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VI. « MIRAGES PHONÉTIQ.UES

on {ib., 54), il esL vraisemblable que les conditions sociales ne varieront pas à l'infini, et que les besoins nouveaux se manifesteront sur les divers points à des dates qui ne sauraient être extrêmement éloignées. »

Voilà un raisonnement irréprochable en théorie. Mais, appliqué aux données dont nous venons de montrer l'inexactitude évidente, peut-il rien prouver contre la régularité des lois phonétiques ou contre l'existence d'une tradition locale, points en discussion ?

Dans les patois non-unitaires de chacun des quatre groupes qu'il a imaginés, M. Gilliéron constate (Jb., 54- 6) que les « séries phonétiques dominantes ne sont pas constituées par les mêmes mots, d'un patois à l'autre, à l'intérieur d'un même groupe de patois : ici, « clarté » est en désaccord avec la série dominante : là, c'est « cloche » : ailleurs « clouer ». — La remarque est juste. Mais a-t-elle lieu maintenant de nous surprendre ? Cette divergence linguistique résulte de la variété des conditions et des besoins sociaux, aux points considérés ; et cette variété est considérable, ainsi que nous l'avons vu. Les mots voyageurs, puisque mots voyageurs il y a, ne pouvaient s'introduire qu'à des dates différentes dans des communautés géographiquement et socialement différentes. Sur chaque point ils ont dû rencontrer des « séries dominantes » dissemblables, et ils ont dû réagir diversement au contact de ces séries.

Là est le secret du désordre qu'on nous signale dans la distribution des séries phonétiques dominantes au sein des patois non-unitaires de chaque groupe supposé.

« Que reste-t-il, s'écrie-t-on en présence de ce désordre (^ib., 57), que reste-t-il du critère de la permanence des besoins pour juger de la permanence des mots ?» — Si ce critère n'avait contre lui que l'argumentation des Mirages et les faits controuvéssur lesquels s'appuient les auteurs de cet article inquiétant, il n'aurait rien perdu assurément de la valeur que certains linguistes ont pu lui reconnaître.

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Mais il est temps, puisqu'aussi bien on nous y engage, que nous passions à l'examen des mots eux-mêmes et à la controverse sur le rapport qui peut exister entre leur permanence dans les parlers et l'imminence de leur signification. L'exposé de MM. Gilliéron et Roques soulève ici des objections encore plus graves que celles qui ont été présentées jusqu'ici. Ces objections portent d'abord sur le choix des mots pris comme exemples par les auteurs des Mirages.

Parmi les six mots destinés à montrer le traitement de kl initial, il y en a deux, — c'est-à-dire exactement le tiers — « clarinette » et « clarté », qui sont, de par leur sémantique, condamnés à être à peu près partout des emprunts. « Clarinette » est par excellence un objet sujet aux déplacements, et les mots qui le désignent, par exemple en italien ou en espagnol, clarineito, clarinete, se signalent dès l'abord comme des mots étrangers à ces deux langues. « Clarté ') est une de ces notions, sinon abstraites, du moins assez générales, que les parlers rustiques, et même les idiomes littéraires, expriment par des mots qu'ils prennent à des langues de civilisation plus perfectionnées : prov. clarilat, claretat à côté de clartat, esp. claridad.

Sur les quatre autres mots, il n'en est peut-être aucun dont on puisse affirmer qu'il ait quelque chance sérieuse d'être autochtone. « Cloche », qui au surplus est un mot onomatopéique sujet cà des accidents particuliers (cf. Grammont, Onomatopées et mots expressifs, in Trentenaire de la Société pour F Élude des langues romanes, Montpellier 1901, 296,300), est à peu près dans le même cas que « clarinette », sans compter que sa sémantique est plus flottante, car des objets assez différents les uns des autres, « clochette », « sonnette », « timbre », etc. peuvent être désignés par le même mot. Aussi voyons-nous les principaux idiomes romans avoir recours, pour exprimer cet objet, à des formes de provenance très diverse : le français littéraire abandonne la tradition latine pour adopter un mot clocca, attesté dans

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des textes latins du vu' siècle^ et d'origine obscure, puisque ald. Glocke = a. h. a. glocka est lui-même un emprunt, peut-être au celtique, et qu'en tout cas le mot s'affirme comme ayant aussi beaucoup voyagé dans le domaine germanique (v. Kluge, Etym. Wôrt. der deutschen Spraches.\'°^. Si l'italien littéraire retient càmpana comme l'espagnol, et partiellement le provençal et le catalan, clocca ne s'en retrouve pas moins dans l'Italie du Nord, v.vcn\.ciocca,tx.c. Dans les Grisons, à Bergell, sampoin représente le grec syiiiphonia devenu s uniponia. Partout les mots les plus variés laissent des traces plus ou moins durables dans des postes sémantiques plus ou moins voisins de « cloche » : lat. signum, burdonem, calicem, cascahellum, patellam, qiiadrum et quadratum, rotuudiint, sonare ; basque cincerri ; got. ski II a; a. h. a. singo:{, topho ; m. h. a. griiiivel ; grec kymhaliiDi, plattitin, etc., etc.

Les timbres variés de ce multiple carillon linguistique auraient dû servir d'avertissement aux auteurs des Mirages, et leur signaler les vicissitudes de tout ordre que tout vocable signifiant « cloche » a pu subir avant d'entrer dans un patois, gallo-roman ou autre.

Que reste-t-il donc comme mots à « signification élémentaire et essentielle » sur ce total de six mots pris comme exemple ? — Il reste « clé », « clou » et « clouer ».

Passons condamnation sur « clé » — quoique, lui non plus, ne soit pas à l'abri de tout reproche, puisqu'il désigne un objet de forme variable, fiiit de matières souvent différentes, susceptible de déplacement — . Mais « clou » et « clouer » appellent des réserves plus sérieuses. N'exagère-t-on pas quelque peu, lorsqu'on nous présente « clou » comme un mot à signification élémentaire et essentielle et qu'on parle {op. cit., 57) « des racines tenaces » qu'il doit avoir dans le sol.

Un clou ne prend pas racine. On l'enfonce plus ou moins brutalement à coups de marteau. T.e d d'ital. chiodo.

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qui renvoie à autre chose qu'cà clavuin, le cl initial d'espagnol cJavOj qui n'est pas d'origine espagnole, et les variétés de mots tels que v. prov. agut, daim, kejitra, rouni. cuîu etc. ne témoignent-ils pas d'un certain flottement ? Un mot désignant un objet fabriqué, susceptible de prendre les formes les plus différentes, est par définition sujet à changer et à voyager. Ni « clou » ni « clouer » ne peuvent exhiber de papiers en règle prouvant l'authenticité de leur nationalité indigène. Cette authenticité est et reste possible, sans plus.

Récapitulons : sur six .mots, que les auteurs des Mirages ont pris comme exemples pour étudier le traitement de kl, il y en a deux qui sont à peu près sûrement des emprunts ; un l'est vraisemblablement ; deux autres le sont peut-être ; un seul ne l'est probablement pas. Telle est la proportion.

Mais alors, n'y a-t-il pas quelque imprudence, quand on sappuie sur des cas aussi douteux, à conclure quoi que ce soit touchant la régularité des traitements phonétiques ?

« C'est le désordre dans tous les groupes », nous dit-on (/è., 56) : en effet, dans le patois 518, « clou » et « clouer » sont en désaccord avec la série dominante ; « cloche » et « clouer » le sont dans le patois 632, et aussi à 621, « à moins que dans ce dernier cas l'on ne préfère voir l'emprunt dans « clarté », « clé », « clou »... « Nous ne pouvons, ajoute-t-on, atteindre aucune relation fixe entre la valeur des mots et l'ancienneté de leur incorporation ou leur attachement au sol. »

La chose est certaine dans le cas présent. Mais le désordre dont on se plaint, l'absence de symétrie entre les mots aberrants et les séries dominantes d'un patois à l'autre, n'ont-ils pas leur principale cause dans la nature même des mots choisis ?

Est-on fondé, dans de telles conditions, à invoquer la bigarrure phonétique de ces six mots hétérogènes pour contester l'existence d'une tradition phonétique ancienne,

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et compromettre ainsi la notion même de loi phonétique, indispensable à toute étude scientifique du langage?

Voulez-vous savoir s'il y a une phonétique propre à un patois et quelle est cette phonétique ? Ne vous y prenez pas de cette étrange manière.

Que diriez-vous d'un plébiscite où, pour connaître le sentiment national des habitants d'un pays, on ne ferait voter que des immigrés notoires? Puissent de tels errements, — trouvaille vraiment admirable de certaine diplomatie, — être épargnés du moins à la linguistique !

Et pourtant vous poussez plus loin encore l'abus de votre méthode dangereuse.

Vous bornez à six mots, pour la série M, et à trois, pour la série ^, le nombre des exemples sur lesquels vous fondez tout votre système ! Et vous agissez alors comme des négociateurs qui, dans un partage de territoire, auraient la prétention d'appliquer le principe des nationalités, et consulteraient, en tout et pour tout, une demi-douzaine de témoins triés sur le volet !

Voilà le point le plus fliible de toute votre construction !

A notre objection contre le choix arbitraire de leurs exemples, les auteurs des Mirages phonétiques pouvaient répondre qu'il importe, dans une étude sur les emprunts, de s'appuyer sur le témoignage des mots susceptibles d'emprunt, et de voir comment ils se comportent « dans des parlers géographiquement cohérents ».

La réponse ne prouverait rien, car nous avons vu ce qu'il faut penser de cette soi-disant « cohérence géographique ». Mais admettons que celle-ci soit réelle et démontrée. Les auteurs des Mirages pensent-ils avoir prouvé que la confusion qu'ils signalent entre les « séries phonétiques dominantes » des divers parlers soit la marque d'une « brisure de la tradition phonétique locale ? »

Car enfin qu'est-ce que cette « série phonétique domi-

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nante », dont ils nous parlent? Ont-ils même le droit de parler de série phonétique dominante, quand ils limitent arbitrairement la dite série à six exemples pour le cas de Jd, et à trois seulement pour le cas de fi }

Que prouvent ces trois et ces six exemples dans le problème général de la régularité phonétique, qui est aussi le problème des lois phonétiques ? Rien, ou peu s'en faut.

Ce sont tous les mots commençant par les groupes kl et fl qui devaient entrer en ligne de compte. Et les listes de mots en chia-, chie-, chio-, chin- ou même en fia-, fio-, fiuque fournit n'importe quel dictionnaire italien semblent bien indiquer qu'un nombre respectable de mots, vraisemblablement héréditaires, eût pu être réuni.

Et à supposer que la chose eût été impossible pour les patois gallo-romans, on aurait dû chercher, et il était facile de trouver en abondance, d'autres faits et des traitements phonétiques autres que ceux de kl,fl permettant de fonder le problème sur des données plus larges et plus sûres. L'importance de la question étudiée en valait la peine.

Nier la régularité des traitements phonétiques, la permanence d'une tradition phonétique, l'existence de mots héréditaires dans les parlers gallo-romans, en s'appuyant sur une série de six mots et sur une série de trois mots, c'est aller un peu vite en besogne.

« Brisure certaine de la tradition d'un côté, écrit-on {ih., 66), possibilité de brisure de l'autre, le résultat pour nous est identique : ce qui s'est produit dans un cas a pu se produire dans deux, dans plusieurs, dans tous ; la certitude de retrouver la tradition phonétique locale dans une série homophone s'évanouit et, avec elle, toutes les constructions qui ont besoin de cette certitude. »

Ainsi donc, six exemples sujets à caution, et trois autres presque aussi douteux, pourraient causer toute cette débâcle de la phonétique et, disons-le, de la linguistique ?

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