CONFIGURATION DES AIRES PHONETIQUES
363 de V Atlas linguistique, apparaît une forme bugl « boucle » où l'on pourrait être tenté de voir une altération particulière du groupe cl. M. Gilliéron a montré (£"/. géog. ling., p. 76) que la situation géographique de bugl s'oppose à cette explication, car bugl se trouve en bordure immédiate d'un grand domaine bukl et d'un petit domaine hlug, qui lui-même borde immédiatement un domaine bluk, dont il n'est que l'altération syntactique. S'appuyant sur cette configuration des aires, l'auteur des Etudes de géographie linguistique n'a pas de peine à démontrer que bui^l n'est qu'une retouche de ^fef d'après biikl. Fig. 23.
FiG. 23. — « Boucle » dans la région normande.
Il s'en faut que la configuration des aires soit toujours aussi significative. Le plus souvent les zones des traitements phonétiques offrent l'image d'un beau désordre; mais il n'est point jusqu'à ce désordre qui ne soit parfois éloquent.
Dans la région des Ardennes étudiée par M. Bruneau, l'article masculin se présente sous une multiplicité de formes vraiment étonnantes. Géographiquement, ces formes se distribuent en cinq secteurs offrant cinq types dominants : //, lu, lœ, le et le plus souvent è/(cf. Bruneau, Phon., 494; L/m., 224). Mais il existe une infinité de variantes et de sous-variantes locales tellement nombreuses que l'auteur a renoncé à les faire figurer sur sa carte.
Une configuration analogue se remarque dans la carte landaise du représentant de cribeUu,*criheUa {Pcl.atl., 182, « crible »). La voyelle initiale du mot se présente, suivant les lieux, sous forme d'/, dV, à'œ, à' il : kriyè.., kéryè.., hréyet.., hiiryè.., kœryè.., etc., sans qu'il soit possible le plus souvent de grouper ces variantes selon un principe géographique défini.
Une forme donne la clé de ce désordre : c'est, dans les Landes, le mot kriet, avec ;- voyelle, et, dans les Ardennes, l'article él en regard de lê. Dans les deux cas, la voyelle au timbre indécis doit être considérée comme le produit soit d'anaptyx, soit de svarabhakti. La segmentation, en deux éléments, d'une sonante qui suit ou qui précède une consonne, entraîne l'éclosion d'une nouvelle syllabe. La voyelle dégagée par la sonante est une voyelle de timbre indécis, entrant difficilement dans une norme, véritable phonème caméléon, dont l'aspect change non seulement suivant les conditions générales du vocalisme de chaque parler, mais encore à l'intérieur du même parler dans chaque mot suivant les phonèmes environnants dont il reflète les coloris particuliers.
Des observations analogues peuvent être faites dans le Petit atlas à propos des cartes « toile d'araignée y^^y4,tériaké, tu-, ti-, ta- etc. (v. Rom., XXXIII, 408-13), « pêche » 302 où la disposition géographique de toutes les variantes autour d'un noya.u prsek est tout à fait significative.
Dans la partie des Vosges méridionales explorée par M. Bloch, les consonnes £ et /, respectivement f et /;, offrent une géographie très nette dans les mots comme « graisse » (Bloch, Atlas, 295), « échelle » Çib., 264), c'est-à-dire dans les mots où la consonne représente une sifllante s, ~, en contact avec une palatale : gra£ <i *crassia, ou un ancien groupe sJc devai>t a ou voyelle palatale : €âl <C scalani. Les limites de £Ôl respectivemeut çôl et côl, — si l'on meta part la petite aire 23-6 qui a une mi-occlusive
PHONETIQUE ROMANE ET PHONETIQUE LATINE 225
dans scalam > ééîr et qui offre un traitement spécial — coïncident avec celles de grès, resp. graÇ, grac, comme on peut s'en rendre compte en appliquant le principe de superposition.
Par contre, pour toute une série de mots, les e et y, respectivement ç et h, se présentent, dans le même domaine, sporadiquement et sans aucun ordre géographique défini : éçta « acheter », çeney (.<■ chenille »^etc. Cette configuration géographique capricieuse est le signe d'une évolution soumise à des conditions spéciales. En effet, dans tous ces mots, £ et /, resp. ç et /;', sont dus à une réduction de c, '], réduction qui, intervenant plus ou nîoins régulièrement suivant que le phonème se trouvait devant voyelle ou devant consonne, était soumise aux fluctuations de la phonétique syntaxique (v. Bloch, Vo., 65-6).
La plupart des exemples qui précèdent montrent qu'en phonétique, comme dans les autres parties de la linguistique, la méthode géographique est sous la dépendance étroite de la méthode comparative. Le critérium de la superposition des aires en particulier, plus spécialement que celui de la configuration, n'est le plus souvent qu'une application des procédés classiques de comparaison perfectionnés et rendus plus sûrs par la multiplication des points comparés.
Si l'on veut tirer du principe de configuration luimême tout le parti désirable, on a vu qu'il n'est pas superflu de connaître les origines des phonèmes et leurs relations réciproques dans les mots latins correspondants. De telle sorte que la conception qui voit dans les patois les dépositaires d'une tradition latine plus ou moins indigène est peut-être désuète ou « ingénue », comme la qualifie AL Jaberg (i?o;^/., XLVI, 129) : cette ingénue — d'un certain âge déjà — n'en est pas moins la cheville ouvrière de tout système sérieux d'explication.
C'est pour avoir méconnu cette vérité que plus d'un romaniste s'est égaré au milieu de ses propres spéculations.
Admettons qu'on trouve « curieuse » la différence du traitement phonétique des mots « chèvre », « fièvre » et « lièvre » dans les Vosges méridionales (Bloch, Vo., 109) €ycev des points 9, 10, 16-7 présente, sous l'influence du V suivant, une labialisation de yé, qui est inconnue à lyév, fyév. L'étonnement de l'auteur cesserait sans doute, s'il voulait bien se rappeler que le yé de syév < caprani diffère du yé de liév <C leporem par la date de sa production. Il y a toutes les chances pour que cette différence de date corresponde à une différence de timbre, sans compter que l'influence labialisante de la labio-prépalatale £ — différente de la labiodentale /- — a pu s'exercer à travers le y plus ou moins réduit, ou même absent, comme le montre la variante £oev des communes limitrophes, où y s'est résorbé dans le €.
Mais la méconnaissance du point de départ latin et des règles posées par le comparatisme roman a conduit d'autres dialectologues à commettre de véritables erreurs de classement dans les faits qu'ils analysent.
Dans l'étude de la limite du dialecte wallon et des dialectes champenois et lorrain, ayant à rendre compte du traitement de « Ve accentué latin entravé par nasale -|consonne », M. Bruneau (L/'w., 150 suiv.) remarque que les cartes « attendre », « comment », « fendre », « rendre »,
Sedan
FiG. 24. — « Vendre » dans les Ardennes, d'après M. Bruneau.
PHONETiaUE ROMANE ET PHONETIQUE LATINE
« vendre » offrent des aires concordantes : les aires de atèd, kuiiiè, fèd, rèd, vèd se recouvrent sensiblement : cinq points seulement, sur un total de quatre-vingts à quatrevingt-dix, offrent des dérogations, et ces points sont tous limitrophes de la ligne frontière. Les formes avec a dénasalisé, vad, etc., offrent, il est vrai, un certain flottement : l'aire de atad ne coïncide pas avec celle de kiitna, et vad est plus étendu que fad et surtout que rad. Il n'en est pas moins évident que la configuration géographique des zones occupées par ces formes dénasalisées et orientées en principe vers le Sud-Ouest est, dans ses grandes lignes, analogue pour tous ces mots. Cf. fig. 24.
Au contraire, l'adjectif « tendre » offre une répartition
Montmcdy «
FiG. 25. — « Tendre «, adj., dans les Ardennes, d'après M. Bruneau.
toute différente {ib., 154). Ici, il n'y a pas un exemple de a dénasalisé, et il en est de même pour « vendredi ». M . Bruneau n'a pas assez souligné les rapports qui existent entre ces deux cartes. Si l'on fait abstraction d'une aire vàdredi qui est un emprunt manifeste et sans doute assez
MiLLARDET. lî
récent, une zone vàrdi recouvre exactement l'aire târ « tendre ». Comme celle-ci, elle a sa frontière Nord entre
FiG. 26. — «Vendredi » dans les Ardennes, d'après M. Bruneau.
23 et 20, 27 et 26, et sa frontière Sud-Est entre 61-62, 75-76, 80-81, 81-82. Ce n'est qu'à partir de ce point qu'elle diffère, s'infléchissant vers le^Sud-Ouest. Cf. fig. 25,
Le mot « gendre », dyèr, dont nous ne connaissons pas pour l'instant la géographie, s'écarte aussi (/'/'., 158) de la série « attendre », « comment », etc.
/ L'auteur veut expliquer les particularités du traitement ' de ces mots par l'inftuence de Vr. Il remarque que, « au sud de la région ardennaise, tout à suivi d'une r (^) ■ • • aboutit à^ ». En eifet, vers la région lorraine, Yr a une influence troublante sur la voyelle nasale précédente : dans les Vosges méridionales, on a, dans ces conditions : par <,pre)idere (Bloch, Vo., 13).
Mais cette particularité ne rend pas compte de la présence de târ <i tenerum et de vàrdi << veneris diem dans
PHONETiaUE ROMANE ET PHONETIQ.UE LATINE 227
toute la région centrale, au nord de Mézières et de Sedan et jusqu'au sud de Geddine. Selon M. Bruneau, ces deux formes sont des avancées champenoises dans le sud de la Wallon nie.
La coïncidence géographique de vàrdi et de târ nous paraît s'opposer à l'hypothèse d'un emprunt. En principe, les emprunts ne présentent pas des aires phonétiques régulièrement superposables.
Par conséquent, en l'absence d'autres documents géographiques, et jusqu'à preuve du contraire, on voudra sans doute penser que la difterence des conditions phonétiques initiales est la véritable cause de la divergence phonétique actuelle entre tencnim, veneris diem et sans doute aussi genenini, d'une part, et la série a'ttendere, etc. de l'autre. La position de e -\- u dans les proparoxytons du type tenérum, etc., n'était pas la même que dans vcndere, etc. Dans les groupes -nd-, -nt-, la force assimilatrice ou diftérenciatrice de la nasale a été plus considérable {d. Rev. /. roni., LXII, 202) et, de tout temps, devant ces groupes, Vc s'est trouvé en syllabe fermée. Dans tenérum, il a été primitivement en syllabe ouverte, et, lorsque le proparoxyton s'est réduit — à quelque date que remonte cette réduction — , comme les patois de ces régions ne font pas en principe l'épenthèse de d entre net r, la position de Vn n'a pas été la même. De toutes ces variations des conditions phonétiques sont résultées nécessairement des variations dans les phénomènes de nasalisation et dénasalisation.
M. Bruneau avait donc tout à gagner à distinguer, dans l'étude de ces mots, deux séries phonétiques différentes.
Pourquoi de même étudier pêle-mêle la géographie phonétique de mots aussi différents d'origine que « bois », « doigt », « entonnoir », « froid », « raide », « savoir », « seigle », « soif » et « toit » (Bruneau, Lini., 163) ? « L'état de confusion complète » qu'on nous signale dans le traitement de ces mots n'est-il pas normal ? Ce qui serait
228 Vil. CONVERGENCE DES MÉTHODES
anormal en vérité, ce serait une concordance cartographique même approximative entre des ci fermés latins -|- yod et des é fermés latins suivis ou non de yod. Du fait que sur un point géographique (le francien de Paris devenu la langue littéraire), il y a eu à un moment donné, confusion de ces divers phonèmes (et encore y a-t-il eu postérieurement de nombreuses divergences), il ne s'ensuit pas nécessairement que les traitements doivent couvrir des ^o«6'i géographiquement identiques. L'accord des aires wallonnes de de respect, dœ < digittini, frè : frœ <C frïgidtnn, se : sœ <Csitim, tè : tœ <C têctuni, lesquels se superposent à deux exceptions près (//?., 163), et l'aberrance de -tôrium^ -luê : -u : -wa sont des faits significatifs qu'on a malheureusement méconnus.
La géographie elle-même se charge de rappeler à l'ordre le romaniste quand il oublie que les langues, objet de son étude, sont les langues romanes.
Le point de départ de la phonétique des dialectes romans est la phonétique du latin. La remarque qui a été déjà faite à propos de l'application générale de la méthode comparative à la linguistique romane trouve tout particulièrement son application dans la phonétique. Pour reconstituer la courbe générale de l'évolution, nous devons remonter non seulement jusqu'à lépoque où a pu se constituer le roman commun, sous l'Empire, mais plus haut encore et au delà même de la période historique du latin.
Ainsi, une des questions les plus discutées de la phonétique romane est de savoir la valeur exacte en roman 'commun de k -\- e, i. Comment le sarde et le dalmate ofFrent-ils, dans cette position, un k de caractère occlusif log. kervu, kelu ; vegl'. kaina <C ccnam, plckar <^ placer e, etc., tandis que les autres idiomes romans l'ont fortement palatalisé et partiellement assibilé ?
Il faut admettre que k -\- e, i a eu une prononciation
PHONETICIUE ROMANE ET PHONETIQUE LATINE 2 29
prépalatale accusée, dès l'époque préhistorique du latin. Et cette hypothèse, rendue fortement vraiseinblable par tout ce qye nous enseignent la phonétique expérimentale et la phonétique générale, semble démontrée par l'existence des formes classiques scelns, celsns en regard de piilsus (analogique, au lieu de *puïtus : cf. puliare « heurter »), (J))olns.
En effet si, dans sceJus, etc., 1'^ n'est pas o, comme dans *piiltns, etc., devant / vélaire, la raison en est que k était nettement prépaLital : scelns. Cf. une assimilation progressive analogue dans januarius > jennarius, janua >> *jenua >> calabr. yenna, campid. eîina, etc.
Le k prépalatal, étant particulièrement sujet à se changer en c, Is, a dû subir cette évolution dans l'ensemble des idiomes romans (v. Meillet, BSL, XXI, 221). Et puisque le timbre prépalatal de k est assuré pour une époque si ancienne, il est vraisemblable que le k, sans palatalisation, que l'on observe dans le centre de la Sardaigne et sur les côtes de la Dalmatie, est dû à une régression postérieure. De toute façon, le traitement des combinaisons /;/, ks, kl, devenues yl, ys, / dans la majeure partie des langues romanes, était donc aussi préparé de longue date : /, s, 1, étant articulés en avant, devaient, comme e, i, tendre à attirer en avant le point d'articulation du k.
D'une manière analogue, pourquoi l'évolution du groupe écrit gn en latin classique, n'est-elle pas en général expliquée d'une manière satisfaisante par les romanistes ? C'est qu'ils ont négligé de remonter au delà de la période his-y torique du latin.
D'ordinaire on fait remonter le n mouillé, sorti de ce groupe, à une évolution directe du ^^ vers v : gn > yn. En sorte que engad. lain •< ligjiuni, pain <C pignuni représenteraient l'étape primitive dont les formes des Abruzzes, Campobasso lejene, pujene <; pngnn seraient un développement. Telle est, ou à peu près, l'explication qui figure
dans les ouvrages classiques de MM. Meyer-Lûbke, Gram. }. rom., 1, 418-9 ; Bourciez, Elém. ling. roin.. 190 ; Guarnerio, Fonologia Roman:^a, 568, etc.
Il nous paraît nécessaire de partir de ce f;iit qu'en latin les occlusives sont, en principe, devenues des nasales au contact d'une ;/ subséquente et cela dès l'époque préhistorique : scanintim -< *scabnom, Sainnium <C *Sahniom (cf. Sabelli), soninns < *sopnos, annota <C adnoto, penna < * peina, etc.
Il en a été de même pour en, gu : dignum <C *degno- << dckiio (cf. decet), lignuni <; *Iegnoni (cf. îegere), etc. On prononçait en latin liùnnm, dinnum, tout en continuant d'écrire lignuni avec un g, parce que l'alphabet latin ne possédait pas de signe graphique pour rendre 1';/ vélaire.
La meilleure preuve que telle a bien été la prononciation du groupe gn, c'est le timbre / de la voyelle qui le précède : en effet, c'est devant nasale vélaire que è passe à / : scptïngenli <C *septciucenii, conjrïngc <C *confrengo *confrango, etc. Ces faits sont bien connus de tous les comparatistes.
Si donc l'on admet — comme on est bien obligé de le faire — nn pour gn, avec ce point de départ, toute l'évolution du groupe dans les langues romanes devient très claire :
1° ou bien il y a eu assimilation ; et alors deux cas se présentent : a) celui du logoudorien, où l'assimilation est régressive et totale : liîina, sinnn, konnadn •< cognatum ;
b) celui de l'espagnol, du français, du provençal, de l'italien : leùa, leignc, lenha, Icgno, etc. Le point d'aboutissement, h, doit s'expliquer par un double mouvement d'assimilation : De ;/;/ (vélaire + dentale) on est passé d'abord à nn (palatale + dentale) par assimilation régressive partielle, d'où lenna. Le passage de n vélaire à n palatale s'observe dans certains parlers romans actuels : voir Etudes diaJ. land., Pbon. add., ij^. La phase ijn a été une « phase
PHONÉTiaUE ROMANE ET PHONÉTiaUE LATINE 23 I
phonétique sans durée » : l'assimilation totale des deuxnasales a suivi mécaniquement, selon une marche progressive, d'où lena.
Ce double mouvement d'assimilation, régressif puis progressif, réduisant en définitive les deux phonèmes en contact à un phonème unique, articulé en un point intermédiaire entre les deux points de départ initialement éloignés (vélaire -f- dentale > palatale), est parallèle à celui de l'espagnol, par exemple, qui fait passer nocteni à noche selon la même fornmle (r primitivement vélaire -|- / dental > ch palatal), laquelle se décompose en deux temps : assimilation régressive partielle : kt ^ ht ou yt étape du provençal noyt, puis assimilation progressive totale ch. Le traitement italien notte est parallèle à celui de logoudorien linna, sinnu (assimilation régressive totale dès le début).
2° Le cas d'engad. -in- <i~nn- : lain -< linnu <C ligniiui, est un mouvement d'évolution se décomposant théoriquement en deux temps qui ont pu se confondre dans la réalité : différenciation (nasale + nasale > orale + nasale) et assimilation (vélaire 4- dentale >> palatale -|dentale). La différenciation est parallèle à celle du groupe mn devenant yn : gasc. daun <C damniim : cf. chap. x).
Quant au roumain Jenin <C Hs;nnm,ciimuat <C cognatnui, il parle en faveur de notre théorie, car Ym s'explique mal par g ; et il se présente comme un joli cas de différenciation portant non plus sur la nasalité, comme pour engad. nu >> in, mais sur le point d'articulation : nn >- ///;/. C'est une différenciation par substitution de phonème (cf. p. 19).
Des exemples comme ceux du traitement du groupe^;/, de k -\- e, i, et nombre d'autres qui pourraient être allégués, montrent qu'il y a souvent avantage à fonder l'histoire des évolutions phonétiques romanes sur la phonétique
232 \III. EMPRUNTS liT « MOTS SAVANTS »
historique du latin. Quiconque veut spéculer sur la phonétique romane sans tenir compte de la phonétique latine, lait preuve d'étroitessc de vue. Toutes deux se pénètrent. La phonétique géographique sans le secours de la phonétique historique et comparative ne peut donner presque fatalement que des résultats incertains.
En phonétique, plus encore que dans les autres branches de la linguistique, pour construire un système d'explication cohérent, ayant le mérite de la précision dans le détail et de la largeur des vues d'ensemble, .il importe de pratiquer la convergence des méthodes.
LE PROBLÈME PHONÉTIQUE : III. ÉLÉMENTS DE TROUBLE : EMPRUNTS ET « MOTS SAVANTS »
Écarter la dangereuse chimère des « mirages phonétiques », négation de toute certitude en fait de science linguistique, proposer et définir comme moyen d'investigation et de preuve la combinaison des méthodes et en particulier de la géographie et de la comparaison, ce n'est qu'une partie, purement préparatoire, de la tâche qui s'offre à nous dans le domaine de la phonétique.
Nous devrions maintenant aborder le problème phonétique lui-même, et essayer d'en trouver la solution, ce que nous ne manquerions pas d'entreprendre, si toute notre ambition ne se bornait pas à poser dans la bonne direction quelques jalons préliminaires et surtout à remettre au point des idées que quelques-uns tendent à obscurcir.
On comprendra que, dans un ouvrage consacré essentiellement à la position des problèmes et à l'esquisse des procédés propres à les résoudre, nous n'ayons pas la prétention de trancher de manière définitive la question toujours pendante des lois phonétiques. Y a-t-il des lois phonétiques ? Ces lois offrent-elles le caractère de nécessité
TRADITION PHONÉTiaUE LOCALE 233
et de constance qui leur a été reconnu par certains et que d'autres leur refusent ? Quelle est l'origine des lois phonétiques ? Voilà des points qui ne seront tous susceptibles d'être vraiment élucidés en matière de romanisme que lorsque l'étude à la fois géographique et comparative des idiomes néo-latins aura été entreprise dans son ensemble et poussée assez avant dans le détail.
Nous nous contenterons pour l'instant d'examiner le problème à la lueur des principes énoncés précédemment et de proposer quelques solutions partielles ou provisoires.
La discussion de la théorie des « mirages phonétiques » nous a conduit à rejeter à la fois les faits sur lesquels est bâtie cette théorie et les conclusions auxquelles les auteurs aboutissent. La correspondance entre certaines séries homophones ayant existé en roman commun et certaines séries homophones existant dans les différents idiomes romans est un fait qui ne peut être nié par quiconque sait chasser les fantômes pour se mettre en face des réalités.
Et de même l'observateur impartial sera bien obligé de reconnaître qu'en un point donné du domaine roman, considéré à l'époque actuelle, il 3- a le plus souvent, dans les générations nées sur place, en dehors des variantes particulières plus ou moins individuelles, une tradition phonétique générale, qui peut, en certains cas, être indigène et remonter directement au latin de l'endroit, mais qui, dans d'autres cas, pour avoir été importée, ou pour être constituée d'éléments empruntés à des traditions phonétiques étrangères au pays, n'en est pas moins, je suppose, une tradition phonétique, et apparemment aussi une tradition phonétique locale, puisque nous ne pouvons constater l'existence d'une tradition linguistique quelconque qu'en des points déterminés de l'espace.
Nous avouons ne pas comprendre la portée des réserves
2 34 '^'"^- EMPRUNTS hT « MOTS SAVANTS »
que hi jeune école s'obstine à présenter relativement au caractère local des traditions phonétiques. Car enfin, aborigène ou non, la tradition phonétique nous intéresse essentiellement non point en tant que fait local, mais en tant que fait linguistique. Que la tradition phonétique ait voyagé, cette circonstance ne lui enlève rien de sa valeur aux yeux du linguiste. Ainsi, l'on n'est pas d'accord sur le pays qui a été le berceau de l'indo-européen primitif. Mais cette incertitude n'empêche pas que le système phonétique de l'indo-européen ne soit très suffisamment connu, et que toutes les déductions qui en ont été tirées ne soient parfaitement légitimes et ne correspondent à des faits réels. Nous ne savons pas au juste en quel point de l'Europe s'est produite un jour l'unité italo-celtique. Que le fait -se soit réalisé ou non sur le sol de la Gaule et de l'Italie, peu importe : la valeur de ce fait, établi par la grammaire comparée, demeure entière pour la linguistique indo-européenne.
Par conséquent la critique de ceux qui attaquent aujourd'hui la notion, familière aux premiers romanistes, d'une tradition phonétique locale remontant à un latin local, est peut-être fondée en fait dans un bon nombre de cas, mais n'a que peu d'importance au point de vue linguistique. Dans la science du langage, le fait de langage prime tout. Les conditions géographiques dans lesquelles il apparaît, passent ensuite. Nous étudions les projections de ce fait sur un plan situé dans l'espace, d'abord parce que nous ne pouvons guère le saisir sur le vif que dans l'espace, ensuite parce que, en principe, des lieux différents offrent des systèmes phonétiques différents, enfin parce que cette présentation du fait linguistique dans l'étendue est un procédé commode qui facilite la comparaison et l'analyse. Mais ce sont les systèmes, et non la localisation géographique des S3'stèmes, qui constituent le fait essentiel. En saine linguistique, l'étude de cette localisation ne doit
TRADITION PHONETIQUE LOCALE 235
être qu'un moyen propre à nous faciliter la connaissance de ces systèmes. Et c'est une raison de plus pour que, dans nos études, le géographisme ne prime pas le compatisme.
Qu'il y ait dans certains points et en certains cas plus d'une tradition phonétique locale, et que ces traditions différentes, parfois même contraires, soient en lutte là où elles existent, c'est un fait admissible a priori, vérifié par l'expérience en maints endroits, mais qui n'infirme en rien l'existence d'une tradition phonétique locale. La constitution de groupes nouveaux de populations, agglomérées ou non, est un phénomène social qui est de tous les temps et de partout, et qui suffirait à expliquer l'apparition de traditions phonétiques divergentes en un point déterminé .
Même dans les centres de population existant dès avant l'époque gallo-romane, il peut y avoir eu, et il y a eu souvent, en fait, des traditions phonétiques générales différentes, quoique toutes d'origine latine : le parler gascon de la ville de Bordeaux au xiii*= siècle représente une tradition phonétique latine, évanouie sur place aujourd'liui, et le français local qui y prévaut actuellement représente une tradition phonétique latine importée, qui diffère d'ailleurs assez sensiblement d'une classe sociale à l'autre, de telle sorte qu'il existe, même dans la population indigène actuelle, plusieurs traditions phonétiques locales divergentes, émanant toutes d'une première source : la tradition latine.
Ce qui s'est produit pour le gascon et le français dans un centre aussi important que Bordeaux a pu se produire, dans de petits centres, pour le parler local et l'idiome littéraire ou d'autres parlers locaux ou régionaux à tendance envahissante. La coexistence de divers systèmes phonétiques au même point géographique et parfois même le mélange de ces systèmes est un fait admis et connu depuis
longtemps (v. Schuchardt, Ueher die Lantgesetie, Berlin, 1886, 10 suiv. ; SJawo-deulsches wid slaïuo-iialietnsches, Gruz, 1885, Kreolische Studien in Sit;^ . der Kais. Ak. der Wissensch. in Wieii, Phil. hisl. Klasse, CI, 2 ; Cil, 2 ; CIII, I, etc. ; j. Psichari, Phonétique des Patois in Revue des Patois gallo-romans, U, 20 suiv. ; K. Lenz, Pljon. Stud., V, 272 suiv. ; VI, 18 suiv., 151 suiv., 274 suiv. ; H. Paul, Prin- :^ipien der Sprachgeschichte, 4'' éd., 390 suiv. ; cf. Terraclier, Aires, 139, etc.). Mais toutes ces divergences et même tous ces mélans2;es de traditions ne sont nullement en contradiction avec notre thèse.
Ce contact géographique des traditions explique en par tie les faits d'emprunt. Il explique aussi les faits de reformation et de reconstruction phonétiques. L'emprunt est un élément de trouble qui altère la régularité des systèmes phonétiques. La reconstruction phonétique est un remède destiné à rétablir la régularité des systèmes compromise par le fait des emprunts.
L'existence de ces deux ordres de faits est reconnue depuis de' nombreuses années, bien avant les publications de M. Gilliéron et de ses collaborateurs : « MM. Gilliéron et Mongin, écrit M. Meillet ÇLing., 254), ont, dans leur étude de géographie linguistique « Scier » dans la Gaule romane, posé ce principe capital que beaucoup de mots qui ne se dénoncent pas par leur forme phonétique comme des emprunts sont néanmoins empruntés à des parlers voisins et peuvent être reconnus pour tels à de certains indices. » « La géographie linguistique, dit-on ailleurs Çib., 6), combinée avec l'examen des choses et l'histoire des choses... a révélé des séries d'emprunts dans des cas où l'on supposait, assez naïvement, la persistance d'un même vocable durant des suites illimitées de siècles. » L'auteur n'exagèret-il pas légèrement le rôle de la géographie dans la formation des doctrines relatives aux emprunts et aux faits de