COMBINAISON DES CRITÈRES
être le seul capable de fournir un élément solide de contrôle.
Mais dans l'étude phonétique des mots ordinaires, le plus souvent, ce critérium gagnera à être combiné avec les autres. C'est ce que va montrer l'exemple de ju^uin qui vient d'être allégué.
En effet nous avons admis l'existence préalable, dans la région étudiée, d'une forme yûiu, qui, à l'époque actuelle, n'est pas attestée dans cette région, bien qu'elle soit courante un peu plus au Sud, en Béarn : Lespy, Dict. béarn. : yuu, juu. Pour authentiquer la présence de cette forme dans le sous-sol landais, faisons appel au critérium de superposition externe.
Toute une série de cartes sont à rapprocher, en ce qui concerne la chute ou le maintien du lu final : hilow, respectivement hih « filleul » {Pet. atl., carte 198), linsoio resp. linso « drap » Çib., 150), peynnv : pcyro « panier » (Jb.,
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FiG. 16. — « Filleul » dans les Landes.
373), mayoïu : mayo « jaune d'œuf » (ih., 245), how : ho « fou » (jb., 161), doives) : do « deuil » (z7;., 130), boiv : bo « il veut » (ib., 557). La limite entre la chute et le maintien de IV final coïncide admirablement entre toutes ces cartes. Si l'on prend comme type la carte a filleul » (fig. 16), on ne constate qu'une dérogation pour do « deuil » au point
30 et deux pour hùw « il veut » aux points 31 et 32 : ce sont deux formes verbales ou déverbales sujettes par conséquent à des influences analogiques. Remarquons en passant ce bel accord des séries homophones, témoignage éloquent en fliveur de la régularité phonétique.
Comparons maintenant cette série de cartes avec celle de « joug ». Nous constatons que la limite entre )'/if, jiw d'une part et yiï, jiï d'autre part ne coïncide pas absolument avec la limite de hiloiv d'une part et hih, d'autre part. Il y a quelques dérogations, qui s'expliquent aisément par les conditions phonétiques différentes où s'est trouvé le w final : après 0 il a pu se maintenir plus aisément qu'après û : voilà pourquoi le domaine de yi'i, jiï est un peu plus développé que celui de hUo. Au surplus, dans jûgum, le w final remonte à l'époque latine : yuigyi > yôu >> yôiu ; tandis que, dans hoiu, il est dû à une vocalisation romane de /.
Mais, cette réserve faite, on remarque que le domaine de ■yiï^ respectivement jû « joug », coïncide dans ses grandes lignes avec, celui de hih, etc. ; et de même yizv, respectivemtntjiw, coïncide dans les mêmes conditions avec le domaine de hilow, etc. Ce parallélisme impose une conclusion : c'est que sous yiw, jiw se cache le yiiw, jiiw, dont nous voulons démontrer l'existence.
Le critérium de superposition externe vient donc au secours du critérium de superposition interne, et leur accord donne une nouvelle force à notre démonstration.
Reste à rendre compte de ce yïiw, dans lequel Vu fait difficulté puisque la forme latine a un 11, c'est-à-dire un 6 fermé : jiigum. Ici, nous sommes ramenés plusieurs siècles en arrière et, devant l'impuissance de la méthode géographique proprement dite, nous devons faire appel à l'histoire et à la comparaison.
Le g de jugiim s'étant effacé de bonne heure devant u (cf. log. yuu, campid. gii, frioul. yof; cf. fagitm > v. fr. fou, prov. fan, etc.), on a eu yôu, yôiu sur le sol de la Gaule
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(d. V. fr. joli) et en particulier dans la Gaule méridionale (^c(. V. prov. joli). Ce jôu est partiellement devenu jôi en provençal (v. Levy, Alt. prov. Supp. Wôrt., v° jo) par une différenciation progressive analogue à celle de v. norm,, v. fr. poi en regard de pou >> paiicum; comparer prov. coide <Ccûbitnin, esp. muy < mûltiim, etc.
Lorsque, vers la fin du xiii^ siècle ou le début du xiv% les ô fermés sont passés à n, jôrn >> jnrn, dolor^ dulur, suivant le mouvement général auquel a participé la plus grande partie du territoire méridional, la forme yôiu est devenue yniu, laquelle par différenciation régressive (labiovélaire + labio-vélaire>> labio-palatale -\- labio-vélaire) a donné yihu dans une partie du territoire, en particulier dans le Sud-Ouest : c'est cette forme qui est attestée dès le moyen âge dans les Fors de Béarn : jini (Lespy).
Cette forme yihu, jiïiu a donc couvert tout d'abord toute notre région. Dans le domaine de hilo, le w est tombé et elle est devenue j-w, ju; dans le domaine de hilow, le lu est resté, mais yûiv., jûzu y sont devenus yiw, jiw par un nouveau progrès dans la voie de la différenciation (labio-palatale -f- labio-vélaire >• palatale + labio-vélaire).
Si quelque doute subsistait encore, le traitement parallèle de phuts <^pûwts <^piïlicem, exactement superposable en ce qui concerne la différenciation (cf. carte 428 « puce »), suffirait à le lever.
Les formes yiiu, jiiu nous apparaissent donc comme un moyen de défense contre l'assimilation de u à w. Partout où cette différenciation n'a pas eu lieu, le w final a succombé mécaniquement : yii, jiï. Le domaine paraît nettetement divisé en deux régions que délimite la ligne de partage entre (j)/zy et ()')/ï : à l'Est, dominent les forces d'inertie (v. chap. x), qui tendent à l'assimilation des deux phonèmes ; à l'Ouest, dominent les forces de résistance (différenciation). Que l'opposition entre ces deux principes soit bien la cause de l'actuelle répartition géogra-
phique des formes, c'est ce que montre encore la géographie : en effet, après les voyelles autres que n, û, o, le ty final demeure sans accident : hiw <ifilum, pÇéyu/ <ipîlnm etc. sont pan-landais.
Ainsi, en faisant converger sur le même problème obscur les lumières de la méthode comparative ou historique et celles de la géographie phonétique, nous obtenons une solution aussi nette et assurée qu'on peut souhaiter.
Des deux principes de superposition phonétique qui viennent d'être définis, il s'en faut que le second ait autant de valeur que le premier. La superposition phonétique externe est un critérium sûr, presque toujours applicable. La superposition interne ne trouve place qu'exceptionnellement, et, autant que possible, ne doit être employée que sous bénéfice d'inventaire. C'est ce que va montrer un nouvel exemple que nous choisirons dans la même région des Landes, dont la géographie est particulièrement bien connue grâce à l'exploration à la fois détaillée et étendue dont elle a été l'objet.
Considérons la carte du mot « cheveu », en complétant les données du Petit atlas linguistique des Landes (carte 89) par celles de V Atlas linguistique de la France (carte 270). C'est le vocalisme des représentants landais de lat. pilum que nous nous proposons d'étudier. Cf. fig. 17.