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GEOGRAPHIE ET HISTOIRE I

intervocalique : biika, <C biiccani^ vaha •< vaccam ; •3'' -kânppuyé : vaska << *vasca (sur vasculitin), fiirka ■< fnrcam, etc., etc.

En regard de cette série, il en existe une autre, dans les mêmes parlers: B, 1° cabra <icapram, dans /g' la cabra ; cadel « désordre » par antiphrase, déverbal de cadlé, qui lui-même est un dérivé de capitellum; 2° broca « cheville » <C *broccam, rota « roche n << *roccani, variante roka, etc. ; 3" planta « planche » •< pIaucani,talota «échalote » < Ças^calo{nian{) tic.

La série B, en t, comporte un nombre de mots considérables (v. AmVioLev'i, Le palatali piemontesi , Torino, Bocca, 1918, p. 55. suiv.). La série A n'est pas moins importante. Quelle est, des deux, la série indigène ?

« Aucune des deux », répondront peut-être les auteurs des Mirages phonétiques. « Ou du moins, il n'est pas sûr qu'il y en ait une, puisque en tout état de cause l'existence d'une tradition phonétique locale n'est pas démontrée .»

Une telle réponse ne satisfera sans doute personne parmi ceux qui auront bien voulu lire avec attention dans le chapitre précédent notre réfutation des Mirages. Et si l'on nous concède que la théorie exposée dans ce trop célèbre article, n'est qu'un brillant sophisme, la question que nous posons demeure entière : quelle est des deux séries A et B celle qui est originaire en piémontais ?

L'exploration géographique, à elle seule, est-elle capable de trancher la question? C'est douteux. Pourl'étabhssement des « séries dominantes » dans les patois du Piémont, il faudrait prévoir des centaines de mots, dont on ne peut deviner l'existence à l'intérieur de ces divers patois. A supposer que le dialectologue géographe les découvre, et arrive à établir des listes, sinon complètes, du moins développées, il devra encore définir la répartition géographique de toutes les formes entrant dans ces listes. Est-il sûr, si ces conditions pratiquement irréalisables étaient obtenues,

MiLLARDET. 13

que l'examen de cette répartition suffise à donner la solution du problème ?

D'autre part, où mène la méthode historique et comparative, celle sur laquelle s'est appuyé M. Attilio Levi ? Elle fiiit entrer en ligne de compte des documents d'origine lexicographique, en particulier les vocabulaires piémontais depuis celui de Pipino (1783) jusqu'à ceux de Dal Pozzo (1893) et Gavuzzi (1896), et elle institue une comparaison non seulement intérieure aux dialectes considérés, mais encore extérieure, en ce sens qu'elle a recours aux faits attestés dans d'autres idiomes romans contigus ou même relativement éloignés.

L'emploi de cette méthode conduit M. Attilio Levi à admettre que h -\- a est resté en principe intact dans les mots piémontais indigènes, et que les exemples — en nombre véritablement considérable — o\i k -\- a apparaît sous forme de mi-occlusive palatale c, s'expliquent par des emprunts de vocabulaire faits en masse à des parlers de la Gaule transalpine.

L'histoire comparative du traitement piémontais de k -}- ^,/ corrobore cette manière de voir. En effet, ke- M- aboutissent normalement à s en piémontais. Mais des mots comme cibulJtta « ciboulette», en regard de siula << cepullam d'où siuktta, tenter « cintre », en regard de senter, cimes <i punaise », en regard de si mes, cirera, cereT^a « cerise », au lieu àt*sre:^a^ etc. , etc. (v. op. cit., p. 1 90 suiv.), suffixe -û^m« (^purkactm, etc.) au lieu de -asiin, faca, anciennement /û-ia « face », facada, anciennement fasada, etc., doivent leur tni-occlusive palatale soit à des mots lombards, ayant des palatales ou des prépalatales, fricatives ou mi-occlusives, milan, scenien, scimes, facciada,etc?, soit à l'italien littéraire, porcaccione, faccia, facciata, etc.

Ici encore, il y a coexistence de deux séries dans les mêmes parlers. Que s'est-il donc passé ?

Suivant l'explication de M. Levi, lorsque Turin devint la

MI-OCCLUSIVES PALATALES EN PIEMONTAIS I95

capitale de l'État de Savoie, à partir du milieu du xv= siècle, il se produisit dans cette ville un afflux de parlers populaires, de dialectes ou de langues littéraires venus des deux côtés des Alpes, et de cette invasion en masse le piémontais a reçu de profondes empreintes qui ont altéré sa physionomie primitive.

Originairement apparenté au provençal méridional par le traitement du k devant a et aussi par l'assibilation ancienne du k devant e, i, il en vint, par voie d'emprunts au français, au franco-provençal d'une part, à l'italien littéraire et à certains parlers plus ou moins répandus dans la Ligurie, la Lombardie ou l'Emilie de l'autre, à multiplier, dans son système phonétique, les mi-occlusives ou fricatives palatales, non seulement devant a, mais devant e, i, de telle sorte que cette langue commune piémontaise, qui ignorait, comme le provençal le plus méridional, l'altération de k -\- a, et qui était essentiellement une langue à sifflante en ce qui concerne k-^e, i, sera < ceraiii, comme le provençal ou le français, a fini par devenir une langue dans le système de laquelle les mi-occlusives palatales ont dominé, comme en italien.

Cette sorte de glissement des « séries dominantes », au préjudice du consonantisme dental ou alvéolaire et au bénéfice du consonantisme prépalatal ou palatal, a été favorisé par l'existence, dans l'élément indigène, d'une « série dominante » autochtone comprenant un grand nombre de mots pourvus de mi-occlusives palatales. Dans ces mots, le c s'explique par une palatalisation secondaire des kl initiaux ou appuyés : le groupe ky qui en est sorti n'a pas tardé à aboutir àla mi-occlusive : camé<i kiamé<Z.clamare, cav <i kiave <C clavem ; — kuverc <i *kuverkio <Z cooperctiluin, niasc <C maskio <i Jiiasculum, etc., etc. {op. cit., 5 suiv.).

Le passage d'une « série dominante » à une autre, par voie de substitution et non par voie d'évolution phoné-

l$6 VII. CONVERGENCE DES METHODES

tique directe, est donc un fait dont la possibilité est reconnue aussi bien par les purs comparatistes que par les géographes. L'interprétation que propose M. Attilio Levi est fondée tout entière sur l'emploi de la méthode traditionnelle de comparaison.

L'auteur, qui paraît être plutôt un comparatiste qu'un romaniste rompu aux difficultés particulières de la linguistique néo-latine, ne semble guère au fait des principes de la géographie linguistique.

L'explication qu'il nous donne est et demeure vraisemblable. Elle gagnerait à coup sûr en force démonstrative, si elle s'accompagnait de cartes Unguistiques, précises et circonstanciées, sur lesquelles l'œil exercé d'un géographe pourrait reconstituer les trajets divers des principaux emprunts ou des groupes d'emprunt.

Les solutions définitives ^^seront obtenues à l'avenir au prix d'un double effort d'analyse appliqué dans les deux directions : examen des aires géographiques, histoire et comparaison.

Sur la méthode comparative et historique dans ses applications à la phonétique, il est inutile de nous étendre, parce qu'elle est connue depuis longtemps. Il nous suffira de renvoyer à ce qui en a été dit dans le chapitre i, où la méthode est caractérisée dans ses traits généraux, telle qu'elle s'applique à toutes les parties de la linguistique.

On n'oubliera point que la phonétique expérimentale doit fournir son appoint de constatations minutieuses et précises qui contribueront dans une large mesure à une bonne exploitation des procédés de la méthode comparative.

En revanche, nous insisterons un peu sur les applications de la méthode géographique à la phonétique, puisqu'aussi bien, en dehors des Mirages phonétiques et de quelques études déjà signalées (piVf g, nièce, etc.; cf. p. 203),

PHONÉTiaUE ET LEXICOLOGIE GEOGRAPHIQ.UES I97

le chef de l'école géographique, négligeant d'étudier le problème phonétique en lui-même et pour lui-même, semble bien décidé à ne voir dans la phonétique qu'une science auxiliaire de la lexicologie.

Il y a deux faces du problème qui gagnent à être distinguées : d'une part, il s'agit de déterminer les rapports de la phonétique géographique avec la lexicologie géographique ; d'autre part, il s'agit de voir comment il est possible d'instituer une phonétique géographique.

Que la géographie lexicologique ou sémantique doive beaucoup à la phonétique, c'est et qui ressort de Tœuvre entière de M. Gilliéron. Il n'a cessé, parfois volontairement, mais le plus souvent à son insu, d'en souligner les rapports, et un livre comme V Abeille ne compte que peu de pages où il ne soit point fait appel à la phonétique. Il nous serait aisé de dresser une liste imposante de tous les passages de ce livre qui témoignent des services rendus à l'auteur par la phonétique.

Un tel relevé serait de nature à révéler quelque inconséquence de la part de l'auteur, qui s'appuie sans cesse sur une discipline à laquelle il refuse la qualité de science, et dont il s'applique à ruiner de son mieux « les postulats essentiels ».

Et, chose plus étonnante encore, c'est sur la phonétique proprement dite et entendue dans son sens traditionnel, et non sur une phonétique véritablement géographique, qu'il fonde le plus souvent ses déductions d'ordre sémantique ou lexicologique.

La lexicologie géographique, telle que M. Gilliéron l'a instituée, semblait demander, pour être assise sur une base solide, l'établissement préalable d'une géographie phonétique.

Cette géographie phonétique, on s'est gardé de la faire.

On s'en est gardé volontairement sans doute, et cette

abstention est la conséquence naturelle du scepticisme professé dans les Mirages, touchant la valeur de la tradition phonétique locale en matière de patois.

On s'en est gardé vraisemblablement aussi sous prétexte que fonder la lexicologie géographique sur la géographie phonétique, ce serait tourner dans un cercle.

Ce serait tourner dans un cercle, du moins aux yeux de quelqu'un ayant l'ambition d'expliquer les faits particuliers observés dans les patois par les faits généraux tels que la répartition géographique des mots sur la carte d'ensemble de tout le domaine (cf. p. 57). Pour tracer la géographie phonétique de ce domaine, on est bien obligé de partir des faits locaux attestés dans chaque patois, mais comme ces faits locaux sont considérés, par la nouvelle école, comme la résultante des conditions lexicologiques générales, on évite de tomber dans ce cercle, qui, en effet, dans l'hypothèse où l'on se place, ne saurait manquer d'être vicieux.

Mais alors, si cette crainte a vraiment empêché l'auteur de V Abeille, etc., d'établir sa lexicologie géographique sur une phonétique géographique préalablement constituée, il eût dû s'abstenir soigneusement dans ses déductions de faire intervenir, même occasionnellement, même par voie détournée, la phonétique tout court, cette prétendue science qu'il tourne en dérision (Abeille, 114).

Or, que voyons-nous ? M. Gilliéron, qui se refuse à instituer une phonétique géographique, invoque à tout moment la phonétique. « Ce ne sont pas les géographes qui font peu de cas de la phonétique », va-t-il jusqu'à écrire dans un moment où il consent à être franc avec lui-même (Abeille, 99). '

Ainsi donc, on a bien évité un cercle vicieux; mais on s'est précipité dans un paralogisme plus vicieux encore, qui> s'il faut appeler ce monstre par son nom, n'est autre qu'une contradiction formelle.

Il fallait se résigner à procéder comme tout le monde

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avait procédé jusqu'à présent : partir de la phonétique. Et puisqu'on avait l'ambition bien légitime de fonder une nouvelle science, la lexicologie géographique, il fallait commencer par instituer une géographie phonétique.

M. Gilliéron ne l'a pas fait. Ses déductions se ressentent souvent d'une telle lacune.

Il ne suffit pas en effet de déchrer ÇAbeilJe, 221-2) « que tabula, sabuJiim, fabula (opposés à parole et prohr picard « parler «) sont actuellement représentés en français par des mots de seconde souche latine ». que « ceux de la première sont, quand ils existent encore, relégués dans quelque recoin sémantique, et ont été rtjetés, dans leur sémantique originaire, pour cause d'homonymie intolérable avec d'autres mots ou pour cause d'hypertrophie sémantique » et que, « pour s'en rendre compte, il suffit de les modifier suivant les lois phonétiques qu'ils devaient subir ».

Il faudrait cependant qu'on nous précise quelles sont ces « lois phonétiques » invoquées en la circonstance, et qui auraient dû apparemment accommoder /â(/'«/fl', sabiilum, tabula à la mode grecque, suivant le modèle de parabole > paràbola > lat. vulg. paraula > ïx. parole}

Quelles sont ces « lois phonétiques » ?

Sont-ce les lois phonétiques du français littéraire ? Mais alors, les cas de stabula >> étable, -abileui^-able, etc., et les cas parallèles de ebuhim >> hiebh\ affibulare'^ affubler, n'attestent-ils pas l'existence en français littéraire d'une série dominante, où -bl- est -bl- après a, comme après une autre voyelle ? Et, dans ces conditions, tôle n'apparaît-il pas comme un emprunt venu de l'Est ou du Nord-Est, dans une région où -abilem est -aide au mo)'en âge : estaule, amirauté ? (Voir en dernier lieu sur le traitement phonétique du suffixe -abilem en français, Studier i modem Sprâkvetenshap, V, 115-35, l'article de M. E. Staaf. . .).

Ces « lois phonétiques » sont-elles au contraire indépendantes du français littéraire ? Sont-ce les lois phonétiques

de parlers dialectaux de la France du Nord-Est ? Pourquoi alors n'a-t-on point fondé une affirmation aussi catégorique sur un exposé géographique des dites lois dans ces parlers ? Les vagues indications qu'on nous donne (« fr. parole, picard proler ») ne peuvent remplacer un examen sérieux du problème qui devrait être considéré sous son aspect géographique.

Lorsque, dans le même ouvrage {ih., 99), il s'agit de prouver que fr. émonchet contient le mot apis (= e(^s) mouchet), et qu'on s'appuie sur l'existence en Bretagne, aux points de V Atlas 481-2, 453, d'une forme espervier avec une s non amuïe (= es pervier\ pourquoi se borner à citer le Dictionnaire général pour établir que Vs non finale serait tombée devant consonne dans ces patois. Du moment que Vs s'est maintenue, nous dit-on, c'est qu'elle se trouvait en fin de mot : donc espervier est bien apis -f sparivareis. Mais que prouve le Dictionnaire général en matière de phonétique dialectale ? C'est sur la géographie phonétique des régions de l'Ouest que devait être fondée une pareille remarque.

L'établissement préalable d'une géographie phonétique, antérieure à toute spéculation de géographie lexicologique, eût préservé M. Gilliéron des justes critiques dont sa théorie sur les suffixes -ellum et -ittum a été l'objet (v. p. 70). Il l'eût empêché de même d'affirmer (^Abeille, 178) que l'adjonction d'un -^dans entonfioirt, amert, arrosoirt, chart, cœurt, etc. « rapprochent nettement » les parlers du Médoc des dialectes « de la langue d'oïl et les oppose aux dialectes du Midi. »

L'addition d'un / après r finale, qu'elle soit due à l'analogie ou à un développement purement phonétique, est un fait caractéristique des parlers gascons de la Gironde et du Lot-et-Garonne, et cela ressort de Y Atlas linguistique luimême : carte 552 « fer «, 944 « or », 698 « hiver », etc. Des formes telles que/^r/ « fer », art « or », ihèrt « hiver »

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se rencontrent fort loin vers le Sud, jusqu'à Tartas-682, et èrt « air » submerge sans doute tout le pays de Marsan.

Au surplus cette épithèse de -t n'est pas sans exemples sur d'autres points du domaine méridional. On la retrouve sur les confins du Languedoc et du Roussillon (F. Krûger, Sprachgeographiscbe Untersiich. in Languedoc und Roussillon, jo-i) caruin'^ kart, rarum'^ rart, claruni'^ klart, màtiirum^ niadurt, etc., et ailleurs encore.

Cette extension géographique de l'épithèse parle d'ailleurs en faveur d'un développement phonétique plutôt qu'analogique. Mais, de toute façon, se fonder sur un fait de ce genre pour établir un lien entre les parlers de la pointe du Médoc et ceux « de la langue d'oïl », soit sur « la côte charentaise, soit dans la région poitevine », c'est aller un peu vite en besogne.

Sans cartes marines, un navigateur risque fort de faire naufrage : les lexicologues, découvreurs d'étymologies et de lois nouvelles, ne sauraient se passer d'atlas de géographie phonétique, quelque mal qu'ils pensent d'ouvrages de ce genre.

L'absence d'enquête préalable systématique sur la répartition géographique des phénomènes phonétiques fait regretter que l'auteur des Etudes de Géographie linguistique se soit borné le plus souvent à englober sous des types généraux francisés une grande diversité de formes patoises. Ainsi, dans r^/;'(î « clavellus » (p. 14 et passinî), le lecteur ignore si le type claveler, que pose M. Gilliéron, doit être entendu comme comprenant les formes béarnaises ou gasconnes, klawera, klahra, et si, en établissant son type, l'auteur a tenu compte du passage phonétique de -//- latin intervocalique à -r-, traitement caractéristique de toute cette région.

Là au contraire où la spéculation lexicologique s'appuie sur une exploration phonétique préalable — , du détail de laquelle on nous fait part trop rarement, — les théories,

qui a priori peuvent paraître les plus invraisemblables, acquièrent une grande force de démonstration. Qui croirait que le /) de wallon ôp « abeilles » représente le p de *wespa et non celui de apcin ? M. Gilliéron nous en fournit pourtant la preuve, d'ordre géographique, lorsqu'il nous montre que la chute de Vs devant consonne s'est produite précisément sur les confins de la région où il y a eu confusion sémantique entre « abeille » et « guêpe » ÇAbeilky 32).

La forme bagnarde a^yé « rucher » peut-elle représenter autre chose que apiariiim ? M, Cornu {Rom., VI, 109) n'envisageait même pas cette hypothèse. Il tirait a^yé de apiariumet se bornait à constater que le groupe p -\- y semblait traité dans ce mot d'une manière anormale. M. Gilliéron a fait justice de cette interprétation erronée. Il montre clairement que a^yé est le développement normal de as <iapis -f suff. -ier, conformément au traitement phonétique local de .y -|- v(v. cependant en dernier lieu Glossaire des patois de la Suisse romande, achyé = vasceUitiim.

Des exemples aussi démonstratifs, auxquels on pourrait en ajouter beaucoup d'autres prélevés soit dans V Abeille soit dans d'autres publications de M. Gilliéron, montrent l'étendue des services que la géographie phonétique peut et doit rendre cà la lexicologie.

Indispensable à la lexicologie et à la sémantique, la géographie phonétique ne l'est pas moins à la phonétique elle-même. Il importe de considérer maintenant cette face de la question.

Si les chapitres précédents ont bien établi l'importance de la phonétique relativement aux autres parties de la linguistique, il s'ensuit que le romaniste a le plus haut intérêt à analyser dans le plus petit détail les conditions dans lesquelles se font les changements phonétiques. La méthode géographique, avec ses deux principes de superposition et

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de configuration des aires^ fournit ici des éléments de preuves décisifs.

Les études de M. Gilliéron fournissent quelques bons exemples de l'application du principe de superposition géographique à la phonétique.

Ainsi, la diphtongaison de Vê fait difficulté dans les mots français pièce et nièce, qui, dans certains parlers, se présentent sous la forme pêce et nèce. La diphtongue s'est-elle produite en français, malgré l'entrave, sous l'influence de y, nèptia, celt. * pHtia ; ou bien est-elle due à l'analogie de masc. nies <C nèpos, qui aurait entraîné nièce et de quelque mot du type phonétique de pied, qui aurait entraîné pièce ?

Livrée à ses propres moyens, la phonétique classique est impuissante à trancher définitivement la question.

Mais à partir du moment où la géographie phonétique a établi : 1° que pèce, sans diphtongue, apparaît en pleine aire de pied et 2° que pèce et nèce se superposent géographiquement l'un à l'autre, ainsi que pièce et nièce, la cause est entendue : l'analogie n'est pour rien dans l'évolution des deux mots qui doivent être considérés comme deux frères phonétiques (Et. géog. ling., 31-7).

La géographie phonétique nous a donné une certitude là où la phonétique comparative seule ne permettait que des hypothèses.

La même méthode est applicable dans tous les domaines, pourvu qu'une bonne exploration géographique puisse servir de base aux déductions. M. Terracher pense que le critérium géographique est rarement utilisable pour l'étude d'une région restreinte. Il ne faudrait pas exagérer cette manière de voir.

Soit la carte « avoine » (Bruneau, Limites, 206, n° 71) dans la région ardennaise étudiée par M. Bruneau. Cette carte se divise en quatre secteurs, aiuèn, aven, avôn, avon, qui se ramènent au schéma suivant, fig. 10 :

Le w du secteur Nord représente-t-il une évolution directe d'un v intervocalique, -v- > -tf-, évolution qui res-

FiG. 10. — « Avoine » dans les Ardennes, d'après M. Bruneau.

terait inconnue aux trois autres secteurs ? Pour avoir la réponse à cette question, comparons la carte 72, p. 207,

« j mwlne 10 \ («

./ "'«'^"^ Gedinne

/ miftii

Il 73

Montmédy ••

FiG. II. — « Mener » dans les Ardennes, d'après M. Bruneau, Li))i., 207.

PHONÉTiaUE ET PHONETIQUE GEOGRAPHIQUE 20 5

« mener ». Une forme mzuènése superpose géographiquement à awèn, d'une manière exacte, avec une seule dérogation, au point 21 ; et de même mené se superpose à avèn : fig. II.

Il y a donc une relation entre le w de avenam et celui de * minat. De quelle nature est cette relation ?

Comparons les cartes « faim », « main », fig. 12, 13.

If

'■' fiup Gedinne

Montmédy »

Fig. 12. — « Faim » dans les Ardennes, d'après M. Bruneau.

fnvè

iMézièces As

Mommédy»

Fig. 13. — « Pain » dans les Ardennes, d'après M. Bruneau.

Des formes fwè, mwl, piue, concordant géographiquement entre elles, recouvrent à une exception près le secteur awèn « avoine », montrant que, dans tous les cas, le w est dû à la consonne labiale ou labio-dentale précédente. Toutes les fois que e, issu de a latin -j- nasale ou de é fermé s'est trouvé précédé d'une consonne labiale ou labio-dentale, il y a eu dégagement d'un lu. Dès lors, partant du latin avenant, on est autorisé à restituer un *avwcn sous aiuèn.

Superposons maintenant la carte « savoir » (Jb., 19, p. 164), où saïuè saïuaÇr) se partagent toute la région : nous apprenons que partout le v a été absorbé dans un u> subséquent : v -\- lua, we'^zua, we. V. fig. 14.

Nous revenons donc à la carte « avoine », et nous concluons que aivèn, du secteur Nord, est bien sorti d'un *avwèn, représentant phonétique régulier de aveiiam. Le secteur Ouest, qui ne connaît ni fzuè ni mzcè ni piuè, n'a pas connu non plus de forme *avivèn, pas plus d'ailleurs que le secteur Est, où la transformation de la voyelle e en 0, 5, a été chronologiquement antérieure au dégagement du zv, du moins dans la partie septentrionale de ce secteur. D'où

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