartit en quatre groupes : a) au
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nord-ouest, trois patois de la Manche et du Calvados ; F) à l'ouest, treize patois.de la Loire-Inférieure et du Maineet-Loire, des îles d'Yeu et Noirmoutier, de la Vendée, des Deux-Sèvres, de la Vienne, de l'Indre-et-Loire et de l'Indre; c) au sud-ouest, neuf patois des deux Charentes et de la Gironde ; r/) au centre, quinze patois de la Creuse, de l'Allier, du Puy-de-Dôme, de la Saône-et- Loire et de la Loire.
M. GilHéron «^roupe les formes que présentent, dans chacun de ces quarante patois, les mots « clarinette »^ « clarté )», « clé », « cloches », « clou », « clouer » ; — « fleur », « flamme », « fléau ». De ce groupement doit ressortir l'accord ou au contraire la discordance du traitement phonétique des mots à l'intérieur d'un même parler ou d'un parler à l'autre.
Les traitements des kl,fl initiaux, que l'on observe dans ces neuf mots à l'intérieur des quarante patois, se ramènent aux types qui figurent dans le schéma suivant représentant la genèse phonétique de ces différents types :
Ce tableau montre qu'il y a confusion des représentants de kl et de fl à l'étape f/. A partir de çl, l'évolution des deux groupes coïncide.
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A. Examinons d'abord les représentants de kl.
I. — Sur les quarante patois, il n'y en a que huit au sein desquels il y ait uniformité dans le traitement de Id, c'està-dire où les six mots considérés présentent tous une même initiale consonantique ; on appellera « série homo phone », la série des six mots offrant cette identité du traitement de la consonne initiale : de ces huit patois quatre offrent le type M, étape initiale ; un patois offre le type kl ; trois patois enfin le type ky.
A ce groupe s'ajoutent trois patois où la série homophone est complète, mais se complique, pour un ou deux des mots considérés, d'une seconde forme ou « variante aberrante ». Si l'on néglige ces variantes, il reste donc que, sur quarante patois, il y en a onze unitaires, c'est-à-dire offrant une série homophone, laquelle représente l'une des étapes Jd, kl, ky, çy.
En mettant les choses au mieux pour favoriser la thèse de la régularité phonétique, c'est-à-dire en faisant abstraction des formes de « clarinette », « qui est, disent les auteurs, nécessairement un mot emprunté et peu ancien », quatre nouveaux patois pourraient encore être englobés dans le groupe des parlers unitaires ; ils ont tous quatre kl comme produit uniforme.
En tout et pour tout par conséquent, et au grand maximum, sur quarante patois, il n'v aurait que quinze patois unitaires.
Les vingt-cinq autres patois ont pour kl deux ou même trois représentants phonétiques différents.
Dès maintenant on voit la prédominance numérique des patois composites sur les patois unitaires.
Cet état compliqué pourra s'expliquer, disent les auteurs, « si nous nous représentons nos quarante parlers comme ayant subi l'influence plus ou moins directe du français à des époques et à des degrés divers. Cette diversité même n'en comporterait pas moins ses enseignements » {Et. géog. ling., 52).
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II. — Mais, dans le groupe des liuit parlers véritablement unitaires, au sein desquels « clarinette » est d'accord avec la série des autres mots, considérons ceux qui en sont aux étapes kl, /p', çy. Comment expliquer qu'ici l'emprunt récent « clarinette » se présente avec kl, ky ou çy, en conformité avec le traitement phonétique régnant dans chaque patois ?
De deux choses l'une : Ou bien l'altération du kl originaire est ici postérieure à l'introduction du mot « clarinette » dans le patois considéré ; et alors combien d'autres intrus, moins récents, moins faciles à démasquer, se cachent sous l'uniformité phonétique actuelle ?
Ou bien l'altération du kl oriç^inaire est antérieure à l'introduction du mot « clarinette » dans le patois considéré, et « clarinette » en y pénétrant a revêtu l'uniforme en vigueur dans la phonétique dudit patois. Mais alors, combien de mots, en dehors de « clarinette », ont pu se glisser subrepticement dans des séries ayant aujourd'hui l'apparence la plus homogène ?
Dans les deux alternatives, l'homophonie actuelle de la série est un trompe-l'œil. Elle peut cacher les plus graves discordances primitives. Si vraiment « clarinette » n'est pas le seul emprunt, la régularité phonétique actuelle n'est-elle pas un mensonge ?
III. — Mais, diront les partisans de la régularité phonétique, il y a des mots dont la signification, d'usage élémentaire, est indispensable à toute langue, et qui, par conséquent, ayant vraisemblablement toujours existé dans l'idiome, doivent rt p/wn représenter la tradition phonétique propre à chacun des quarante patois. Si l'on élimine les autres mots et qu'on se borne à considérer ces vocables essentiels, ne doit-on pas trouver la véritable tradition locale, la norme phonétique en vigueur dans le patois ? — « Ces parlers, répondent MM. Gilliéron et Roques (Jb., 53), forment des groupes géographiquement cohérents ; dans
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une même région de petite étendue, il est vraisemblable que les conditions sociales ne varieront pas à l'infini, et que les besoins nouveaux [et par conséquent les besoins de mots nouveaux] se manifesteront sur les divers points à des dates qui ne sauraient être extrêmement éloignées. »
Dans un même groupe géographique de parlers on doit donc a priori trouver : i" une « masse homogène » de mots anciens de signification élémentaire constituant « une série phonétique dominante » caractéristique dans chaque patois et 2° des mots à traitements divergents représentant les emprunts.
Or quelle est la réalité ? — Dans chacun des quatre groupes géographiques de parlers, les patois non-unitaires offrent des « séries dominantes » qui diffèrent les unes des autres : ici, il y a désaccord pour « clarté » seul; là, pour « clarté » et « cloche », là pour v clouer », là pour « clou », pour « clé », pour « clouer » et « cloche », pour « clou » et « clouer », etc. C'est le tableau de la confusion la plus absolue.
Que peut-on en conclure ?
Ou bien il y a eu « incohérence dans l'assimilation » des mots empruntés; c'est-à-dire que des emprunts récents ont été assimilés à la « série dominante », tandis que des emprunts plus anciens ont conservé leur vêtement étranger. C'est l'hypothèse la moins vraisemblable. Mais, si l'on veut s'y tenir, et si l'on admet que les apports récents sont plus conformes que les anciens à la série dominante, que pensera-t-on « de la valeur des séries homophones comme représentant la tradition phonétique locale ? » {ib., 57).
Ou bien il y a eu « incohérence dans l'emprunt des mots ou des formes », c'est-à-dire que, dans chaque patois du groupe géographique considéré, tantôt un mot, tantôt un autre a été emprunté. Mais, « s'il en est ainsi, que reste-t-il du critère de la permanence des besoins pour juger de la permanence des mots ? » (Jb.^.
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Dans les deux alternatives, pour établir « la loi phonétique locale », nous ne pouvons nous fier ni à l'aspect phonétique de la série dominante, ni à la masse des mots qui^ par leur sémantique, apparaissent a priori comme élémentaires et essentiels.
IV. — Mais, objecteront les partisans de la tradition phonétique, admettons que la série homophone soit factice ; elle n'en existe pas moins. Cet accord de tous les mots constituant la série homophone est le seul fait vraiment important. Pour avoir revêtu cet aspect uniforme qu'ils étalent aujourd'hui à nos yeux, les intrus ont du avoir un modèle. Que ce modèle soit lui-même un intrus, il a eu lui-même un modèle. De proche en proche nous sommes amenés à remonter ainsi jusqu'à un modèle latin. Nous sommes donc obligés d'admettre l'existence locale d'une tradition phonétique originairement latine. « Une âme traditionnelle se serait perpétuée en un point donné grâce à de faux indigènes, comme des supports étrangers sauvent et perpétuent l'antique espèce greffée sur eux. Ainsi les mots d'un patois pourraient nous mentir géographiquement ; il se pourrait qu'aucun n'eût le droit de dire : « Je suis d'ici », et en ce sens les étymologies latines seraient fausses, mais la loi phonétique locale resterait possible et vraie d'une vérité supérieure » (//>., 58).
Pour répondre à cette objection très forte qu'il se pose à lui-même, M. Gilliéron néglige l'hypothèse, qui pourrait d'ailleurs se soutenir sans paradoxe, et selon laquelle un parler aurait été envahi par une série étrangère complète. Il s'appuie sur les variantes aberrantes signalées au début dans trois patois unitaires, par exemple dans le patois 527 qui a kyé, variante aberrante de « clé » en regard de çyé, forme « vieillie » concordant avec la « série dominante ».
De deux choses l'une, observe M. Gilliéron, ou bien la forme qui s'accorde avec la série dominante « et qui, ajoute-t-il, a en général l'apparence la plus moderne », est
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empruntée ; et alors la forme aberrante, kyé dans l'exemple donné, représente la vraie tradition locale, brisée et en voie de disparaître. Ou bien la série dominante est traditionnelle, et alors c'est la variante aberrante hyé « qui nous trompe ». Car, remarque M. Gilliéron, dans le patois 527 choisi comme exemple, « cette forme menteuse est en voie de supplanter la forme çyé concordant avec la série dominante, puisque cette dernière forme y a été recueillie comme « vieillie ». « Une fois la victoire acquise » cette forme menteuse « ne sera-t-elle pas le point de départ d'une nouvelle série » ?
« Brisure certaine de la tradition d'un côté, conclut M. Gilliéron {ib., 66), possibilité de brisure de l'autre, le résultat pour nous est identique : ce qui s'est produit dans un cas a pu se produire dans deux, dans plusieurs, dans tous. »
B. L'étude des représentants de fl est, si l'on en croit M. Gilliéron, non moins décourageante pour les partisans de la régularité phonétique. Deux parlers seulement, sur les quarante (!), offrent, pour les trois mots considérés, un traitement uniforme. A ce nombre s'ajoutent quatre parlers où la série homophone est complète mais se complique de variantes aberrantes. En négligeant ces variantes aberrantes, on obtient donc un total de six parlers unitah'es seulement contre trente-quatre parlers composites.
Sur ces trente-quatre parlers composites, il y en neuf où les trois mots considérés présentent trois traitements différents du groupe fl !
Les conclusions tirées de cet état complexe sont les mêmes que pour le groupe kl, mais encore renforcées. En outre, il s'en dégage d'autres tout aussi évidentes :
L'étape çl est, on l'a vu, une étape commune vers laquelle tendent fl aussi bien que kl. A partir de cette étape, l'évolution des deux groupes consonantiques se confond. Par exemple un patois possède çljô qui représente à la fois
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« fléau « et « clé » ; un autre patois dit çyaiii << flamme » et çyc « clé ».
Une conséquence importante résulte de cette confusion. Dans vingt et un parlers, « fléau » se présente, quant à son groupe consonantiquc initial, à une étape kf ou même kl, ou encore ky, c'est-à-dire à une étape qui est normalement le produit d'un groupe étymologique kl, et non jJ. Dans ces parlers « fléau » se dit kh, ou kJa, kya, etc.
Deux explications, continuent les auteurs des Mirages phonétiques, sont possibles pour rendre compte de ces formes contraires à l'étymologie :
1° Ou bien la confusion est due à la collaboration de deux parlers : un parler A qui distingue encore / et kl par exemple sous les formes fy, ky, emprunte flagelliim à un parler B pour lequel cette distinction est abolie et qui les confond par exemple sous la forme çL
Les sujets de A établissent une proposition entre leur propre parler et le parler B, et, remarquant que leurs ky correspondent aux çl du parler B, lui empruntent son mot çh « fléau » mais en le reconstruisant sous la forme kyo, conformément à la série dominante ky ■< kl de leur propre parler.
« Si maintenant, observe M. Gilliéron, un linguiste se fonde sur le k\o de A pour retracer l'histoire de flagelUim et du groupe latin // dans ce parler, il sera le jouet d'un double mirage, car il prendra un immigré pour un indigène, et il s'imaginera voir un représentant de /7, là où il n'aura affaire qu'à un reflet des représentants de kl » (ib.,
2° « Ou bien la confusion est due à l'évolution propre d'un parler «, qui, distinguant tout d'abord fl et kl, au degré //. kl par exemple, a fait converger dans la suite //et kl vers l'étape commune çl et plus loin encore vers çy ou sy. « Puis, explique M. Gilliéron, sous l'influence obsédante du français ou d'un parler plus proche du français qu'il