‹ Linguistique et dialectologie romanes problèmes et méthodesChapitre 66 sur 149 · ETUDE GEOGRAPHIQUE DES EMPRUNTS · texte numérisé non relu

ETUDE GEOGRAPHIQUE DES EMPRUNTS

reconstruction phonétique ? Au tome I, § 23 de la Grammaire des langues romanes publiée dès 1889, M. W. Meyer- Lûbke signale déjà, bien qu'il soit encore privé du secours de tout atlas linguistique, que le normand pohe, a. nor. poki, est devenu dans le français du centre poche, d'après la correspondance de norm. vake avec fr. vache. Peu importe que l'exemple allégué soit sujet à caution. Le principe de la reformation phonétique ainsi exposé n'en est pas moins correct. Et le mérite de la découverte ne doit pas être rapporté à l'école géographique actuelle.

Il n'en est pas moins vrai — et c'est sans doute ce que veut dire l'auteur de Linguistique historique et linguistique générale — que la géographie peut et doit aider dans une large mesure à l'identification des mots d'emprunts, soit qu'ils conservent leur phonétisme originaire, soit qu'ils aient été assimilés, par reconstruction, au phonétisme de l'idiome emprunteur. L'établissement préalable d'une géographie phonétique contribuera d'ailleurs grandement à cette identification.

Le cas de « vierge » dans les Landes oftVe un bon exemple de la manière dont la méthode géographique peut être appliquée à l'étude des emprunts : v. Pet. atl., c. 538.

La carte se divise en quatre secteurs (fig. 27) :

FiG. 27. — « Vierge » dans les Landes. Les croix marquent l'emplacement d'une forme vierjé.

238 Vlll. HMPRUNTS ET « MOTS SAVANTS »

Dans les quatre secteurs, le mot a subi l'adaptation à la phonétique locale en ce qui concerne le 5 initial (p spirant), qui a remplacé le v étymologique conformément à la loi générale en vigueur dans une bonne moitié du domaine méridional, depuis le golfe de Gascogne jusque dans la Corrè;<e, le Cantal, la Lozère et l'Hérault (cf. Atlas ling.. 1400, 1405 ; R. dial. roui., I, 124). A n'en juger donc que par le traitement de la consonne initiale, hierjé, etc. ne se révèlent pas comme des emprunts. Toutefois, sur les 8 5 communes visitées, il en est cinq (3, 10, 11, 18, 21) qui ont gardé le v étymologique, et il y en a une sixième (40) où ce V se présente à l'état de variante. L'emplacement géographique de ces six points est à retenir.

Considérons maintenant la ligne AED, limite entre les deux grands domaines de y et de / : biœryê, bieryé d'une part, bierjé de l'autre. Comparons cette ligne à la ligne frontière qui sépare arjen de aryen <Z argciitum {Pet. atl., 29), arjeJè. de aryelè <C argilla {ib., 30). Entre ces deux

FiG. 28. — n Argile » dans les Landes.

derniers mots, la limite de y et de / coïncide sur toute l'étendue de la carte, à l'exception du point 11 et de deux variantes à 31, 68. Les cartes 71 -■•■ cage » ligivjè '■ kawyè, 277 « liège », lewjê: : lezvyè, otlrent une frontière sensiblement identique. Dans « vierge » au contraire, la frontière de y et de / ne coïncide avec celle des mots précédents que

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vers la partie centrale de la carte : le y empiète sur le domaine ordinaire de y au sud (59), et au nord (2, 3, 10, 21). Quant à la ligne BFC, elle n'existe pas dans les cartes « argile », « argent », etc., où le y est général à l'ouest de AED.

Considérons enfin la ligne AEFB, qui sépare, dans « vierge », é" de ^ tonique. Cette ligne ne coïncide que sur une faible partie de son parcours avec la ligne frontière générale, remarquablement fixe par ailleurs, qui sépare les é et les ce issus de é fermé primaire ou secondaire (cf. page 2ib suiv. et la figure n° 19. Le deuxième élément de la diphtongue ie est traité comme dans les diphtongues indigènes : cf. Pet. Atl., carte 128 « demi » : iniéy >> miœy : (cf. R. l. rom., LX, 85-6). Le domaine de l'tg est beaucoup plus réduit dans tnœryé que dans tous les autres mots.

De cette confrontation géographique, il résulte que le secteur tnerjê de l'ouest (8, 16) se signale manifestement comme un emprunt, malgré son 5- dû à une adaptation partielle à la phonétique locale : ni Ve, ni le ; ne sont indigènes (double discordance phonétique).

Dans le grand secteur iierjè, 2 apparaît comme - un emprunt pour la même raison ; 3, 10, 11, 21 de même, en raison de leurs e, j et v (triple discordance) ; i, 40 en raison de e (discordance simple) ; 40 (var.) en raison de e et L' (double discordance); 59 en raison dey (discordance simple).

Mais ni le secteur tieryè (sauf 9, 17), ni le secteur tiœryè, ni la plus grande partie du secteur hierjè de l'Est, ne se révéleraient géographiquement comme des emprunts, si l'on ne savait d'autre part, grâce à la comparaison et à l'histoire, que la tonique de vïrginem ne peut produire, dans ce domaine, la diphtongue ie, et que d'autre part le fr. vierge a été, dans tout le Midi de la France, éminemment susceptible d'être emprunté. Cf. v. landais verges, Rec. anc. textes l. MM. 15 14, 11 ; Vi. 1495, S,vergina, ib., 14-98, 12 (Voir en dernier lieu Path., III, G6 suiv.).

240 VIII. EMl^RUN'TS ET « MOTS SAVANTS »

Partout donc « vierge » est un mot d'emprunt. Dans le secteur hierjù de l'Est, l'assimilation totale du français au système phonétique local a été facile, puisque, sauf quelques nuances de timbre vocalique, il n'y a eu que le V à changer. — Dans le secteur tieryè, il fallait en outre remplacer le ; français par un y patois. On n'y a manqué à peu près nulle part (cf. cependant 18). — Enfin, dans le secteur h'uriyè, on devait en plus remplacer Ve français par Vœ patois. L'adaptation à réaliser, exigeant un triple etibrt de reconstruction, a été plus malaisée à obtenir. C'est pour cette raison qu'elle n'a eu lieu qu'au cœur du domaine, où la vitalité des traits phonétiques était la plus grande.

Ainsi s'expliquent la présence : 1° delà forme non refaite vier]è emprunt brut, non digéré, à 3, 10, 21 ; 2° de la forme t'ierjè, à 8, 16, adaptée d'un degré sur trois, et située sur le pourtour de l'aire é >> œ, en des points où on devrait avoir tncpyç, si l'adaptation à la phonétique locale avait été réalisée complètement. Les points 17 et 9 ^ieryè, au lieu de Uœryè, présentent une adaptation au deuxième degré. Eux aussi sont en bordure du domaine é > œ, ce qui est significatif.

La combinaison des principes de configuration et de superposition géographiques avec le procédé habituel de la comparaison historique nous permet donc de rendre un compte assez exact des faits d'emprunt et des faits connexes de reconstruction phonétique.

De l'exemple précédent, il résulte que, pour expliquer les différences de degré dans l'assimilation phonétique des emprunts, il importe de tenir compte non seulement du de;gré de vitalité de chaque parler (cf. Gilliéron,, Et. gcog. ling., 74, etc., etc.), mais encore de l'écart qui peut exister entre l'état phonétique de l'idiome emprunteur et celui de l'idiome prêteur, particulièrement en ce qui concerne le mot emprunté.

EMPRUNTS DE PHONEMES 24 I

Dans nombre de cas, la multiplication des emprunts bruts ou imparfaitement digérés finit par produire une oblitération de la tradition phonétique locale : de nouvelles séries font leur apparition à côté des anciennes, et vivent côte à côte.

Ainsi, bien qu'ayant éliminé à date relativement reculée les / initiaux, dont il a fait des h, le gascon a récupéré postérieurement toute une série de /initiaux par voie d'emprunts lexicaux. Le dictionnaire béarnais de Lespy, Ra)— mond, compte vingt pages de mots commençant par /.

Parmi ceux-ci, fisséu « fouine, putois » donne lieu à des observations intéressantes, L'Atlas linguistique de la France (i68é « putois ») le signale dans l'extrèm.e Sud-Ouest, fsen ou fi^eu : 690-1, 681-3. L'aire de fiseu se développe depuis Biarritz jusqu'à Sauveterre-de-Béarn et au delà de Tartas {Pet. Atlas, 323). Dans son intéressante étude sur le nom vosgien du putois, M. Bloch {Va., 300 suiv.) aurait pu rapprocher le béarnais Jisséii du lorrain ffô. La thèse d'un emprunt, par le lorrain, à l'allemand en eût été fortifiée. Le putois germanique a bien pu venir saccager les poulaillers des chanoinesses de Remiremont, puisqu'il a poussé un raid jusque chez Gaston Phébus, vicomte de Béarn, et chez son voisin, le vicomte de Tartas. Dans ces pays de gibier, patrimoine de l'auteur supposé des ...Dedui~ de la chasse des testes sauvaiges..., il a sans doute laissé son nom, égaré peut-être par là avec quelque cravate de fourrure.

Quoi qu'il en soit, M. Meyer-Liibke (Ront. et. W., 9381), à l'article vissio, ne cite, en dehors de v. fr. voisson, que les formes picardes ^50, wall. vesô, lorr. f ho, fhu, qu'il tire de *vissionem par substitution de suffixe. Le fait que ald. Wiesel, dont l'étymologie est obscure (v. Kluge, s. v°), est peut-être lui-même un emprunt au latin (v. Walde, s. v"), n'exclut pas pour les formes françaises et gasconnes la possibilité d'un emprunt au germanique (ci. fifre, p. 81).

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A côté de V. fr. voisson, que M. Meyer-Lûbke tire correctement de lat. *vïssionem, il existe un fr. mod. vison^ qui manque au Dictionnaire général, mais qui figure dans Littré précédé d'une croix et sans étymologie. Ce terme bien connu de nos actuels fourreurs représente la forme normale du latin vîsioneni (cf. vîsire, Lucilius), dont *vïssio n'est qu'une altération vulgaire par gémination expressive. Si voisson, vison sont indigènes en français et remontent sans doute directement au latin, les formes lorraines et picardes, avec leur / initiale, et la forme gasconne surtout, avec son / et son suffixe représentent manifestement des emprunts au germanique.

Un parler ne prend pas seulement des mots à ses voisins ou à des idiomes plus ou moins éloignés avec lesquels il est entré en contact. Il pratique aussi de véritables emprunts de traitements phonétiques.

Dans les patois lorrains des Vosges méridionales étudiés par M. Bloch (p. 67), la vallée de la Moselotte présente des cas d'amuïssement de .y -[- consonne sourde dus à un véritable emprunt de traitement. En effet, tandis que la vallée de la Moselle perd toute trace de s dans les mots héréditaires : èkûrô « écureuil », etc., la vallée de la Moselotte maintient s sous forme de ç : çkœrô. Mais, à l'endroit où la Moselotte débouche dans la Moselle, non loin de Remiremont, les villages offrent un certain nombre de mots où \'s est amuïe, ékiiré, et ce nombre est d'autant plus considérable que les points sont plus rapprochés du centre d'influence de Remiremont. On ne peut dire qu'il y ait là des emprunts de mots, puisque plusieurs des mots considérés diffèrent dans les deux vallées (cf. encore //'.,

Parfois l'emprunt de traitements phonétiques se fait

entre deux parlers coexistant au même point géographique

mais relevant de classes sociales différentes. C'est ce qui

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s'est produit pour la diphtongue oi du français littéraire,issue de é fermé tonique libre ou de é, ô, au -\- y. Deux traitements divergents ont coexisté à Paris : l'un a conduit oi à è par des étapes oe, luc : français, anglais ; l'autre a abouti à wa : danois, chinois. Le témoignage des textes et des grammairiens nous fait assister depuis le xv^ siècle à la lutte entre ces deux traditions phonétiques locales. Dans cette lutte, des causes diverses sont intervenues : d'une part des causes physiologiques et phonologiques (v. chap.x), d'autre part des causes purement sociales : d'abord répulsion de la société polie pour le lua jugé vulgaire,puis,au fur et à mesure des progrès de la démocratie, défaveur croissante de la prononciation aristocratique. Finalement wa s'est imposée dans tous les mots où tue ne s'était pas réduit à e en vertu des tendances phonologiques ci-dessus mentionnées. De cette multiplicité des éléments d'innovation en lutte les uns avec les autres, est résulté un état de langue extrêmement complexe, remarquable en ceci : l'idiome littéraire a emprunté un traitement phonétique qui était originairement propre au parler vulgaire du bas peuple de Paris.

Le plus souvent c'est le phénomène inverse qui se produit : les patois modèlent leur état phonétique sur celui des idiomes socialement supérieurs. En Em-ilie, le lat. diurnum devait donner, et a donné effectivement, ~or« {^ = a'-), qui est devenu gorn {g = dj) par application du phonétisme toscan. La même substitution de traitement s'est opérée en Lombardie : les anciens textes milanais écrivent :(orno, curare <ijurare, où :( est la notation d'une mi-occlusive dentale {d^) : aujourd'hui la prononciation générale tsigorn, gûra. Le génois cacciâ <C captiare a subi l'ascendant de la série phonétique toscane -ccj-. Certaines personnes que j'ai l'occasion d'observer sur place et qui sont originaires de Catane ou d'Aci Reale (Sicile), remplacent volontiers le -dd- (géminée cérébrale) de leur parler sicilien par r -//- correspondante du toscan. « Chaque jour.

écrit M. G. Bertoni (//. dial., 27), et à chaque heure, peut-on mênie dire, cette influence littéraire pèse sur les dialectes avec une force toujours présente qui les transforme, les modifie, les nivelle. »

Il semblerait à première vue que, la part de l'imitation réfléchie étant considérable dans les cas d'emprunt de traitement, les innovations reposant sur ce principe dussent pénétrer par mutations brusques, sans qu'il y ait évolution graduelle. Il est pourtant des cas où l'emprunt de traitement s'accompagne de toutes les apparences d'une évolution spontanée s'opérant par dégradations insensibles comme les changements dus à des tendances purement indigènes.

Ainsi M. Bruneau a remarqué que, dans les Ardennes (Phou., 122 ; cf. 278, 180 et 191), les frontières entre à et è, ou a et œ abondent en voyelles de timbre intermédiaire. Ces voyelles ne sont pas toutes dues à l'évolution directe de à ou de œ. De même, dans les Landes, nous avons rencontré des hésitations analogues à la limite des aires de y et dey. Cf. p. 238, fig. 28. Nous avons noté par exemple à Luxey-40 tuf jamey chez un sujet de quarante-sept ans, mais iuifamey, avec un y mi-palatal mi-prépalatal, chez un sujet de vingt-six ans {Pet. Atl., 506, « toujours »). Et cette exemple n'est pas isolé. La forme la moins évoluée, /', est celle du sujet le plus jeune, ce qui suppose un emprunt de traitement plutôt qu'une évolution indigène.

Il faut observer qu'au moins dans le dernier cas, l'emprunt de traitement tend à acclimater dansl'idiome emprunteur un phonème nouveau, étranger aux sujets parlants. L'hésitation observée chez ceux-ci peut être due à une inhabileté articulatoire. •

Quoi qu'il en soit, l'introduction de phonèmes nouveaux par voie d'emprunt est un fait relativement exceptionnel, mais qui n'est pas néanmoins sans exemples (cf. Meillet, Liiig., 86). Au temps des invasions franques, le gallo-roman avait emprunté au germanique un phonème

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qui lui était priinitivement inconnu. L'aspirée /; a pénétré dans la langue par une double voie : d'une part les populations gallo-romanes se sont efforcées de reproduire cette consonne dans les mots qu'elles empruntaient au peuple conquérant : hapjaa donc gardé une aspiration dans la forme empruntée, d'où fr. hache; d'autre part, les Francs, lorsqu'ils ont voulu parler roman, ont introduit leur /; non seulement dans les mots réellement prêtés au roman par le germanique, mais même dans des mots purement latins, assimilées plus ou moins directement à des mots germaniques de sens équivalent : alfii a reçu 1'/; de germ. haii h d'où fr. haut.

D'autres langues romanes n'ont pas été si promptes à adopter le phonème nouveau, sans doute parce que les populations qui les parlaient n'ont pas fusionné avec l'élément germain d'une manière aussi intime que l'ont fait les gallo-romans avec les Francs des v'^-vi^ siècles (mariages etc.). En espagnol les faits se présentent dans des conditions assez complexes.

On s'accorde à reconnaître deux séries d'emprunts espagnols au germanique (v. Goldschmidt, Ziir Krilik der altgermanischen Elément c in Spanischen. Lingen, 1887 ; cf. Pogatscher, Zeit. f. r. Ph., XII, 550-8; Baist, Griindr., 882 ; Rom. F., I, 106). Les uns sont directs et remontent à l'époque ancienne où les Suèves, les Vandales ou les Wisigoths occupaient le pays. Les autres datent des xr^xiii^ siècles, et ont pénétré en Espagne par l'intermédiaire de la France, quelques-uns même de l'Italie.

Dès le vi*^ siècle, un exemple de Venantius Fortunatus, évèque de Poitiers, atteste la diffusion de germ. harpa « harpe » dans les pays romans. L'espagnol a emprunté le mot vers cette époque, mais en rejetant l'aspiration initiale qui était pour lui un phonème étranger : arpa. Il la rejette de même dans arpar « égratigner » de *harpare, dérivé de germ. harpa « herse ». Le traitement est identique pour germ. haspa ^ esp. aspa « dévidoir » et germ. hosa (c(.

got. hiisa), devenu v. esp. uesa « haute botte », ainsi orthographié dans le Cantar de Mio Cid (820). La graphie hnesa, qui prévaut dès les premiers textes {ib., 994 : voir les exemples dans Pidal, Cantar ^ 896), est comparable àv. esp. huebos <C opiis, qui l'emporte en fréquence, sur iiebos (Jb., 889) et à esp. hiiebra, hiierta, hiieso, huérfano, etc., dans lesquels 17; doit être considérée comme un simple moyen graphique destiné à rendre 1"// consonne initial : cf. v. esp. huuesso, vuesso, vnesped (Alex., 1818, 163, 2^42). Le germ. helm, qui figure déjà dans le Glossaire de Reichenan (Jjelmus), devient y^//;w, sans trace de h dès les premiers textes. (Voir Meyer-Lûbke, Eînf, § 42-4.)

Mais les emprunts de la deuxième série ont eu un sort bien différent. Ils se sont faits en général par l'intermédiaire du français, qui a conservé l'aspirée laryngienne jusque vers la fin du moyen âge. Dans ce cas, 1'/; germanique est en principe rendue primitivement par/ : fonta <^îr. honte ■< franc. haunij>a, faraute <C fr. héraut <C franc. *herialt, fardido <^îx. hardi dév. de fr. hardjan. Les formes sans/, qui se rencontrent parfois, pourraient à la rigueur s'expliquer comme des doublets. Dans cette hypothèse, ardido serait un dérivé de première couche (cf. got. hardus^ et fardido serait de seconde. Cette interprétation, un peu plus vraisemblable que celle de M. Menéndez Pidal (op. cit., 174), qui suppose une influence de lat. artitus sur fardido (pourquoi pas plutôt de ardere, ardorem, ardcntem ?), n'est pas pleinement satisfaisante. Il est plus probable que les formes sans/ sont venues à l'espagnol, non du français, mais du provençal : cf. v. catal. ardit (subst. et adj.), ardinienl, ardidcsa {Dict. Agnilo). Il en a été de même sans doute pour onta et honta (F. Nav., i a, 95 a), venu du prov. onta, qui n'est pas rare pour anta (Karch, Nordfr. Elein. ini Altprov., 53), et est attesté particulièrement en vieux catalan {Labernia s. v°).

Quelle est la valeur de Vf dans fardido, etc. ? Le fait que

EMPRUNTS DE PHONEMES

le vieil espagnol rend également par/ les aspirations arabes fata <C 3.V. batta, fasta ■< ar. hatta X hascas, je et aje -<ar. ht (Pidal, op. cit.}, almofalla <C ar, altnahaJIa, etc. ne suffit pas à prouver que/ soit la marque de l'aspiration. En effet le vieux provençal, où l'aspiration est inconnue, transcrit par/ l'aspiration arabe : bafomaria {Ch. çfAutioche, Appel, Chrest., 6, 2) « mosquée » pour viahonaria : cf. Bafomet <<ar. Mohammad, et v. fr. Maufumé.

Mais, comme h alterne avec / dans la transcription de tous ces mots arabes hâta, he, ahe, almohalla, etc. (Pidal, Cid, II, s. verb.), comme on (trouve d'autre part même — ata, et que, par conséquent, fala, hâta, ata correspondent exactement à. fonta, bonta, onta, on peut en conclure que 17; germanique introduite en espagnol vers les xi^-xiii^ siècles a dû être assimilée à l'aspiration qui, dès lors, tendait à prévaloir dans la prononciation de/initiale. En effet le passage de /latin à /; est formellement attesté dans l'écriture dès le xiii^ siècle : la graphie ha:{anna est déjà dans Berceo (Mil., ^46), qui écrit encore en revanche fardida (5. Dom., 29 c). Les exemples de h se multiplient dès le xiV^ siècle chez Juan Manuel {Libro de la Caca) : balcon, baser, etc.

Si l'on pouvait avoir quelque doute sur cette interprétation des taits graphiques livrés par les anciens textes espagnols^ la comparaison avec le gascon suffirait à rcs lever.

Les exemples sont à vrai dire trop clairsemés en gascon pour qu'on puisse y affirmer l'existence de toute une série d'anciens emprunts directs au germanique. Toutefois arpegue « herse », arpega « herser », arpat « coup de griffe » et les mots de même racine qui figurent dans le dictionnaire de Lespy, tous sans /;, sont les équivalents d'esp. arpa, arpar. Quant aux anciennes graphies gasconnes faut (C. Riscle, 178, etc.), fautes sa, fautor, faotor, etc. <; fr. haut ; farde < fr. hardes (Lespy) ; fala < fr. halle {Comptes de Riscle, ij'), faraut = esp. faraute (ib., 324; Jrch. Lectoure, 120), farench <fr. hareng {Rec. a. t. laud.. Saint-

Sever 1480), elles sont significatives, puisqu'elles correspondent à des formes modernes pourvues de l'aspiration. Elles montrent que le gascon, sans doute réfractaire tout d'abord à l'adoption des /; germaniques, les a acceptées à partir du moment où lui-même a développé de son propre tonds une aspiration indigène. Et tel semble bien être le cas de l'espagnol.

Le parallélisme des deux langues, d'autant plus remarquable que les faits sont géographiquement indépendants de l'une à l'autre {d. anig. Jillo, feito) et que l'hypothèse d'une communauté de tradition graphique est exclue pour les époques et les mots en question, atteste éloquemment, d'une part, la répugnance que les langues éprouvent en général pour les emprunts de phonèmes et, d'autre part, la tendance qui les pousse à assimiler les sons étrangers à leurs propres sons indigènes, dès que les conditions phoniques rendent possible une telle fusion.

Vers 1600, l'aspiration de h, d'origine latine ou germanique, s'est perdue en Castille, tandis qu'elle est restée sensible en Andalousie. Les mots qui, depuis cette époque, sont entrés de l'andalou en espaghol littéraire, ont subi une adaptation nouvelle. La fricative prépalatale ^ étant devenue vélaire en espagnol moderne {jota), les /; andalouses ont été assimilées ■*& cette vélaire, phonème le plus voisin que possédait le castillan : and. hamelgo <ijamelicum devient cast. jamelgo « rosse ». Tous les mots dialectaux commençant par l'aspiration /; ont été enrégimentés dans le même bataillon sous la bannière de / initial : jaca, joder, « lagran j'etiibra » (Blasco Ibaiiez, Cat., 135), etc., etc.

Les exemples d'assimilation analogues sont nombreux dans les langues littéraires et dans les patois. Le principe de l'ordre finit le plus souvent par triompher des aberrances introduites par l'emprunt, phénomène perturbateur.

Un autre élément tend à faire pénétrer dans la phonétique

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